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Premières pages

Messali Hadj, le retour d’une grande figure
Ce livre sur Messali Hadj a été rédigé entre 1975 et 1977 pour les besoins d’une thèse soutenue à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales en mai 1978. Le jury de cette thèse, qui a obtenu la mention très honorable avec les félicitations, était composé de Jacques Berque, Annie Rey Goldzeiguer et Charles-Robert Ageron. Depuis cette thèse , de nombreux travaux ont été réalisés sur cette grande figure du nationalisme algérien. Messali Hadj, placé dans le silence d’une histoire officielle pendant de nombreuses années, est revenu en pleine lumière.
 
Dans le silence d’une histoire officielle
En Algérie, pendant très longtemps, l’histoire a été massivement utilisée pour justifier le sens d’une orientation politique1 . Une histoire officielle s’édifie après 1962 qui met au secret des pans entiers de la guerre d’indépendance (les affrontements tragiques entre le FLN et les messalistes, le rôle des immigrés dans la construction du nationalisme algérien, la mise à l’écart des « berbéristes » et communistes dans les maquis, l’engagement des femmes dans la lutte nationaliste etc..), efface les noms des principaux acteurs de cette révolution.
 
Jusqu’aux années 1990, le mode de commémoration provient de la nécessité de s’imaginer des racines et des origines qui occulte les pères fondateurs du nationalisme des années 1930 (comme Messali Hadj,), puis les instigateurs du soulèvement anticoloniale de novembre 1954 (Mohamed Khider, Mohamed Boudiaf, par exemple). Le passé se reconstruit sans cesse pour structurer un présent où règne un parti unique. Pendant ce temps, la mémoire de la révolution algérienne part en lambeaux. Mémoire de ceux qui ont fait cette révolution comme mémoire du fait révolutionnaire lui-même, acte fondateur de la République algérienne. Le passé ne sert plus d’explication du présent, pour élargir les champs des possibles, mais recouvre le présent pour faire disparaître le futur.

Dans les premiers travaux universitaires

Fondateur des premières organisations indépendantistes algériennes, tribun charismatique, organisateur infatigable des batailles contre le système colonial, symbole des espérances de liberté pour tout un peuple….c’est peu de dire que la vie de Messali Hadj a considérablement marqué l’histoire contemporaine de l’Algérie, des années 1920 aux années 1950. Au point que l’on pouvait dire de lui, après la seconde guerre mondiale, qu’il était le père, l’« inventeur » de la nation algérienne moderne. Et puis vint la guerre d’indépendance algérienne, la lutte terrible entre les partisans de Messali groupés dans le MNA et ceux du FLN, entre 1955 et 1962. Cruelle guerre entre nationalistes dans la guerre contre la France coloniale, avec son cortège d’exactions, massacres de civils, « règlements de compte », assassinats qui firent des milliers de victimes dans les rangs du nationalisme algérien.

Comme on le sait, Messali Hadj fut vaincu, écarté du pouvoir au moment précisément où se réalisait le rêve de toute une vie, l’indépendance de l’Algérie, en 1962. Et comme on le sait aussi, l’histoire officielle est toujours écrite par les vainqueurs. Le nom de Messali Hadj disparaît de l’espace public en Algérie, des lieux de mémoire, des manuels scolaires, des moments de commémorations. Le personnage réapparaît une première fois à la fin des années 1970. Par le biais essentiellement de la production universitaire. Les travaux pionniers de Mohammed Harbi sur les origines du FLN et de la révolution algérienne, ma thèse soutenue en 1978 consacrée à la vie de Messali Hadj, les écrits fondamentaux de Mahfoud Kaddache sur le nationalisme algérien, la longue recherche menée par Omar Carlier sur les premières organisations indépendantistes en situation d’immigration, installent, remettent la figure de Messali Hadj au centre de l’histoire algérienne contemporaine2. Ce travail académique d’accumulation des savoirs est précieux, mais il ne suffit pas. Encore faut-il que le mouvement de la société fissure, bouscule les discours officiels, fasse éclater des vérités longtemps dissimulées.

Parce que le champ des possibles politiques et culturels s’ouvre à nouveau, avec la crise du parti unique à partir d’octobre 1988, s’opère la déchirure des occultations, l’émergence d’une autre mémoire, plurielle. La mémoire de Messali Hadj revient ainsi, par les besoins de la société.

Octobre 1988, la fin d’une histoire unanimiste

Octobre 1988, moment du départ des émeutes urbaines qui ont ébranlé profondément le régime algérien, apparaît comme une date fondatrice pour l’écriture d’une autre histoire. Elle représente dans l’histoire post-coloniale de l’Algérie une date rupture, en ce qu’elle marque la fin du récit unanimiste de type populiste scandé par le parti unique, le FLN, installé au pouvoir depuis 1962. Aux temps optimistes et conquérants de l’édification de la nation séparée du long moment colonial, succédera, à partir de ce moment, un moment de doutes puis d’interrogations.

Les raisons de cette perte d’une position fédératrice du discours, héritage d’un nationalisme de guerre anticoloniale, sont connues : la crise de légitimité de l’État, l’usure des générations au pouvoir par recours à la séquence guerre ( ?), la remise en cause des modèles d’interprétation (socialisme, nationalisme arabe, laïcisme), la crise économique, la fin de l’Etat providence. Le temps des remises en question sera celui de la dispersion. De fait, octobre 1988 représente une date inaugurale, celle d’un récit du passé et du présent ouvert sur une vision plurielle de l’histoire, révélant une explosion de paroles longtemps enfouies, de discours concurrents.

Commence une période d’effervescences, de défis à l’État portés par des mouvements de tous horizons, berbères, féministes, islamistes, sociaux, immergés depuis toujours dans les profondeurs de la société. Cette crise de l’intelligibilité historique sera mal ressentie, à la fin des années 1990, par des segments de la société où percera la nostalgie d’une « véritable » communauté nationale, unie par une même et seule conception de l’histoire.

Octobre 1988, par ailleurs, émerge, se situe dans un contexte plus vaste, plus global de l’Histoire. Un an à peine avant la chute du mur de Berlin et le « printemps de Pékin » de 1989, se disloque un monde bipolaire mis en place en 1945. L’Algérie participe de ce processus, de ce mouvement vers plus de démocratie, de citoyenneté, de redéfinition des rapports au « Nord » et où l’on trouvera aussi des fièvres nationalistes.

L’événement lui-même survient par et dans la violence, s’inscrivant dans une tradition de la force pour faire plier l’État. La nation algérienne a émergé par la guerre d’indépendance, et cela marque les esprits. Pourtant, octobre 1988 apparaît comme « civile », et non pas « militaire ». Ce moment rompt avec les calendriers commémoratifs de la guerre de libération algérienne. Il signifie l’arrivée sur le devant de la scène d’une génération qui n’entend plus trouver ses lettres de légitimation dans la fameuse période 1954-1962. La date « Octobre » libère les traditionnelles références idéologiques, mais va raviver des craintes, exacerber des préjugés que les acteurs subiront quand ils ne s’en serviront pas.

Car, dix ans après, cette date fera désormais l’objet d’interprétations différentes, de questionnements qui renvoient chacun à la tragédie du présent. Pour les uns, octobre 1988 a plongé l’Algérie dans le chaos, le désordre, d’autres disent qu’il n’est plus possible de faire marche arrière. Ces interrogations signifient l’installation d’une pluralité irréversible. La conception d’une histoire toujours édictée par le haut et fonctionnant par le complot (la rue manipulée par des clans occultes) elle aussi entre en crise (sans pour autant disparaître…). L’important est l’apparition d’une nouvelle société. A partir d’octobre 1988, « plus rien n’est comme avant ». Le couvercle de la mémoire historique s’est soulevé, et il sera bien difficile de le refermer…

1992-1999, retour d’un  personnage au cœur d’un conflit

Au début des années 1990, l’interruption du processus électoral en Algérie ouvre une série de questions sur les malentendus identitaires qui travaillent ce pays. Par le terrible conflit se réveille tout ce qui n’avait pas été traité, abordé après l’indépendance. Un mouvement d’interrogation et de différenciation se structure autour de la conception de la nation. De façon implicite, non ouverte. Un point de vue citoyen tente de prévaloir. Face à lui se déploie une vision communautariste, articulée sur le religieux. Entre ces deux pôles radicaux, des points de vue intermédiaires, tentant la conciliation entre islam (au sens religieux sans majuscule, au sens de la civilisation avec, à choisir) et républicanisme n’arrivent pas vraiment à se faire entendre. La culture de la guerre, de l’affrontement, l’emporte. Toutes ces longues années, cruelles, peuvent se lire comme une marque d’impossibilité du compromis politique, culturelle. Paradoxalement, c’est au moment où s’épuisent les légitimations du pouvoir par recours incessant à la séquence guerre d’indépendance que s’affirme la nécessité de s’adosser à cette tradition, l’origine de la nation algérienne par la guerre et la résistance.

Dans ce moment très particulier, la figure de Messali Hadj fait retour. Dans le développement du conflit que traverse l’Algérie, avec la restitution de certains « tableaux » du passé (la guerre de libération avec son cortège d’atrocités et d’espérances), apparaît la possibilités d’autres énoncés historiques, l’amorce de certains points de repères toujours ancrés dans les mémoires individuelles ou collective. Face à des événements apparemment incompréhensibles, aux conduites quelquefois irrationnelles de l’État ou des individus, le retour sur les histoires de vie des leaders occultés livre au regard la continuité ou les ruptures des modes de conduite ou de pensée. Ainsi l’inscription du nom de Ferhat Abbas au fronton de l’université de Sétif en 1995, ville où se déroula l’essentiel de la carrière du responsable nationaliste, ou le nom de Mohammed Boudiaf donné à l’aéroport de Constantine, offrent l’occasion d’une réflexion sur la pluralité des courants du nationalisme algérien, la tolérance, la morale et la violence politique.

Près de un demi siècle plus tard et quarante-quatre après l’indépendance de l’Algérie, la restitution de ces parcours prennent une sonorité étrange au moment où certains se drapent dans le costume de la guerre d’indépendance, mimant de façon sanglante la tradition révolutionnaire des années 1954-1962. Ainsi, l’héritage perpétué de Ferhat Abbas dit, de manière lancinante, que l’analyse politique ne saurait se contenter des seules pulsions passionnelles en congédiant les réalités culturelles ou juridiques. Dans ces années 1990 où la violence en Algérie émerge comme un événement incroyable, incompréhensible, noyé dans quantité d’incertitudes, la grande figure de Messali Hadj fait lentement retour dans l’espace public.

Que peut nous « dire » le parcours du fondateur des premières véritables organisations indépendantistes, l’Étoile nord-africaine (ENA) en 1926 et le Parti du peuple algérien (PPA) en 1937 ? Les circonstances de sa mise à l’écart, si violente, de la scène politique au moment où son désir d’indépendance commençait enfin à se réaliser révéleront bien des conduites politiques ultérieures. Lors de la commémoration du centième anniversaire de sa naissance, en 1998, un ouvrage d’hommages paraît à Alger, dans le cadre de la revue Réflexions. Il contient un article émouvant et passionnant de Ammar Nedjar, qui avait milité dans les années 1940 au PPA alors qu’il était étudiant à l’université de la Zitouna à Tunis. Ce dernier écrit, à propos des conséquences de l’occultation de Messali :

« Nous vivions sous le climat d’un terrorisme intellectuel, du musellement, de l’absence de liberté d’expression. C’est ce climat qui a fait que la génération de l’indépendance ignore tout de l’histoire du mouvement national, de ses hommes, de leurs sacrifices. Une meilleur connaissance de l’histoire, aurait conduit cette génération à regarder autrement les tenants du pouvoir »3.

La « disparition » de Messali signifiait la fin d’une époque qui voyait le politique comme moyen de construire des rapports de force, jouer sur les contradictions de l’adversaire, procéder par accumulation patiente de ses propres ressources, être capable d’accepter des compromis pour atteindre le but fixé, louvoyer sans abandonner ses principes, reconnaître la pluralité des débats dans le mouvement nationaliste… Désormais, l’argument de la force primera sur le reste, avec pratique de la ruse pour conquérir une hégémonie politique. Cette contestation d’une histoire qui efface la vie de certains hommes veut reconstruire un passé encore récent, pour le lier à l’accomplissement de tâches à venir : les retrouvailles avec la pratique du débat contradictoire, démocratique.

A la fin des années 1990, l’État perd progressivement le contrôle du monopole d’écriture de l’histoire. La presse algérienne rend compte de colloques organisés autour des personnages « retrouvés » du nationalisme indépendantiste :

« On pourrait être tenté d’opposer à cet ensemble de signaux leur modestie, leur fragilité. En vérité, et au delà des cas Messali et Abbas et de la forte charge affective et politique qui les entoure, c’est bien un processus en cours qui signale la virtuelle obsolescence du contrôle politico-policier sur des pans entiers de l’histoire du pays »4.

Le succès de la « biographie » de l’acteur central du nationalisme politique, Messali Hadj, l’écho rencontré par la commémoration du centenaire de sa naissance avec une série de manifestations en 1998, s’inscrit dans une période de recherche des origines de la nation algérienne L’intérêt pour l’itinéraire de ce personnage s’explique aussi par le besoin de socle et de chair comparé à l’hégémonie des idéologies qui ont longtemps dominé la scène intellectuelle en Algérie. Le retour de toutes les figures « maudites » se charge d’exprimer aujourd’hui ce qui se formule difficilement ailleurs. La demande de biographies répond au manque de sens qui caractérise une histoire officielle, souvent anonyme et morne. Les récits qui reviennent disent, décrivent des parcours hors normes d’hommes débarrassés des préjugés de leurs temps, porteurs d’ambitions inouïes pour leur pays, décidés à prendre eux-mêmes leur destin en main. Des parcours- citoyens invitent les générations nouvelles à prendre le monde au sérieux, dans sa dimension tragique et exubérante.


[1] Sur cet aspect, je renvoie à mon travail commencé il y a une quinzaine d’années avec l’ouvrage La gangrène et l’oubli, Paris, éditions de La Découverte 1991, réédition poche 1998.

[2] Mohammed Harbi, Aux origines du FLN, éditions Bourgeois, 1975, Le FLN, mirage et réalité, éditions Jeune Afrique, 1980, Les archives de la révolution algérienne, éditions Jeune Afrique, 1981 ; Benjamin Stora, Messali Hadj, éditions Le Sycomore, 1982, l’Harmattan, 1986, Casbah éditions,1998 (en arabe), Paris, Hachette, poche, 2004 ; Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, éditions SNED, 1980 ; Omar Carlier, « La première Etoile-nord-africaine », in Revue algérienne, 1976, ; et aussi l’article de René Gallissot « Messali Hadj » dans le Dictionnaire biographique du mouvement mouvement ouvrier, Editions sociales, 1981.

[3] Ammar Nedjar, « Messali Hadj, le Zaïm calomnié », in Réflexions, Messali Hadj, Alger, éditions Casbah, 1998, page 125. L’article présenté dans cet ouvrage et traduit de l’arabe a été publié en 1993 dans le quotidien An-Nasr paraissant à Constantine.

[4] Chaffik Benhacène, « Le débat est ouvert sur les pères du nationalisme algérien », La Tribune, 21 mai 1998.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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