Dans leur livre « France/Algérie. Anatomie d’une déchirure », les historiens remontent à la source de la blessure coloniale pour éclairer les soubresauts de l’actualité. Par Frédéric Bobin.

Voici un petit livre éminemment salutaire par les temps qui courent. A l’heure où les agoras grondent de fausses évidences, la modeste pédagogie du savoir étayé et accessible au plus grand nombre tient de l’urgence citoyenne. En ce sens, le précis d’histoire signé par Thomas Snégaroff et Benjamin Stora France/Algérie. Anatomie d’une déchirure (Les Arènes/France Inter, 190 pages, 17 euros) est une heureuse surprise.

L’ouvrage ne s’adresse pas aux spécialistes, qui n’y trouveront nulle nouveauté historiographique. Il cible d’abord et avant tout le large public, néophytes avides de repères comme aînés aux souvenirs chancelants, qui disposeront là d’un outil didactique percutant sur ce sujet hautement inflammable, celui d’une relation franco-algérienne en crise perpétuelle, ainsi que le rappelle l’actualité. Au-delà d’un texte ramassé, le propos est servi par une infographie originale – cartes et frises chronologiques – et un appareillage de notes, fiches et verbatim, accroissant le confort de lecture.

« L’Algérie est une blessure, une obsession, un miroir déformant dans lequel la France n’a jamais cessé de se chercher. Et réciproquement. Un miroir à double face. » Radiologues de cette « blessure », Thomas Snégaroff et Benjamin Stora en dessinent les contours en remontant aux origines. Le choc inaugural de 1830 y est utilement documenté, lésion fondatrice dont tout découle.

Lire le décryptage (en 2021) : Article réservé à nos abonnés France-Algérie : la difficile quête d’une réconciliation des mémoires

L’étonnante polémique soulevée en février par les propos du journaliste Jean-Michel Aphatie, comparant la violence coloniale au massacre commis par les nazis en juin 1944 à Oradour-sur-Glane, aura montré combien cette période demeure mal connue du public français, mauvaise foi mise à part. Alors, il faut inlassablement rappeler les faits, fussent-ils dérangeants : les « enfumades » du maréchal Bugeaud (« Fumez-les à outrance, comme des renards ! ») ciblant les résistants algériens, les « colonnes infernales » du général de Saint-Arnaud (« Je vois brûler les villages arabes, j’espère que la leçon sera bonne et leur profitera »), etc.

Comment ensuite surmonter cette « déchirure » originelle ? La question ne se posa guère à la France triomphante qui, sûre de son bon droit, arrima l’Algérie à l’Hexagone, d’abord au nom de la providence, puis en vertu d’une mission civilisatrice dictée par les Lumières de la République. Il faudra plus d’un demi-siècle pour que cette contradiction dans les termes – une « Algérie française » à la communauté majoritaire privée de citoyenneté – éclate au grand jour, avec l’inexorable émergence d’un nationalisme autochtone victorieux en 1962 à l’issue d’une guerre sanglante.

Thomas Snégaroff et Benjamin Stora bornent et éclairent chaque étape de cette collision des destins qui, malgré sa violence, noua un « lien indélébile » entre les deux rives de la Méditerranée, histoire et géographie imbriquées. Une relation d’une rare complexité que les deux auteurs, vulgarisateurs hors pair, donnent un peu mieux à saisir.

« France/Algérie. Anatomie d’une déchirure », de Thomas Snégaroff et Benjamin Stora (Les Arènes/France Inter, 190 p., 17 €).

Frédéric Bobin

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