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Samedi : L’exil chez soi

Je rentre de Stockholm. J’étais invité à donner une conférence sur Camus qui reçut, le 16 octobre 1957, le Prix Nobel de littérature. C’était il y a cinquante ans… L’annonce est alors un coup de tonnerre, car le Prix Nobel couronne traditionnellement une œuvre déjà achevée. Les réactions sont immédiates et les critiques acerbes. Blessé, Camus prononce à Stockholm un discours aussi beau que prophétique, le 10 décembre 1957 :  […]

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre ou de mourir ». Puis la polémique éclate. A un Algérien qui l’interpelle, Albert Camus aurait répondu : « Je crois à la justice, mais pas avec les bombes. Entre ma mère et la justice, je préfère ma mère ». Aujourd’hui, quel méditerranéen ne prononcerait ces phrases ?

A la fois terriblement « pied-noir », et terriblement algérien, Camus adopte cette position de proximité et de distance, de familiarité et d’étrangeté avec la terre d’Algérie qui dit une condition de l’homme moderne : une sorte d’exil chez soi, au plus proche. Albert Camus est aussi celui qui refuse l’esprit de système et introduit dans l’acte politique le sentiment d’humanité. Il écrit, en janvier 1956, « Quelles que soient les origines anciennes et profondes de la tragédie algérienne, un fait demeure : aucune cause ne justifie jamais la mort de l’innocent ». C’est tout cela que j’ai voulu rappeler à l’occasion de cette conférence sur Camus. Je suis, plus que jamais proche de lui.

Dimanche : L’histoire amputée

J’ai reçu une lettre hier de deux enseignants d’histoire. Il n’est pas question cette fois de Guy Mocquet.  Ils m’alertent sur des changements dans les programmes scolaires. Parmi d’autres exemples, dans un programme proposé aux Terminales des sections anciennement appelées « techniques », les séquences réservées à la guerre d’Algérie ont tout simplement disparu… C'est sans précédent. Heureusement, les professeurs savent composer avec les programmes proposés par le Ministère. Mais alors que l’histoire coloniale nous revient, que la question de la mémoire nous est posée avec virulence et acuité par ces élèves dont les parents sont issus de populations maghrébines ou africaines, comment expliquer cette amputation des programmes ? A l’heure où un ministère veut dessiner les contours d’une identité nationale en codifiant les critères d’appartenance, il s’avère plus que jamais nécessaire de faire de l’histoire, c'est-à-dire d’enseigner la complexité du passé pour construire l’agir politique de demain.

Lundi : Les étrangers au musée

L’Assemblée nationale a voté la loi sur l’immigration. Alors que les débats font rage, la toute nouvelle Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration nous rappelle qu’il ne s’agit pas là de questions abstraites. Elle montre les parcours de travailleurs italiens, espagnols, portugais, les trajectoires des ouvriers des anciennes colonies, Algériens, Marocains ou Sénégalais. Elle rappelle que tous ces hommes ont construit des routes, des ports et des quartiers de villes ; ont combattu dans l’armée française lors des deux conflits mondiaux, constituant une partie importante des armées de la France libre qui débarquèrent sur les côtes de Provence en août 1944. Sans oublier Picasso, Modigliani, ou encore Chagall, ces immigrés, ces exilés attirés par le rayonnement et la liberté de Paris. Du travail à l’art, la manière la plus simple d’anoblir l’immigration, nous disent les responsables de cette Cité, est de montrer tout ce que la France doit à des immigrés ou à leurs enfants, célèbres ou non. La France d’aujourd'hui ne saurait l’oublier. Je me demande seulement s’il sera possible de faire coïncider cette Cité de l’immigration, décidée en son temps par Jacques Chirac, avec la politique dominée aujourd’hui par la restriction des droits des étrangers, d’atteinte au droit d’asile ou à celui de mener une vie familiale normale… Et je m’étonne de l’absence de toute référence à la guerre d’Algérie…

Mardi : La guerre refoulée

L’ennemi intime a fait environ 500 000 entrées en salle. Décevant pour un film d’une telle ampleur. Pourtant, tous les ingrédients semblaient réunis. Musique grave et paysages grandioses, figurants en nombre pour montrer les soldats épuisés d’un côté, ou les foules villageoises martyrisées de l’autre…. Je me dis que cette fois, avec L’ennemi intime, notre cinéma aborde la guerre d’Algérie avec beaucoup de moyens… Pourtant, les spectateurs ne sont pas au rendez-vous. Comme pour les autres six films sortis en moins de deux ans sur cette guerre si longtemps refoulée, tel celui de Philippe Faucon, La trahison, sur le drame de conscience des soldats musulmans dans l’armée française ; ou encore Mon colonel, le beau film de Laurent Herbiet qui conte l’histoire d’un jeune soldat pris dans la tourmente algérienne en 1957 ; et aussi Cartouches gauloises, le beau film de Mehdi Charef où tout est vu par les yeux d’un enfant… Je m’interroge sur le relatif échec commercial des films français sur la guerre d’Algérie. Au fond, il reste comme une impossibilité à regarder cette guerre en face, à passer de l’expérience individuelle, traumatisante, au choc de la visualisation collective, par le cinéma. Cinquante ans après, les images sur les écrans n’arrivent toujours pas à rassembler les mémoires blessées.

Mercredi : Le centenaire d’une pionnière

Un livre d’hommage à Germaine Tillion est sorti la semaine dernière sous la direction de Tzevtan Todorov. En travaillant sur l’histoire de l’Algérie, je me suis souvent attardé dans mes lectures sur les textes de Germaine Tillion, toujours d’une cohérence absolue.  Elle a eu cent ans cette année, et cet anniversaire est un peu passé inaperçue. Pourtant, quel incroyable parcours ! Cette pionnière  de l’ethnologie s'installe en Algérie dans une tribu entre 1934 et 1940, dans les massifs montagneux des Aurès où vivent les Berbères chaouïs. Découvrant un espace envoûtant,  « celui du grand Sahara dont on rêve »,  s’attachant à la condition des femmes en terre d’islam, (elle publiera sur ce sujet en 1966 Le Harem et les cousins). De retour en métropole en juin 1940, elle participera au premier réseau de Résistance. Arrêtée en 1942, déportée à Ravensbrück en 1943, elle écrira une opérette revue pour aider ses compagnes. C’est la guerre d’Algérie qui la fera connaître au grand public. En pleine « Bataille d’Alger » en 1957, elle favorise le premier contact entre les dirigeants du FLN et le gouvernement français, dénonce la torture, rejette le terrorisme aveugle dirigé contre les civils européens. Démarche inverse de cette vision simpliste, aujourd’hui diffusée, d’une gauche française tiers-mondiste, aveugle et naïve. Cette femme de convictions s’est battue avec un incroyable  instinct de vie. Ce livre d’hommages est l’occasion de découvrir  un cheminement de vie admirable.  

Jeudi : Nabil et tous les autres kamikazes

Lorsque je pense à l’Algérie où je dois me rendre, je revois le portrait du collégien de 15 ans responsable de l’attaque kamikaze à Dellys, le 8 septembre dernier. Sa photo illustre le communiqué d’Al Qaïda au Maghreb. Le jeune homme est en tenue militaire, avec un large sourire. Je suis frappé par l’intrusion du phénomène kamikaze dans ce Maghreb où l’on connaissait jusque-là la lutte armée et les maquis, les attentats contre l’armée, les voitures piégées, et les embuscades faisant beaucoup de morts… mais rien de semblable à l’attentat-suicide. Nabil, le kamikaze de Dellys, était originaire d'un quartier de la banlieue d’Alger, Bachdjarah, théâtre au début des années 1990 d’affrontements entre les forces de sécurité algériennes et les groupes islamistes armés. Ce qui choque c’est l’aspect organisé et méthodique de ces morts choisies, c’est la volonté de séparation radicale avec la société. Bien sûr, l’Algérie n’est plus dans la situation sécuritaire d’il y a quelques années, et ces attentats-suicides restent limités. Mais on aurait tort de sous-estimer ce phénomène. Il dit un échec politique, et un désespoir social. Mais en Algérie, où je viens d’arriver, « la rue » ne veut pas croire à l’existence des ces kamikazes, elle préfère tout attribuer au pouvoir, y compris les attentats terroristes.

Vendredi : Made in China

Depuis quelques années, j’observe la croissance du nombre de Chinois en Algérie. Les journaux locaux s’en font d’ailleurs le relais, n’hésitant pas, pour certains, à parler « d’invasion ». Ils sont là, y compris à Skikda où je dois intervenir dans un colloque. On estime le nombre de travailleurs chinois à plus de 20 000 et les entreprises chinoises remportent bon nombre des grands chantiers de construction, faisant venir la main d’œuvre avec elle alors que l’Algérie souffre d’un taux de chômage supérieur à 30%. Des quartiers entiers vivent désormais à l’heure chinoise tandis que partout les produits « made in China » remplacent la production locale beaucoup plus chère. Le train d’enfer de la mondialisation frappe donc de plein fouet les pays du sud de la Méditerranée. Mais là comme au nord, les problématiques se rejoignent : concurrence entre travailleurs, rivalités commerciales internationales, lutte contre la contrefaçon. Le rapport au travail est décidément partout le même, même si la domination du nord demeure.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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