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A Merdaci et B StoraLa première fois que j’ai rencontré  Abdelmadjid, c’était en 1982 à l’université de Jussieu à Paris, à l’occasion d’un colloque sur les villes en Algérie. J’ai tout de suite été frappé, impressionné par sa vive intelligence, la sureté de ses propos, et son incroyable érudition. Il m’a proposé de venir dans notre ville, sa ville, Constantine. J’ai hésité. J’avais quitté la Cité plantée sur son Rocher vingt plus tôt, avec mes parents, en juin 1962. Je venais juste de soutenir ma thèse sur la vie de Messali Hadj, que Madjid avait lu. Je dirai tout de suite à ce propos que dans les années suivantes, je découvrirai progressivement l’extraordinaire mémoire et connaissance de Madjid, sur tout, ou presque tout : la subtile musique arabo-andalouse, la vie compliquée du nationalisme algérien, les méandres de l’histoire française et sa trajectoire coloniale, la geo-politique internationale….

Il connaissait dans le moindre détail chacun des acteurs de la vie culturelle et politique, leurs itinéraires biographiques, leurs pensées tout en décortiquant leurs arrières-pensées. Il m’a convaincu de revenir à Constantine en 1983, en me parlant avec une grande liberté de ton de l’histoire des juifs d’Algérie, la séparation tragique par le décret Crémieux, les habitudes de vie communes, et la mémoire mutilée d’une Algérie qui construisait, en dépit de toutes les vicissitudes, son identité propre. Alors, j’ai accepté. Il m’a guidé, en compagnie de ma femme Claire, dans les ruelles de mon enfance en m’expliquant longuement à quoi correspondait chaque nom de rue, chaque recoin de cette ville à la fois austère dans sa majesté, et merveilleuse dans son éclat solaire. Il m’a emmené au cimetière juif sur les hauteurs de la ville pour voir la tombe mon grand-père, Benjamin Stora, et celle de Cheikh Raymond. Et nous sommes allés dans son appartement du « 5 juillet » où nous avons écouté pendant des heures de la musique maalouf tout en discutant avec Zeneb Benazouz, « Zizou », sa compagne de tous les combats, sa femme de tous les jours, son amie discrète, son indispensable partenaire intellectuelle. Ils étaient inséparables. Zizou est partie peu de temps après Madjid. Zizou était là, à mes côtés, au moment du décès de ma fille Cécile le 6 janvier 1992.

Madjid m’a accompagné dans un travail particulier : l’écriture de mon Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens, parue en 1985. Dans l’élaboration de 600 biographies, membres de l’Etoile-Nord-Africaine et Parti du Peuple Algérien, il me racontait une histoire particulière pour chacun des militants ; les liens de parenté qui expliquaient des complicités ne pouvant se résumer seulement à des appartenances idéologiques, partidaires. Par lui, j’ai découvert comment pouvait s’établir des passerelles entre militants nationalistes appartenant à des horizons apparemment différents, et comment pouvaient se dépasser les ancrages aux « petites patries » pour construire un enracinement véritablement national. Dans sa quête de vérité, il ne perdait jamais de vue sa passion de l’Algérie unitaire.  Il était là aussi au moment du retour à Constantine de ma mère en 1990 à l’occasion du tournage du documentaire « Les années algériennes ». C’était un plaisir de les voir échanger en langue arabe, d’évoquer des souvenirs. Je le revois aussi au moment des années terribles de la « décennie sanglante », lorsque nous sommes allées ensemble à Jijel en 1998. Dans ces années cruelles où rôdait la mort autour des universitaires algériens, il observait avec malice le jeu des querelles bysantines des intellectuels algériens établis à l’étranger. Je pourrai ainsi continuer d’égrener les situations vécues ensemble, de colloques en rencontres, à Alger, à Sétif et à Guelma pour la commémoration des massacres du 8 mai 1945, mais aussi en France, à Paris au Forum des images, à Marseille au Mucem, ou à Grenoble encore très récemment. Pour discuter des rapports de l’historien à l’image, des écritures de récits historiques par recours aux archives orales, ou des rapports mémoriels difficiles de la France avec l’Algérie. A chaque fois, Madjid parlait avec fougue mais de manière claire et ordonnée de tous les sujets les plus brûlants, ne cherchant pas à contourner les tabous des histoires consensuelles. Il a été ainsi un des premiers à parler en Algérie des harkis comme des « paysans en armes » contre les combattants algériens de l’ALN. Il écrivait en 2016 dans El Watan : « Cette question, forcément sensible et complexe, de l’engagement d’Algériens contre le projet national, particulièrement au sein d’une paysannerie longtemps magnifiée par l’imaginaire populiste, demeure un point aveugle de la guerre d’indépendance algérienne. ». Vouloir comprendre sans excuser, en expliquant les divisions internes du nationalisme algérien qui ont causé tant de torts à l’édification de la nation indépendante ; en évoquant les terribles violences structurelles du colonialisme qu’il ne confondait pas avec les acteurs français prenant la défense des Algériens. Un autre grand moment : avec mon fils Raphaël, nous sommes allés en 2004 à Khenchela, berceau de ma famille paternelle, pour un colloque sur le 1ier novembre 1954.

Son amour pour la musique maalouf, la thèse universitaire qu’il a consacré à cette musique citadine si particulière, ainsi que ses ouvrages ou nombreux articles sur cette question, ont ouvert un champ original, nouveau pour la connaissance du patrimoine culturel de l’Algérie.

Le 1ier décembre 2018, avec Zizou, Meriem, ma compagne Frédérique, nous nous sommes longuement promenés avec Madjid dans la Casbah d’Alger. Ce fût notre dernière promenade tous ensemble dans ce lieu chargé d’histoires. Après, la terrible épidémie s’est abattue sur Madjid et Zizou, partis vite, tous les deux. Nous laissant dans la sidération, le chagrin, le regret de perdre un ami, un grand frère, une sœur. Et nous les pleurons un an après, encore, avec leur fille Meriem qu’ils aimaient plus que tout.

Benjamin Stora.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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