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 Stora CR en langue arabeDans son dernier livre, « l’Arrivée », Benjamin Stora (1950) rappelle dans des fragments de sa biographie personnelle, sa naissance et son enfance en Constantine, dans l'est de l’Algérie, sous l’autorité de son père, proche des figures du mouvement de libération, tout comme son grand-père. Lors de ses pérégrinations dans tous les quartiers d'une ville où les trois religions cohabitaient sans aucune gêne au début de la guerre de libération, il revient sur les divisions qui ont suivi, et la tendance à la séparation entre Algériens au nom de la foi. Dans son livre, il revient également sur sa migration forcée avec sa famille à Paris. Ils ne partent qu'avec huit valises, après que ses grands-parents aient vécu des siècles en Algérie, après avoir vécu une autre éducation en Algérie.


A Paris, il évoque ses études et ses problèmes d’adolescence, sa sympathie pour le Parti communiste et sa critique de la politique d’Israël, sa formation avec le trotskisme et sa croyance en une révolution qui n’a pas vu le jour. Puis après les années universitaires, il dit comment sa mémoire l’a ramené aux origines, et il s’est spécialisé dans l’histoire de l'Algérie. Ces dernières années, il est devenu l’historien le plus important de l’Algérie.

L’histoire de Benjamin Stora, entre les deux rives de la Méditerranée, résume l’éloignement qu’ont vécu des centaines de milliers d’Algériens en 1962, lorsqu’ils se sont vus contraints de quitter leur pays, sous la menace. L’indépendance du pays n’a pas été un événement joyeux pour tout le monde. Elle a été marquée par de nombreux revers, et par la généralisation des règlements de comptes et des affrontements, dont le sens apparent était politique, alors que l’essence de ces différents était surtout la saisie des biens d’autrui. Une migration forcée s’est produite, la plus cruelle de l’histoire du pays. Il y a ceux qui en vivent encore les conséquences, génération après génération. Et il y a ceux qui l’ont transcendé, comme Benjamin Stora, revenu dans les années 1980 au pays d’origine, puis spécialisé dans l’histoire du pays, et qui a marqué l’histoire. L’historien relie ses histoires personnelles aux événements généraux, en liant son histoire familiale à ce qui s’est passé entre l’Algérie et la France. C’est un livre qui constitue l’aboutissement d’une longue carrière d’œuvres de Stora, qui a publié un nombre important de recherches et d’études, et il est devenu le nom le plus brillant pour tous ceux qui veulent étudier et discuter de l’histoire de l’Algérie. En particulier de l’histoire de la guerre de libération et des affrontements et autres guerres qui ont suivi, entre frères.

Il a préféré le livre à la mitrailleuse

Écrire sur l’histoire de l’Algérie est une question très complexe. Cette histoire se présente comme un cadavre encerclé, une histoire apparemment finie, des événements qui se sont déroulés et qui semblent achevés. Mais elle reste pourtant encore entourée d’un mur d’interdits. Il est difficile de s’en approcher, car les pouvoirs publics l’ont isolé, au lendemain de l’indépendance de 1962, et ils en ont fait leur propre espace. Comme si approcher de cette séquence constituait une atteinte à ses pouvoirs. C’est la logique qui prévalait chez les dirigeants des premières années, qui voulaient écrire eux-mêmes cette histoire, en faire le théâtre d’héroïsmes, en construisant l’histoire de la guerre de libération comme une histoire borgne, tolérant l’éloge plutôt que la critique. C’est pourquoi les dix premières années qui ont suivi l’indépendance ont été celles d’une fièvre de la censure, interdisant tout livre critique sur le sujet.
L’histoire est alors publiée dans un lieu extérieur à l’autorité exercé par les dirigeants de l’époque du Front de libération nationale. Les gens chez eux se contentaient de lire des livres disant une histoire officielle et les recherches publiées faisaient l’éloge du passé en déformant la vie de tous les militants qui s’opposaient aux dirigeants du pays. C’était une histoire sourde, contente de titres de gloires et dépourvue de lectures ou d’interprétations contradictoires jusque dans les années 1980. A ce moment, d’autres ouvrages ont commencé à paraître, plus sérieux dans la présentation de ce qui s’était passé pendant la guerre de libération.

Parmi les noms de cette première génération d’historiens, on retrouve Benjamin Stora, qui a quitté Constantine avec sa famille, mais dont la mémoire est restée suspendue entre les ponts de la ville et qui a utilisé la guerre d’Algérie comme laboratoire d’études. Il a commencé à rechercher, à commenter et à étudier, à collecter des sources de partout et au fil du temps, il a fondé une école à son nom. Il est ainsi devenu la première référence pour comprendre ce qui s’est passé en Algérie au cours de la première moitié du siècle dernier. Benjamin Stora a su renverser l’autorité, la force de la mitrailleuse face au savoir, au livre. Les propriétaires de fauteuils au pouvoir ont compris que l’histoire ne pouvait pas continuer à être leur propriété personnelle. Ils n’ont pas réussi à interdire les livres et ont été convaincus que l’histoire devait être écrite sérieusement et non inventée.

Un pays qui retrouve son identité

L’histoire de la guerre de libération en Algérie commence par le manuel scolaire, car il s’agit d’un enseignement obligatoire. Cette histoire accompagne les enfants tout au long de leurs parcours scolaire jusqu'à l’obtention de leur diplôme d’études secondaires. C’est aussi le sujet favori des émissions de télévision et de radio. De nombreuses fêtes nationales existent et à chaque occasion, on parle de cette époque, souvent avec des éloges exagérés, comme s’il s’agissait d’une guerre qui ne reconnaît pas une quelconque erreur. Même si les grandes révolutions ont connu des fautes, des erreurs majeures. C’est ainsi que l’esprit algérien a été programmé, pour se remplir de chants sur ce passé glorieux et l’endoctriner avec son visage blanc de pureté. Jusqu’à ce que Benjamin Stora vienne réécrire cette histoire sous ses multiples facettes, sans parti pris ni exagération. Il a fait de cette histoire une histoire à raconter scientifiquement. Il en a fait un sujet dont des personnes différentes peuvent discuter. Il a fait revivre les symboles et les figures du passé, après que les autorités aient tenté de les effacer, comme Messali Al-Hajj, qui fut le premier à exiger la libération. Mais ce dernier fut exclu de l’histoire après l’indépendance, en raison d’un différend avec les autorités. Benjamin Stora a redonné à l’histoire de l’Algérie son identité complexe. Libérez de la falsification et de la logique binaire des deux poids, et deux mesures, qui mettaient l’autorité dans l’embarras. Le pouvoir avait créé une histoire parallèle dans les premières années d’indépendance, et pensait que l’histoire pouvait être écrite par ceux qui travaillaient dans ses bureaux, et n’avait pas imaginé la naissance d’historiens indépendants.

Il ramène les choses à leurs origines.

Le mérite de Benjamin Stora sur l’histoire de l’Algérie n’est rien de moins que le mérite de la philosophie sur les autres sciences. Il a ouvert les yeux sur la vérité cachée, a sorti les archives de la poussière, et l’Algérie a désormais une histoire qui tolère les points de vue différents, après en avoir toléré qu’un seul. Après la publication des premiers ouvrages de cet historien, les esprits se sont également libérés. D’autres noms ont commencé à apparaître, réunis par Stora, dont le nom est devenu durablement lié à l’histoire de son premier pays : l’Algérie.

Saeid Khatibi

Stora CR en langue arabe

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Ouvrages

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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