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Thierry Leclère, journaliste, est grand reporter à Télérama. Il est aussi auteur et réalisateur de documentaires pour la télévision.

Nous avons choisi de vous proposer deux extraits en bonnes feuilles : dans le premier Benjamin Stora donne son point-de-vue sur le projet controversé de mémorial de la France outre-mer à Marseille ; dans l’autre il tente de répondre à la question : « Que faire pour dépasser cette guerre des mémoires ? ». [1]

Le mémorial de la France outre-mer à Marseille

Dès les années 1980, des associations de rapatriés défendaient l’idée d’un lieu « à la gloire de la France colonisatrice et de sa mission civilisatrice ». Ce projet politique, maintes fois remanié, puis aujourd’hui enterré à l’approche des élections municipales, a-t-il un intérêt historique ?

Il y a dix ans, Guy Forzy, le délégué interministériel chargé des rapatriés, proposait la réalisation d’un « mémorial de la France d’Outre-mer » dans le fort Saint-Jean, à l’entrée du port de Marseille. Les associations de rapatriés, voulant être étroitement associées aux travaux, ont demandé que l’Algérie soit « le point central » du mémorial. La mairie de Marseille jurait en 2005, avant de mettre le projet en sommeil, que le mémorial ne serait « pas un projet politique » et qu’il « restera dans une rigueur historique »

Un comité scientifique a été mis en place, mais qui n’a intégré aucun historien venant des pays anciennement colonisés comme Mohammed Harbi, Elikia M’Bokolo, ou bien d’autres...

Position que défendent fermement les concepteurs Mémorial, arguant qu’il s’agit d’une histoire racontée à partir de la métropole !

Mais qu’est-ce que l’Outre-mer sans les colonisés ? Ce mémorial doit évidemment leur faire une place, mêlant l’histoire et les souffrances des uns et des autres.

Ni « musée des indigènes », ni « musée des communautés françaises » : tout projet doit veiller à ne pas réduire l’histoire à une seule de ses dimensions. Il faut absolument préserver de tels lieux de la sanctuarisation communautaire.

Voilà donc un projet de musée, à Marseille conçu sans que l’on se préoccupe vraiment des ex-colonisés. Cette histoire est quand même la leur, aussi !

C’est déjà ce qui me frappait avec la loi de février 2005 : la France décrète, de manière unilatérale, que la colonisation était positive... sans même entendre la voix de ceux qui vivaient sous ce système. La grandeur d’une civilisation se mesure aussi à son ouverture au monde. Une civilisation sur le déclin se ferme à l’autre, vit sur même, se replie, et fabrique des murs.

Que faire pour dépasser cette guerre des mémoires ?

Cela tient en deux mots : reconnaissance et réparation. La reconnaissance se joue au plan scolaire, universitaire, intellectuel... Il s’agit d’approfondir la connaissance que nous avons de la question coloniale. Mais il revient aussi à l’État de reconnaître sa part de responsabilité en prenant notamment des mesures symboliques de réparation.

Réparation matérielle ?

Les dommages matériels et moraux causés par la colonisation sont impossibles à chiffrer. Quand je dis réparation symbolique, je pense à un discours fondateur que le président de la République pourrait prononcer sur le colonialisme, comme il l’a fait pour l’esclavage.

Lors d’un voyage à Madagascar, en juillet 2005, Jacques Chirac a fait un premier pas en évoquant « le caractère inacceptable des répressions engendrées par les dérives du système colonial ». Dans cette ancienne colonie française, les milliers de morts des massacres de 1947 restent dans toutes les mémoires ; l’armée avait alors maté, avec une violence inouïe, une insurrection nationaliste.

Un autre pas, timide, a été fait à propos des massacres de Sétif, en Algérie. Chaque année les Algériens commémorent cet événement largement occulté dans la mémoire collective française : le jour de la capitulation nazie, le 8 mai 1945, des Algériens du Constantinois ont défilé, manifestant et scandant des slogans nationalistes. Leur colère s’est retournée contre les Français et plus d’une centaine d’entre eux ont été tués. Dans les jours qui ont suivi, la répression menée par l’armée française à Sétif et dans plusieurs villes de la région a fait des milliers de morts.

Le 26 février 2005 – soit trois jours après l’adoption de la loi sur le « rôle positif » de la colonisation française –, l’ambassadeur de France a évoqué une « tragédie inexcusable » [2]. C’était la première reconnaissance officielle de la part de notre pays. Mais au niveau d’un ambassadeur, pas d’un chef d’État...

La demande de reconnaissance de l’inégalité coloniale est légitime. Mais peut-être faut-il s’arrêter, symboliquement, sur quelques exemples emblématiques comme la bataille d’Alger : il y a cinquante ans, le pouvoir civil, débordé, avait fait appel à l’armée pour « rétablir l’ordre ». C’est un événement considérable, une ligne de fracture qui a divisé profondément la société française : on a vu des intellectuels se lever, la censure s’exercer. C’est la bataille d’Alger qui a provoqué, in fine, la chute de la IVe République. D’après Paul Teitgen, secrétaire général de la police à la préfecture d’Alger, le bilan de la répression, entre janvier et février 1957, est de 3 024 disparus ; il en a établi la liste. Ces trois mille corps qui n’ont jamais réapparu sont un drame connu des Algériens, mais rarement évoqué chez nous. Les victimes étaient embarquées dans des hélicoptères militaires, et larguées au large d’Alger ; la mer les ramenait au rivage si bien qu’on parlait des « crevettes Bigeard »...

Il faut que la France reconnaisse ces faits et, peut-être, envisage de présenter ses excuses. Ce n’est pas une question de repentance. Ce n’est pas se flageller, là encore, que de dire combien il y a eu de morts pendant la bataille d’Alger ! Mais la dénégation permanente des actes commis au nom du refus de « pénitence » en dit long sur les aveux à dissimuler.

Qu’attendez-vous que le chef d’État dise, exactement, sur le passé colonial de la France ?

Qu’il reconnaisse que la France était à la tête d’un grand empire ayant dominé des populations, et que ces peuples se sont libérés, précisément, en rapport avec les idéaux des Lumières et de la Révolution française.

Alors, bien évidemment, c’est compliqué : si vous prenez la guerre d’Algérie, il y a eu beaucoup d’exactions, l’utilisation du napalm, la torture... Des accusations graves sont portées à l’égard d’hommes, toujours vivants, qui ont occupé des responsabilités très importantes. Il faudrait peut-être revoir les lois d’amnistie adoptées après 1962, qui interdisent tout débat public et toute poursuite judiciaire.

Pour qu’il y ait excuses officielles de la République, il faudrait d’abord arriver à un consensus national sur la question. C’est loin d’être le cas...

Il faut le fabriquer par la reconnaissance, l’acceptation de la souffrance des autres.

Benjamin Stora conclut que la gestion mémorielle de notre passé colonial est beaucoup plus difficile que cela ne l’a été pour l’esclavage, avec la loi Taubira et la journée de commémoration du 10 mai, car beaucoup d’anciens acteurs sont toujours vivants, et que la guerre d’Algérie a provoqué le déracinement d’un million de pieds-noirs.

Notes

[1] Collection l’Aube document. Format : 115 x 190 - 112 pages - 8,90 euros. En librairie le 5 avril 2007.

[2] Voir soixante après, la France reconnaît que les massacres de Sétif étaient « inexcusables ». 

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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