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Mag Litt 2Doit-on s’offusquer qu’un journaliste de la droite conservatrice portraiture un intellectuel de gauche en « poussah pontifiant » qui a « fait du gras » depuis ses jeunes années d’étudiant ?

L’article de Bruno Larebière sur l’historien Benjamin Stora, paru dans le numéro spécial d’octobre 2019 de Valeurs actuelles sur la guerre d’Algérie a suscité l’indignation. Plus de quatre cents intellectuels sont signé une pétition contre ce texte jugé antisémite. Pourtant, si l’attaque ad hominem sur le physique de l’historien est abjecte, l’article à charge s’attarde peu sur les origines juives de l’universitaire. On est loin de Céline, ou de Je suis partout. Mais qu’est ce qu’un texte antisémite à l’aube de 2020 ? Décryptage.

Interrogé par nos soins, Larebière confie être « tombé des nues ». : « Je me contrefiche éperdument que Stora soit juif. Se serait-il appelé Kervadec, issu d’une lignée catholique de Concarneau (…) que j’aurais fait, ou pu faire, le même papier ». A première vue, rien dans l’article ne désigne explicitement la judéité de Benjamin Stora à la vindicte : il y est fait deux mentions, dont l’une est une citation de Stora lui-même. Pour le reste, le texte est une biographie acerbe de l’ascension sociale de l’universitaire : jeunesse lambertiste, consécration comme conseiller des princes et des médias. Mais la clé de la lecture de ce récit est dans le prélude, un double portrait physique de Stora jeune et « émacié » d’abord, puis corpulent aujourd’hui : « L ‘homme n’a pas seulement fait du gras, il a enflé (…) Gonflé, au risque d’exploser de cette mauvaise graisse ayant prospéré à proportion de la vanité qui n’a cessé de croitre en lui à mesure que s’élevait son statut social ».

Les images ont une idéologie.

Pourquoi donc parler du corps d’un intellectuel ? Que l’article passe entièrement sous silence l’apport scientifique de l’universitaire met la puce à l’oreille : ce n’est pas une vie réelle qui est contée, mais une fable. Comme Giton, le « riche » de La Bruyère, Stora prend trop de place, littéralement et socialement. La masse de ses travaux (52 livres) au lieu d’être à son crédit témoigne de son « poids » médiatique excessif. Si le corps de l’universitaire est une métaphore, sa vie est une parabole en filigrane de l’hégémonie culturelle grandissante de la gauche sur l’histoire de la colonisation et de l’essor de l’immigration (« massive » pour l’extrême-droite) qu’elle favorise.

On est loin de l’iconographie du Juif Süss, mais c’est le même procédé narratif de la parabole à valeur d’avertissement, ici par allusion. Stora a gagné la confiance des puissants (à force d’une ruse particulièrement perverse : la compétence !), il avait un agenda caché (l’immigration), résultat (que le lecteur de Valeurs actuelles n’aura aucun mal à déduire) : la France est menacée d’invasion, et « d’explosion ».

Le physique est pris ici comme miroir de l’âme. C’est le primat du biologique qui sous-tend la métaphore. C’est là que le bât blesse ; les images ont une idéologie, et ici le présupposé ne peut qu’être qualifié de raciste. L’homme est son corps, son ventre, ses gènes, que Larebière ne tarde guère à dévoiler. Stora n’est pas né à Constantine, mais « natif d’une famille juive de Constantine ». L’ascendance tient lieu d’identité et explique que Stora ne soit pas tout à fait Français.

Car ce que critique Larebière par allusions sibyllines, « c’est une relation pour le moins distancié avec l’identité française ». Habile, il cite Stora lui-même pour insinuer cette idée : « Ce pied-noir se considère lui-même comme un …immigré », et de détourner une citation de Stora sur sa famille «  arrivée en France comme « des immigrés, des réfugiés, presque des étrangers ». Benjamin Stora pense sa judéité sur le mode d’une expérience fondatrice qui l’a placé du côté de ceux qui s’exilent : pour lui, l’expérience façonne l’être. Larebière pose l’origine comme une essence : le déterminisme des origines l’emporte.

Larebière écrit pour Valeurs actuelles, L’Incorrect, ou Eléments, fers de lance d’une entreprise de normalisation des idées d’extrême-droite et de révisionnisme historique sur la guerre d’Algérie. Il tire de l’ombre la jeunesse trotskiste de Stora, tâche originelle disqualifiante ? Son propre passé l’ancre, lui, solidement à la droite extrême, encore très récemment. Rédacteur en chef jusqu’en 2011 de Minute (seul journal avec Rivarol à avoir constamment défendu les dérapages antisémites de Jean-Marie Le Pen), membre du Bureau exécutif du Bloc identitaire, compagnon de voyage de Dieudonné lors d’une visite au Liban en 2006, fondateur en 1987 avec François Brigneau (membre d’Ordre nouveau, cinq fois condamné pour négationnisme ou propos antisémites) du mensuel Le Choc du mois, titre condamné en 1993 pour négationnisme, ect… Histoire ancienne ? Possible : le passé n’est pas justement un déterminisme pour les humanistes. Compagnonnage douteux qui ne préjuge pas des opinions de l’intéressé ? Possible encore, même s’il témoigne d’une rate mansuétude envers des milieux antisémites.

Métaphores latentes.

Le texte s’inscrit en outre dans un contexte d’écriture, de publication et de réception qui détermine la grille de lecture et donc le sens collectif (au delà des intentions, conscientes ou non, de l’auteur) qui en sera fait. Larebière n’est pas antisémite ? Son texte, lui, s’inscrit dans un imaginaire iconographique et littéraire où son portrait fantasmatique de Stora actualise des métaphores latentes. Justement parce qu’il fonctionne par parabole et image en lisant dans le corps de Stora son indignité plutôt que de discuter conceptuellement de son corpus, l’article réveille un imaginaire. Les connotations de « l’engraissement » - monstruosité donné en prélude jouent de l’inconscient collectif : c’est la grenouille qui « enfle » et « explose » (termes que Larebière emprunte à La Fontaine) de vanité à vouloir être autre qu’il n’est français, alors qu’il n’est que juif ?), le juif banquier dont le costume éclate d’embonpoint dans les caricatures du XIXe siècle, mais aussi le juif parasite qui vampirise la France. Les figures sous-jacentes du juif de cour, du juif errant et « parasite » n’ont plus besoin d’être dites pour être entendues par les lecteurs de Valeurs actuelles. Au delà de l’auteur, c’est le magazine lui-même qui trace un espace d’interprétation à demi-mot, ce qu’on appelle une communauté interprétative, à coups de couverture contre Soros, « le milliardaire qui complote contre la France ».

Rappelons que c’est cette idéologie d’une francité fondée sur le sang qu’a adoubée le président Emmanuel Macron en parlant la langue de Valeurs actuelles lors d’un entretien sur l’immigration en octobre 2019. Oubliant que parler cette langue, c’est activer son imaginaire.

Cécile Alduy.

Professeur à Stanford University, chercheuse associée à Sciences Po. Cécile Alduy a publié Ce qu’ils disent vraiment. Les Politiques pris aux mots (Seuil, 2017).

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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