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L'histoire

Introduction

La parution des Mémoires de Messali Hadj[1] couvre la période qui va de sa naissance à son emprisonnement à la prison Barberousse d'Alger, peu après la création du Parti du Peuple Algérien (1898-1938). Cette publication a attiré l'attention des critiques littéraires, historiens, ou jeune génération d'algériens prenant connaissance de l'itinéraire de celui qui osa un des premiers manier le mot d'ordre, alors brûlant, d'indépendance pour l'Algérie.

Rendant compte du livre, Laurent Theis a pu écrire dans Le Point :« En 1962, et même en 1954, l'indépendance de la nation algérienne n'était pas une idée neuve. Elle avait trouvé sa première expression politique en février 1927, lors d'un congrès à Bruxelles par la voix d'un jeune tlemcénien de 29 ans, président de l'étoile nord africaine, Messali Hadj. Ses Mémoires dont sont publiés aujourd'hui les extraits les plus significatifs, mettent à nu cette genèse de l'idée nationale. Voici en effet à travers ce document exemplaire par son style même, un autre visage, le moins connu, de l'Algérie encore française : celle qui n'attend rien de la France, le pays étranger et trop différent »[2].

Dans un court avertissement, les éditeurs de l'ouvrage ont précisé que «le texte de près de 6 000 pages a étécomposé d'un seul jet, dans un style plus parlé qu'écrit (…). Les contraintes incontournables de l'édition interdisaient, si l'on voulait que cet ouvrage puisse trouver une audience suffisamment large, d'imprimer tel quel le manuscrit original. Beaucoup trop volumineux, il s'agissait de surcroît, nous l'avons dit, d'un texte à l'état brut, donc d'un accès relativement difficile pour le non-spécialiste»[3].

Il nous a semblé intéressant de livrer à la connaissance et à la réflexion quelques aspects du manuscrit original des Mémoiressurlequel l'auteur de la présente contribution a travaillé plusieurs années pour l'établissement d'une thèse de doctorat de troisième cycle[4].Cette communication a donc pour objet de faire connaître le fond d'archives considérable constitué par les Mémoiresoriginaux de Messali Hadj et dont l'intégralité n'a pu trouver place dans la publication d'une édition destinée à un large public. Nous commencerons d'abord par situer les conditions qui ont présidé à la mise en œuvre de l'ouvrage. écarté définitivement du pouvoir après une période d'affrontement très violente entre son mouvement, le Mouvement national algérien (MNA) et le Front de libération nationale (FLN),l'homme qui a conduit la destinée des premières organisations nationalistes algériennes (étoile nord africaine en 1926, Parti du peuple algérien en 1937, Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en 1947) se met à la rédaction de ses Mémoires.

Les motivations et les circonstances de l'écriture des Mémoires

En 1970, installé dans sa petite maison de Lamorlaye située dans l'Oise, Messali Hadj décide de s'atteler à la rédaction de ses Mémoires. L’enfance, la ville de Tlemcen, l'exil en France, l'éveil à la prise de conscience politique, la construction des premières organisations nationalistes... autant de fragments de sa vie que l'on avait pu lire lors d'interviews données à la presse pendant son action militante[5]. Sollicité par un éditeur parisien pour une autobiographie d'ensemble, Messali Hadj avait alors refusé, préférant se réserver pour les tâches politiques du moment. Une offre était intervenue au début des années 1960 et Messali Hadj, plongé dans le tourbillon de la vie politique, se débattait dans un isolement grandissant. Dix ans après, écarté définitivement du pouvoir, il prend la décision d'écrire. Est-ce là la volonté postérieurement à un voyage au Maroc en 1969 où il découvre un pays du Maghreb récemment libéré de la domination coloniale, de donner son point de vue sur l'Algérie actuelle  ?

Il lui faut, dans tous les cas, laisser une trace de son action entreprise quarante années auparavant et un témoignage aussi sincère est complet que possible sur sa propre personne. Pas tant pour se justifier au regard de l'histoire, à ses rares visiteurs, le vieil homme apparaissait comme «suivant toujours avec une attention passionnée le déroulement des événements à travers le monde, bien que le sort l'ait placé si loin du pouvoir. Mais de la grandeur de ses luttes et de ses épreuves, il avait tiré la philosophie. A la bonhomie malicieuse, au détachement ironique, il savait ajouter pour quelques-uns uns de ses visiteurs, le sourire confiant et complice de l'amitié»[6]. Son désir est donc avant tout de laisser un témoignage afin d'éviter que le fil de la continuité du long cheminement du nationalisme algérien ne soit rompu entre les différentes générations. Et ce au moment où son nom même est littéralement ignoré de la jeunesse algérienne[7].

De 1970 à 1972, Messali Hadj rédige ses Mémoiresdans une période de sa vie en état d'incertitude et d'isolement. Le cahier d'écolier rempli d'une vie passée ressuscitée au jour le jour, devient une discipline trouvée d'instinct et destinée à procurer un certain apaisement. Âgé de 72 ans, il est alors robuste, les premiers symptômes de la maladie qui devait l'emporter (un cancer) n'étant pas encore apparus. Il écrit, souvent assis en tailleur sur son lit, une valise lui servant de pupitre. Marqué par ses séjours successifs dans l'univers carcéral, il garde l'habitude d'évoluer dans un espace restreint : ses crayons, sa radio, ses journaux, sont toujours à portée de sa main.[8]

A la fin de l'année 1972, les forces commencent à lui manquer. Terrassé par la maladie puis par le mort, il ne peut mener à bonne fin ses Mémoires, ni les préparer pour une éventuelle édition. Ils s'achèvent donc brusquement au milieu de l'année 1938. A cette date, enfermé dans la prison Barberousse à Alger Messali Hadj n'en est encore, à quarante ans, qu'aux débuts de son action militante.

La forme du manuscrit original et le rythme du récit

Messali Hadj a rédigé ses Mémoiressur 17 petits cahiers d'écolier à spirales, couleur bleue. Tous les cahiers utilisés sont d'un même format (17 x 22 cm), à l'exception du premier, d'un modèle plus important.Pensant en arabe, sa langue maternelle, comme le prouve le rythme du récit sur lequel nous reviendrons, Messali Hadj a écrit la totalité de son texte en français. S'éloignant des sectarismes linguistiques, il opte délibérément pour cette forme d'écriture, courant par la même, une fois de plus, le risque de se voir critiquer dans un contexte où l'arabisation devenait un enjeu politique en Algérie. Toutefois, comme pour affiner ou préciser sa pensée, apparaissent des pages en arabe, intercalées dans le texte en français[9]. A la fin du cahier n° 9, 22 pages d'une belle calligraphie arabe nous renseignent sur les réflexions de Messali Hadj : l'agitation politique, l'organisation économique de la société (les coopératives), la politique dans l'islam, la justice sociale, Messali Hadj cite aussi des Sourates du Coran.

Le titre exact qu'il donne à ses Mémoires est le suivant : «Les origines du Mouvement National Algérien et comment suis-je venu à en être le fondateurs ». Son projet est donc vaste et explique d'une certaine manière la longueur de l'autobiographie, à travers son itinéraire, raconter la marche du soutien du nationalisme depuis ses origines. Messali Hadj a numéroté toutes les pages de ses cahiers de 1 à 5957. Mais l'auteur a fait plusieurs grosses erreurs dans sa numérotation des pages. Dans le cahier n° 9, on passe de la page 2186 à la page 2897, et dans le cahier n°10 de la page 3099 à la page 4000. Le nombre effectif de pages du manuscrit original est donc de 4341. Le volume du texte manuscrit reste, comme on le voit, impressionnant. Écrit d'un jet, d'une écriture fineet appliquée, tremblante et plus difficilement lisible sur la fin, le document comporte peu de ratures. Ce fait autorise à penser que Messali Hadj ne s'est pratiquement pas livré à l'exercice de la relecture. Est ce à dire, par conséquent, qu'il aurait lui-même opéré des coupures ou des modifications dans son manuscrit initial si le temps lui en avait laissé la possibilité  ?

Il n'y a pas de grands chapitres dans le texte original permettant d'envisager un canevas d'ensemble préétabli. Les Mémoiresprocèdentpar épisodes successifs qui se recouvrent parfois. Ils ne craignent ni les retours en arrière, ni les anticipations, ni les répétitions. Une multitude de petits paragraphes, portant chacun un titre, se suivent, se superposent et composent la totalité de l'œuvre. Ces petites narrations n'ont pas fait l'objet d'une numérotation de la part de l'auteur. De telle sorte que ce sont les cahiers qui permettent de déterminer les principales phases du récit.

Cahier n° l : L’enfance, la ville, l’école, le départ au service militaire (1898-1918).

Cahier n° 2 : La vie au cantonnement de Bordeaux, l’importance de la révolution kémaliste (1918-1920).

Cahier n° 3 : L’observation du milieu social de Tlemcen (1920- 1921).

Cahier n° 4 : La vie politique à Tlemcen : les visites de Paul-Vaillant Couturier, Millerand, l’Émir Khaled, Bahloul (1921-1923).

Cahier n° 5 : Les préparatifs du départ pour l’Orient (1923).

Cahier n° 6 : L’arrivée à Paris, la rencontre avec Hadj Ali, responsable du Parti Communiste (1923-1925).

Cahier n° 7 : La création de l’Étoile nord africaine, sa liaison avec celle qui deviendra sa compagne (1925-1926).

Cahier n° 8 : Le Congrès anti-impérialiste de Bruxelles, la dissolution de l’Étoile, la naissance d°El-Ouma (1927-1930).

Cahier n° 9 : L’isolement de L’Étoile nord africaine, l’exposition coloniale, incidents avec le PCF(1930-1933).

Cahier n° 10 : La renaissance de l’Étoile, tournées de propagande et meetings à travers la France, première arrestation (1933-1935).

Cahier n° 11 : Formation du Front populaire, participation au Congrès islamo-européen à Genève, première rencontre avec C. Arslan (1935).

Cahier n° l2 : La fuite à Genève, les relations avec Chekib Arslan, le retour à Paris (1935-1936).

Cahier n° l3 : Le Front populaire et la question coloniale, le discours au meeting du stade d’Alger (1936).

Cahier n° 14 : L’implantation de l’Étoile en Algérie. Tournées de propagande en Kabylie, à Constantine, Guelma, Tlemcen (1936).

Cahier n° 15 : Le retour à Paris, le projet Blum-Viollette, la dissolution de l’Étoile, la formation du Parti du Peuple Algérien (1936-1937).

Cahier n° 16 : Le développement du PPA, arrestation, lutte pour le régime politique à la prison de Barberousse (1937).

Cahier n° 17 : Procès à Alger, élections.

Les «titres» ou petits résumés que nous donnons ici pour chacun des cahiers ne sont pas empruntés à Messali Hadj. Ils servent simplement de repaires pour un examen de contenu, tout en permettant de suivre le développement chronologique. Voyons comment l'auteur intitulait lui-même ses «chapitres».

Une lecture des titres originaux du premier cahier (62 titres) permet de saisir le mouvement imprimé par Messali Hadj à sa narration[10].

P.1 : Les origines du Mouvement National Algérien et comment suis-je venu à en être le fondateur

P. 2 : Mon père devient le Mogadem du Mausolée de Sidi Abdelkader El-Djilali.

P. 4 : Tlemcen. Le milieu tlemcénien. L'occupant.

P. 11 : Premiers souvenirs de mon enfance.

P. 14 : A l'école Descieux

P. 17 : En vacance à Saf Saf.

P. 22 : La famille Brette.

P. 27 : Mais voilà, toute la famille n'était pas là.

P. 30 : Chez ma grand-mère, mama Benkelfat

P. 33 : L'école ou la cueillette des olives.

P. 35 : Changement de classe !

P. 37 : Du nouveau, pas bon pour notre famille.

P. 41 : Mon Dieu, où allions-nous ?

P. 43 : Resterais-je à l'école ou irais-je apprendre un métier.

P. 46 : Chez le coiffeur, Si Saidi.

P. 53 : Un tour d'horizon général.

P. 56 : De notre quartier à Arset-Didou.

P. 59 : De chez M. Filani à la maison Ben Zergha.

P. 67 : Du salon de coiffure à la cordonnerie

P. 75 : Mon premier petit voyage !

P. 85 : Nouveau changement de métier et d'habitation.

P. 95 : De la cordonnerie à la fabrique de tabacs.

P. 105 : Comment le syndicalisme a fait son apparition à Tlemcen.

P. 109 : Le retour à l'école après tant d'expériences.

P. 111 : Un cousin de ma famille part en pèlerinage à la Mecque.

P. 121 : Du pèlerinage à la Mecque à la création d'une grande Zaouia.

P. 130 : Le retour à l'école et sinon adhésion à une société de gymnastique.

P. 137 : Que se passe-t-il à Tlemcen à l'époque ?

P. 139 : La France décide d'appliquer le service militaire obligatoire aux Algériens.

P. 150 : Le colonialisme fait quelques futiles concessions, tente une division, et manœuvre pour faire avaler sa décision.

P. 155 : Prêche du Grand Muphti à la Mosquée, et manifestation devant la sous-préfecture de Tlemcen.

P. 161 : El-Hydjra a déjà commencé.

P. l 63 : El Hadj Moharve de Ben Yeless, chef de la Confrérie des Derkaouas donne l'exemple et part pour l'Orient.

P. 165 : Quelles ont été les réactions du gouvernement général à Alger  ?

P. 173 : Après le sabotage du pèlerinage, c'est l'intrigue et la division.

P. 189 : Retour aux souvenirs d'enfance et d'adolescence.

P. 206 : L'Italie déclare la guerre à la Turquie et débarque en tripolitaine, tandis que la France s'octroie le protectorat du Maroc.

P. 224 : Une famille française entre dans ma vie.

P. 234 : Ma bonne maman inquiète de mon avenir, me propose un plan.

P. 239 : Un geste de bien de M. Couetoux.

P. 251 : le déclenchement de la lière guerre mondiale.

P. 259 : Aspects nouveaux de la vie et conséquence de la guerre qui' fait rage sur tous les Fronts.

P. 260 : Les deux frères Bouzanir se révoltent.

P. 264 : Création d'organisation à la patrie en guerre.

P. 272 : Vais-je faire et où en sont mes trois groupes avec la lecture de la presse  ?

P. 307 : «La guerre pour le droit et la civilisations.

P. 310 : «Les ennemis de nos ennemis sont nos amis»

P. 312 : « La première guerre mondiale n'a été en réalité que la conséquence des expéditions coloniales qui commencèrent dès le début du XIXe siècle ».

P. 317 : «L'homme malade»

P. 325 : La bataille des Dardanelles.

P. 333 : Un pèlerinage à la Mecque hors saison et contraire aux traditions islamiques.

P. 341 : La toise, le Conseil de révision, l'appel de la classe 1918, et le départ au régiment.

P. 349 : La révolution Russe éclate, le tsar de toutes les Russies abdique, un gouvernement provisoire est constitué et une nouvelle idéologie politique est née dans un grand effarement du monde.

P. 354 : Le départ pour l'armée fut un jour maudit pour les parents et pour les appelés.

P. 370 : Première visite à Mnie Couetoux qui tenait pension à Oran

P. 379 : La vie militaire en caserne.

P. 384 : «Les embusqués».

P. 402 : Quand ce départ pour la France aura t-il lieu  ?

P. 415 : Le départ se précise sans désignation de date.

P. 419 : Enfin, le départ et l'arrivée.

P. 426 : Notre séjour au Prado de Marseille et notre départ pour Bordeaux.

Dans les 17 cahiers, 302 petits «chapitres» portant chacun un titre forment ainsi le texte des Mémoires. Les procédés narratifs utilisés par Messali Hadj peuvent paraître déconcertants pour le lecteur européen habitué à une cadence et une construction du récit se mouvant dans une durée essentiellement linéaire. Écrits en français, les Mémoires restent une œuvre de tradition arabe et sur laquelle on ne peut porter un juge- ment valable si on la sépare de cette tradition à laquelle elle entend appartenir[11].

Messali Hadj fait appel à la représentation d'un itinéraire cyclique. Le trajet s'accomplit en grands cercles noués sur eux-mêmes : («un tour d'horizon général», «que se passe t-il à Tlemcen à l'époque», «croyons ce qui me reste à faire dans un temps limité et précisons-le»... ). La boucle qui se ferme (dans d'autres cahiers, la rupture personnelle avec le PCF en 1928, la brouille avec les Oulémas au moment du Front populaire) le ramène à un point de départ, enrichi d'une expérience nouvelle. Sa pensée et son action évoluent dans une durée circulaire, où chaque détour est un retour, confondant l'avenir et le passé dans la durée de l'instant. De cette façon, rencontrera-t-on souvent dans le mouvement de la narration, entre les petits «chapitres» ou souvent à leur fin, des résumés de l'écrit réduits aux points principaux. Dans le cahier n° 14, Messali Hadj récapitule ainsi le récit qui va du 1er mai 1935 au 5 novembre 1936, martèle sur quelques aspects qui lui paraissaient essentiels.

Ce retour en arrière, cette approche de l'avenir ne fait pas moins de 30 pages dans le manuscrit original[12]. On ne pourra pas donc suivre simplement dans le texte primitif le déroulement de l'histoire, mais aussi son enroulement. Le passage d'un fait, d'un plan de récit à un autre s'opérant, sans qu'il y ait jamais rupture, par une espèce de glissement au long de va et vient indéfiniment contenus. Voilà pourquoi il est possible d'évoquer, par le rythme lent, le foisonnement de détails et le recours constant au style direct, un conte arabe parlé devant un cercle d'auditeurs attentifs et patients. Dans la mesure aussi où Messali Hadj inverse en quelque sorte la problématique de Malek Haddad, romancier et poète, disant son malaise en une formule devenue célèbre : «je pense en français et j'écris en arabe »[13].

Messali Hadj, cet humble fils, autodidacte, de la ville de Tlemcen, si riche en talents intellectuels, était un orateur né et un tribun populaire. S'exprimant avec la même fougue en français et en arabe dialectal, écrivant en arabe littéraire, il pensait évidemment dans sa langue maternelle. La langue écrite de ses Mémoiresest un français parlé qui gagnerait sans doute à être retraduit en arabe algérien. On comprendra dans ces conditions que la tâche n'a pas été facile pour les adaptateurs chargés de réduire le texte, pressés qu'ils étaient par les contraintes de l'édition. Une partie de l'ouvrage a disparu dans la suppression de quelques «résumés», simple supports pour l'argumentation. La disparition des longues citations d'articles de journaux (la Nation arabe et surtout El Ouma[14] a aussi permis un allégement considérable du texte.) Les corrections sont intervenues dans un seul sens. Elles ont porté sur les fautes de français, les lourdeurs de la syntaxe, les obscurités de la phrase et les gaucheries entravant l'intelligence du récit. Le tri a l'intérieur de quelques phrases avait pour but de laisser subsister la nudité nerveuse de la pensée, ainsi dégagée des broussailles et fioritures de l'expression. Saisir le souffle, le style, les intonations de celui qui était avant tout un tribun, un homme de parole, telles ont été les intentions de ceux qui ont opéré ce travail. Et ce, en restant fidèle au mouvement de la composition littéraire (ordre des mots, rythme, images), en préservant la vitesse ou la lenteur des imaginations et initiatives d'écriture.

Messali Hadj a donc rédigé son texte d'un jet, au fur et à mesure de son inspiration. Il n'en demeure pas moins qu'apparaissent des esquisses de plan, sorte de brouillons lui permettant de ne pas se perdre dans les pièges de la chronologie ou tout simplement de se repérer dans la marche des événements. Abordant la période de la finde l'année 1936 jusqu'à la dissolution de l’Étoile, il note :

-       Mort de Salengro, 20/11/1936, Enterrement.

-       Mise au point. Étoile et Oulémas. Assassinat Acherchour.

-       Inculpations Messali Hadj.

-       Position la flèche - Gaston Bergery

-        Arrivée Messali Hadj à Paris – 10/1 1/-1936. - Projet violette - janvier 1937.

-        Mise au point - Mort de Salengro.

-        Projet Viollette - Assemblée générale. - Lettre ouverte au PCF

-        Lettre ouverte aux Oulémas - Dissolution ENA»[15].

Les sources utilisées

Sans cesse en exil, en résidence forcée ou en prison, Messali Hadj n'a jamais eu la possibilité de conserver la totalité des archives des différentes organisations qu'il animait. D'autre part, ces organisations et les militants qui les composaient ont été sans cesse en butte aux tracasseries policières. A titre d'exemple, à chaque dissolution des organisations messalistes, nombre de documents ont été saisis par les autorités et pour la plupart ont été détruits, éparpillés ou dissimulés par les militants eux-mêmes. Dans ces conditions, le mode de transmission à l'intérieur de l'organisation clandestine privilégie les relations orales. Le souci est évident : laisser le moins possible de traces quipermettraient à une éventuelle répression de s'exercer. Cela signifie par conséquent que la vie interne, décisions de la direction, informations sur l'état de l'organisation sont souvent données directement dans les journaux destinés à être diffusés. Le style de la rédaction sera explicatif et quelquefois directif, charge aux militants de lire entre les lignes et de s'informer plus complètement dans le cadre de sa structure de base de réunion.

Messali Hadj a donc, avant tout, fait jouer sa mémoire. Entretenus, par une remémoration constance au cours de ses longues années de captivité, ses souvenirs sont généralement d'une incroyable précision : «grâce aux taxis conduits par mes militants, à 2lhO5 minutes j'étais à la gare»[16]. Cela se passait le 31 juillet 1936, lorsque Messali Hadj décida de précipiter son départ pour Alger. Une telle exactitude à près de quarante années de distance a de quoi surprendre ! Le nom de ses compagnons de jeu dans son quartier de Tlemcen ; les numéros des sections de compagnie de son régiment («et puis que nous étions passés de la 20e section d'Oran à la 18e section de Bordeaux»...) ; les noms des bateaux à bord desquels il traverse la Méditerranée : autant d'exemples qui démontrent aussi un besoin de rigueur dans la narration de cet homme âgé de plus de 70 ans. Ses souvenirs qui sont généralement d'une incroyable précision, il leur arrive, plus rarement, d'être erronés ou déformés. Le nom de Jeunes algériens pour désigner le mouvement politique qui se développa des années 1900 aux années 1930 lui est étranger. Ce tlemcénien montre qu'il n'a pas entendu parier du soulèvement de la région de Batna à la finde l'année l 916[17]. Il se rappelle s'être réjouit en août 1928 du pacte Briand-Kellog portant renonciation générale à la guerre alors que, membre du Parti Communiste, il ne pouvait ignorer que l'URSS le condamna (du moins dans un premier temps). On mettra à l'actif de la sincérité de Messali Hadj bien des notations ou des aveux qu'il aurait pu taire, Messali Hadj montre par exemple qu'il par exemple qu'il n'a jamais connu que par ouï-dire ce code de l'indigénat qu'il ne cessera pourtant de dénoncer jusqu'en 1945 parce qu'il voyait le symbole de l'humiliation d'un peuple colonisé et infantilisé par cette réglementation.

Pour rédiger ses Mémoires, Messali Hadj s'est il servi d'un «journal intime», tenu par lui dans les années cinquante ? Dans la biographie qu'il a établi pour l'encyclopédie les Africains(s)[18], Mohammed Harbi signale l'existence d'un tel document en reproduisant un extrait du journal de Messali Hadj daté du 23 décembre 1954 et rédigé en Arabe. A la différence du «journal intime» (discontinu, fragmentaire) le manuscrit original des Mémoiresnous montre un texte qui appartient davantage au registre de la continuité. Même si on trouve quelquefois transmis des événements jour après jour, les réflexions qui viennent, soit à partir des faits, soit au hasard de l'humeur du jour. Ainsi, dans le Cahier n°10, dans le paragraphe qui porte pour titre «le premier novembre 1934, un jour de la Toussaint, a eu lieu pour la première fois à Paris mon arrestation et mon incarcération à la prison de la santé», Messali Hadj livre ses réflexions sur la révolution et la liberté :

«La révolution d'aujourd'hui ou de demain sera ce que sera l'homme et la société sur notre planète. Si l'homme est libre, s’il jouit de toutes les libertés démocratiques, dans tous les domaines de son existence, il ne cherchera pas à faire la révolution pour le plaisir de faire la révolution. Par contre, si l'homme est soumis à un régime de Parti unique et de dictature, la révolution deviendra pour lui un devoir (souligné dans le texte - NDLR) et un moyen de se libérer de toutes les contraintes et de la dictature quelle que soit sa forme. C'est précisément pour cela que nous luttons au nom de l’Étoile- Nord-Africaine, et c'est encore pour cela que nous préparons la révolution »[19].

La remontée de la mémoirequi ressuscite, organise le récit, est l'élément essentiel. Son action militante, ses écrits politiques ont constitué en quelque sorte son véritable «journal intime». Dans ce sens, Messali Hadj s'est appuyé sur une collection (probablement incomplète) d'El-Ouma et de la Nation Arabe pour étayer son argumentation et se rappeler certains faits.

Ces textes d'articles cités dans leur intégralité dans le manuscrit original, souvent répétitifs par rapport au récit lui-même, ont été supprimés pour l'édition actuelle des Mémoires.

La plupart ont été rédigés par Messali Hadj à l'époque, sous divers pseudonymes dont celui de Tlemçani. Nous avons choisi de répertorier ce que contient le cahier n° 5 qui couvre la période allant de la dissolution de l'Étoile nord africaine à la création du Parti du Peuple Algérien. Articles d'El-Ouma ou de la Nation Arabe, texte du projet Blum-Viollette, tracts, déclaration du P.P.A et même une lettre d'un militant relatant le meeting du 24 janvier 1937 : Messali Hadj justifie ainsi l'existence de tels documents, tous recopiés de sa main dans ses Mémoires :

«Nous croyons qu'il est indispensable d'insérer ici quelques extraits de nos réactions contre la dissolution de notre Parti, d'autant que cette documentation tend à disparaître. Aussi pensons-nous qu'il vaut mieux insérer ici tout ce que l'on peut avoir afin de laisser à nos générations futures le plus de documents possibles»[20].

pp. 5341-5344, «Une réception grandiose. Article d'El Ouma - décembre 1936.

pp. 5346-5354, Récit d'un meeting de l'Étoile. Article d'El-Ouma - décembre 1936.

pp. 5361-5368, «L’Étoile nord africaine et les Oulémas- Mise au

point». Article d'El-Ouma - décembre 1936.

p. 5390 : Résolution de l'ENA sur le projet Violette. pp.5403-5407 : Texte intégral du projet Violette.

pp. 5412-5416 : «Un grave danger menace l'unité algérienne. Peuple algérien, dresse-toi contre le projet Violette». Article d'El Ouma.

pp. 5427 : «Une fois de plus l'Étoile nord africaine vient d'être frappée». Édition spéciale El-Ouma - février 1937.

. pp. 5428-5429 : Protestation adressée à tous les journaux du Front populaire. Édition spéciale El-Ouma - février 1937.

pp. 5429-5430 : «Appel au Rassemblement populaire, au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, à la Ligue des droits de l'homme et à toutes les Organisations du Rassemblement Populaire - Édition spéciale El-Ouma - février 1937.

pp. 5430-5432 : «Ils nous ont trahis, le Front populaire est parjure. Le Front populaire a immolé un de ses membres avec l'appui des communistes». Édition spéciale El-Ouma, février 1937[21].

pp. 5437-5442 : Lettre ouverte au PCF - Édition spéciale El-Ouma - Février 1937.

pp. 5446-5454 : Article de Messali Hadj sur la dissolution de l'Étoile nord africaine - Édition spéciale El-Ouma - février 1937.

pp. 5449-5457[22] : Lettre ouverte aux Oulémas à propos de la dis- solution de l’Étoile.

p. 5458 : Tract d'appel pour un meeting de protestation contre la dissolution de l’Étoile organisé le 2 février 1937 à la Mutualité. Orateurs prévus : Faire de la Ligue de défense de la race nègre ; Ferrat du drapeau rouge ; Rousset de la lutte ouvrière, - des orateurs algériens, tunisiens, marocains.

pp. 5459-5460 : Tract protestant contre l'interdiction de meeting.

pp. 5461-5463 - Article de la Nation Arabe d'avril 1937 de protestation contre la dissolution de l'ENA[23].

pp. 5470-5479 : Compte-rendu d'un meeting organisé à la Grange- aux-Belles par la Ligue de défense des intérêts des musulmans algériens le Il février 1937 - Article d'El-Oujiza - Février 1937.

pp. 5506-5508 : Lettre au journal El-Ouma. Compte rendu du meeting du 24 janvier 1937 organisé par le Congrès Musulman à Alger. Signé «les serviteurs de leur pays».

pp. 5510-5516 : «Les militants d'El-Ouma ne sont pas des provocateurs». Réponse à la défense - Signé : El-Djazairi - Articles d'El- Ouma - février 1937.

pp. 5527-5534 : «La Commission d'enquête parlementaire prévue par le Rassemblement populaire va pour partir pour l'Algérie. Subira t-elle le sort des précédentes? - Article El-Ouma - février 1937.

pp. 5436-5440 : «La réception des amis d'El-Ouma par la Commission d'enquête». Signé : Djamal-Eddine - Article d'El-Ouma - 10 mai 1937.

pp. 5440-5442 : «La délégation du Comité algérois des amis d'El- Ouma auprès de la commission d'enquête parlementaires. Article d'El-Ouma.

pp. 5442-5445 : «La commission d'enquête à Oran. Appel à la population musulmane». Article d'El-Ouma - mai 1937.

pp. 5570-5580: Texte de la déclaration-programme du bureau politique du Parti du Peuple Algérien.

Plus de vingt articles d'El-Ouma sont donc reproduits. Entre chacun d'entre eux, Messali Hadj récapitule les points principaux et livre ses propres réflexions.

L'inventaire des thèmes

L'indépendance del'Algérie.

Le fil conducteur qui parcourt l'œuvre est la revendication sans cesse scandée de l'indépendance de l'Algérie et les moyens d'y parvenir : «Le problème algérien que l’onvoulait ignorer s'est posé lui-même par la force des choses. En vérité, il était posé depuis 1830. Cela les algériens ne l'ont pas oublié»[24] «Dans ce meeting[25], j'ai également élevé une autre protestation contre la répression en Afrique du Nord. Ensuite, j'ai rappelé et commenté nos revendications immédiates et la poursuite de nos objectifs suprêmes, à savoir l'indépendance de l’Afrique du Nord et son Unité[26]».«L'essentiel pour nous est de dire la vérité, de rester fidèle à la lutte pour la libération nationale de notre pays, de faire tout ce qui . est possible dansce domaine et de ne jamais condamner ni le présent, ni l'avenir afin de laisser le terrain libre et propre aux futures générations»[27]

«L'indépendance de l’Algérie se réalisera tous les jours, un peu comme la construction d'un beau manoir»[28]. «Un certain nombre de réalisations viennent renforcer nos conceptions et notre foi dans le bien-fondé de nos droits à l'indépendance qui demeure notre but principal, »[29].

Les Mémoires livrent autour de cette idée centrale marquée par le refus du mirage de l'assimilation, toute une série de précisions, de détails sur la lente émergence d'un algérieninconnu, que tout prédestinait à rester dans l'ombre, la difficile naissance du futur grand parti national auquel il s'est identifié et comment cet homme du Peuple a pu avoir raison de la faillite des «élites» algériennes de son époque. Nous avons tenté de classer et présenter ici quelques uns des thèmes qui nous paraissent les plus essentiels.

Regards portés par un jeune Tlemcénien sur une société sous domination coloniale.

A la différence de nombreux «leaders» qui vont apparaître dans les années trente sur le devant de la scène politique en Algérie ou au Maghreb, Messali Hadj est issu d'un milieu extrêmement humble (artisans, petits fellahs). Les descriptions du milieu citadin, de la vie dans les campagnes sont faites par un homme qui a vécu de l'intérieur les situations de déracinement et de destruction du mode de vie traditionnel par l'irruption du colonialisme. Témoignage sur un peuple dominé vu par quelqu'un qui a partagé son sort au quotidien, les Mémoiressont par conséquent un récit précieux sur ce que fut la société algérienne avant et pendant la première guerre mondiale.

Revenu à Tlemcen lors d'une permission en 1919, Messali Hadj note «Commercialement parlant, notre cité était en pleine activité, la petite bourgeoisie qui a vu le jour au cours de la guerre était en voie de développement. Certes, quelques uns parmi nos nouveaux riches avaient été à la veille de «couler», comme on dit dans le langage de la profession. Mais ces derniers s'étaient vite relevés»[30].

Enrichissement d'une petite bourgeoisie qui va prendre de l'ascendance sur le terrain social et politique, mais aussi : paysans affluant dans la ville attirés par des salaires plus élevés et qui vivent dans la misère, déracinés par rapport à leur milieu d'origine -, artisans et petits commerçants qui éprouvent les effets désastreux de la pénétration des produits manufacturés et se ruinent faute de clients; jeune prolétariat urbain faible et inorganisé, main-d'œuvre sous qualifiée et sous payée: les Mémoires établissent ce constat, aggravé par les rigueurs du Code de l'Indigénat. Dans cette situation, l'attachement à la famille, comme résistance aux influences de dissolution de l'identité est très forte. Pendant qu'il est soldat, «entre nos parents et nous, une correspondance régulière et bienfaisante avait été établie dès notre arrivée en France»[31] et il ajoute, «l'attraction familiale toujours puissante et l'amour du terroir restent toujours dominants»[32].

Rapports à la religion, l'islam

«J'étais un musulman pratiquant, je faisais mes cinq prières, le Ramadan, m'efforçais de faire du bien et d'éviter les péchés. Je ne buvais, je ne fumais pas, niais il m’arrivait de céder à certaines tentations. Aussi, tout de suite après, j'allais faire mes ablutions dans la Garonne qui était à 500 mètres de notre cantonnement»[33].

Profondément musulmans Messali Hadj reste un homme marqué par la Confrérie des Derkaouas, dont il retrace l'origine, les pratiques, les conflits internes[34], et va même inspirer la forme de l'engagement politique au niveau organisationnel. Lorsque à l'armée ses camarades et lui se réunissent pour discuter de leurs convictions nationalistes naissantes, il n'hésite pas à écrire : «le corps de garde devenait peu à peu une sorte de rnini zouiya avec des livres, de quoi écrire, des journaux, des revues illustrées»[35].La référence à l'islam, étroitement lié à l'objectif politique, émerge de manière nette dans sa démarche politique au cours des années 1930- 1933. Il écrit dans ses Mémoires : «Nous sommes arrivés à nous dire: "oui, il ne faut compter que sur Dieu et sur nous-mêmes". Plus tard, nous disions aussi que Dieu a créé les événements pour nous aider. Mais, pensions nous, pour que nous puissions être digne de l'attitude de Dieu, il faut la mériter par notre courage, et notre esprit de sacrifice. Nous revenions à l'islam, au Coran, à la vie de notre Prophète, Sidna Mohamed, que le Salut de Dieu soit sur lui. Les grandes figures du monde arabo-islamique telles que Salah-Eddine, Djamal-Eddine El-Afghani, Enver Pacha, Mustepha Kemal, Abdelkrim et bien d'autres leaders se projetaient comme un film sur un écran devant mes yeux éblouis et ravis. Nous disions entre nous comme pour résumer nos pensées que la meilleure façon de mourir était celle de se sacrifier pour sa Patrie»[36].

La religion enracinée dans l'histoire, est là pour justifier la nécessité du combat de l'organisation contre les occupants, contre le colonialisme. Il n'y a dans cette exploitation du sentiment religieux, aucun signe de fanatisme ou de xénophobie, dont Messali Hadj se défend dans ses Mémoires: «il fallait, disons le, être arabe et parler arabe pour s'adresser aux arabes et être compris des arabes. Il n'y a là aucun nationalisme chauvin, ni aucune xénophobie, ni aucune haine contre quiconque. Car quand on lutte, il faut choisir les meilleures armes et les plus efficaces»[37]. La religion c'est aussi une façon de rester lié à la culture, à la langue, la résistance à la dépersonnalisation. «Toutes les portes se fermaient devant nous». Il se trouvait toujours quelqu'un parmi nous pour nous dire de ne jamais désespérer. Car le désespoir est condamné par le Coran[38].

Dans ses Mémoires,Messali Hadj donne à l'utilisation de la religion un contenu de rupture ouverte avec le colonialisme.

Importance de la révolution kémaliste

Dans le cahier n'i, Messali Hadj consacre un chapitre à la révolution russe, «la révolution russe éclate, le tzar de toutes les Russies abdique, un gouvernement provisoire est constitué, et une nouvelle idéologie politique est née dans un grand effarement du monde»[39]; il parle des «14 points du Président Wilson» sur les droits des peuples à disposer d'eux-mêmes[40]. Mais incontestablement, la Turquie et l'impact de la révolution kémaliste sont présents dans tous les esprits des algériens. Comme tous les kouloughlis de Tlemcen (communauté des descendants des Janissaires ottomans), Messali Hadj manifeste un grand attachement pour la Turquie ottomane : «En ces moments là qui ont précédé l'armistice du 2 novembre 1918, seule la Turquie combattante représentait à nos yeux la puissance islamique»[41].

Messali Hadj met son patriotisme et ses espérances de jeunesse dans le calife Mehmet V, sultan turc ottoman, commandeur de tous les croyants. Mais il entoure de la même admiration de laïciste Mustepha Kémal, le Ghazi, le vainqueur, qui aurait repoussé de l'Anatolie grecs et occidentaux. Par delà les violences oubliées ou niées de la soldatesque turque, la Turquie osmanlie, puis la Turquie nationale deviennent le phare de l'Algérie musulmane. Cette «turcophilie» montante, qui signifie en réalité l'éveil de la conscience nationale algérienne, on la retrouve aussi chez les vieux algériens :

«Et pour clore cette veillée du soir, qui était pour moi la dernière pour cette année 1919 qui allait à sa fin, monpère en roulant sa dernière cigarette, raconta que les turcs étaient malheureux depuis que les alliés avaient occupé Constantinople. Mais, ajouta t-il, un grand Pacha venait, avec quelques uns de ses soldats de lever le drapeau de la révolte. Il tenait cette information de ses amis. Il se trouvera par la suite que celte information était vraie, et le Pacha en question s'appelait Mustapha Kémal»[42]

Découverte de la société française et du mouvement ouvrier

Qu'en 1919, un sergent de l'armée française reçoive 1,50 ou 7 Frs par jour selon qu'il est musulman ou européen, le choque profondément. Mais, arrivant d'une Algérie à «l'indigène» ne pouvait exhaler publiquement la moindre plainte, ni formuler la moindre revendication, Messali Hadj découvre un climat nouveau de liberté et de tolérance : «A la caserne, nos rapports avec l'administration, nos camarades français, et les commerçants du quartier étaient en bonne voie»[43].

Il lui arrive aussiparce qu'il évoque des souvenirs précis, de rejeter telle légende tenace comme celle du racisme des français à l'égard des travailleurs algériens pendant la première guerre mondiale. Étant donné son fondamental attachement à l'Orient turco-ottoman puis à la «nation arabe» telle que Chakib Arslan la lui fitdécouvrir, on doit souligner l'équité rare témoignée par Messali Hadj dans ses jugements sur le Peuple français qu'il a toujours distingué du système colonialiste. «Nous assistions aux petites et grandes réunions pour informer les travailleurs français de notre situation en Algérie et en France et de nos problèmes que nos camarades ignoraient. Pour ma part, danstoutes les usines où j'ai travaillé et dans certains magasins, j'ai constaté qu'on ignorait presque totalement notre grave situation. Au début, on ne voulait pas nie croire. Ce n'est qu'après une longue période de discussion que l'on commença à prêter attention à ce que je disais (... ) nos contacts avec les français ont commencé à s’améliorer sensiblement depuis 1930. Ils ont connu un bon départ dès l’avènement du Front populaire, c'est à dire alliés la manifestation du 12 février 1934 qui, à tiroir avis, ci été le prélude de la prise du pouvoir par le Gouvernaient de Front Populaire»[44].

Il explique dans ses Mémoiresqu'il a su reconnaître dans les combats du mouvement ouvrier français le même besoin de justice qui l'animait. C'est ce sentiment qui l'amène à refuser en 1939 ou en 1940 de faire appel à l'aide des puissances fascistes. Il est dommage que Messali Hadj n'aie pas eu le temps de révéler la multiplicité des pressions qui s'exercèrent sur lui pendant cette période car le courage dont il témoigna en les refusant fut exemplaire [45].

Création de l'Étoile nord africaine, relations conflictuelles avec le PCF

Dans les années vingt, la révolution russe et l'Union Soviétique commencent à rencontrer un écho certain dans le monde arabe et chez certains algériens. Messali Hadj en témoigne à partir de son expérience personnelle . «Si tous les Partis politiques français se taisaient sur le problème colonial, par contre, les communistes français, eux, en faisaient leur plat de résistance ( ... ). Les communistes français ont marqué un point, pour ne pas dire une victoire, et une ouverture vers le monde colonial»[46].

Si le recrutement de militants d'origine arabe et berbère est faible en Algérie même[47],le Parti Communiste français conquiert une audience non négligeable parmi les travailleurs émigrés en France. «Dans les milieux algériens que je fréquentais, je savais que mes compatriotes étaient très sensibles à la propagande du PCF. Ils disaient dans nos conversations que ces gens là étaient les seuls au monde à défendre les peuples opprimés et, par conséquent, nous ne pouvions que les remercier et leur savoir gré»[48].

Sous l'égide du Komintern, le PCF est directement à l'origine de l'Étoile nord africaine en 1926. Le témoignage de Messali Hadj dans ses Mémoires écarte définitivement la thèse selon laquelle l’Étoile serait née au sein d'une Association de la fraternité islamique, en fait Fraternité musulmaneprésidée par un français converti à l'Islam et qui était une Association de notables où Messali Hadj se sentit vite mal à l'aise. Quant à la prétendue Étoile nord africaine, fondée dès 1924 par l’Émir Khaled, Messali Hadj n'en souffle mot, alors qu'il aurait été, disait-on, membre de son Comité Exécutif.La fraction communiste du premier Comité central comporte cinq algériens, dont Hadj Ali, Djilali et Messali Hadj qui explique de la sorte son adhésion au PCF : «Hadj Ali m'a fait savoir que du côté de mes amis, il y avait certaines dispositions mais qu'il serait de la plus haute importance pour la bonne marche des choses que j'adhère en tant que sympathisant au Parti Communiste français. «Cela, a-t-il ajouté, te fera du bien et te permettra d'acquérir certaines connaissances qui sont indispensables pour tout militant. Cela a été fait et j'ai été affecté à une cellule de mon quartier qui se réunissait dans la rue de Belfort dans le 2e arrondissement. «Dans cette cellule, j'ai été durant quelques mois le seul algérien»[49]. De simple militant, Messali Hadj devient rapidement dirigeant puisqu'on lui propose d'être permanent : «Hadj Ali m'a fait savoir qu'il faut que je me considère comme un permanent de l'ENA et qu'à ce titre tous les mois je recevrais ma mensualité. Il m'a également demandé de continuer à assister à la réunion de ma cellule de quartier du Parti Communiste»[50].

Bien avant le Front populaire, dans les années 1928-1929, Messali Hadj raconte dans ses Mémoires qu'il a rompu personnellement avec le PCF Encore que le terme de rupture soit impropre à caractériser cette situation dans la mesure où bien des ambiguïtés subsistaient (nationalisme - communisme) dans la création même de l'Étoile.

Écoutons Messali Hadj décrire les premiers pas de l'ENA dans l'émigration algérienne en France: «Nos compatriotes n'avaient pas confiance, ils pensaient que nous voulions les isoler. Ils nous prenaient pour «des hommes des syndicats». Ils trouvaient en somme que la mariée était trop belle. Ils nous confondaient avec les communistes» (souligné par nous)[51]. Dans un PCF engagé sur la vole dictée par Staline, la conception politique qui va s'imposer au fil des années est celle du «classe contre classe», le refus du Front unique avec les socialistes, la défense inconditionnelle de la bureaucratie dirigeante en URSS, la dénonciation des organisations nationalistes révolutionnaires[52]. Comment dans ces conditions est perçue la doctrine marxiste par les jeunes algériens  ? «A chacune de nies visites, Hadj Ali me parlait du communisme, de ses bienfaits, et de sa force dans le monde d'après-guerre. Tout cela nie plaisait et m'instruisait d'un monde nouveau que j'ignorais et qui m'apparaissait difficile à comprendre» (souligné par nous)[53]

Messali Hadj va donc reprendre les indications formulées par l'I.C. se prononçant pour «l'indépendance de l'Algérie» et «I' Assemblée constituante élue au suffrage universel qu'il va répercuter au Congrès anti-impérialiste de Bruxelles en 1927[54] sans pour autant renoncer à sa démarche nationaliste. Le cours stalinien suivi par le PCF va le renforcer dans cette approche et le détourner du marxisme. «Autrefois, quand nous traversions de très mauvais moments, nous consultions pour sortir de l'impasse le petit livre de Lénine qui s'intitulait "Que faire  ?" Nous l'avons trouvé intéressant. Il nous a guidé pendant quelques temps. Mais après cela nous sommes revenus à nous-mêmes, à notre foi, et à notre passé historique»[55].

La faiblesse du travail anti-coloniale du PCF dans les années 1925 tenait au nombre de ses cadres, une poignée de spécialistes. Entre 1926 et 1928, sur un total de 150 permanents politiques, (pour 40 000 adhérents)[56],une dizaine seulement était affectée aux tâches anti-coloniales. Et Messali Hadj faisait partie de ceux-là.

Preuve qu'il était promis à une belle carrière dans «l'Institution». En 1928, toute aide matérielle lui est retirée. Commet il des impairs  ? Dévie t-il brutalement par rapport à la «ligne officielle  ? Rien dans ses textes ou ses discours d'alors ne permet de le laisser supposer. Le voyage de Bruxelles au Congrès de la Ligue anti-impérialiste, évoqué dans les Mémoires, laisse percevoir en sourdine des failles, des fractures. Étonné du luxe du Palais d'Egmont où se tient le Congrès («cela ne cadre pas avec la modestie des communistes et des révolutionnaires»), il s'attire la réplique irritée de Hadj Ali («nous en reparlerons après le Congrès»). C'est là qu'il se rend compte que si on lui a accordé des fonctions importantes, elles sont somme toute subalternes, car il est sous contrôle politique. Comment expliquer cette situation sinon par le fait que dans l'appareil du PCF, on le regarde avec une certaine méfiance et qu'on aurait des réticences à lui donner une place trop centrale  ?

Il est certain qu'il n'a pas répondu dans son militantisme aux critères de docilité et d'obéissance. En 1926 déjà, il s'était opposé dans la commission coloniale à la centralisation jugée autoritaire du fonctionnement du PCF[57]. Pour Messali Hadj, qui a le sentiment de s'être acquitté pleinement des diverses tâches qui lui ont été confiées, se développe à partir du Congrès un nouveau type de regard sur le Parti Communiste. Entre ce Parti et lui se met alors progressivement en place un processus de détérioration lente, de divorce imperceptible au premier regard. Quelle que soit la perception précise que Messali Hadj a pu avoir de ce déficit àcette époque, c'est là que se situe, sans le moindre doute, une des origines de la crise. Il signale dans ses Mémoires le vol de ses papiers avant sont intervention. Fait difficilement vérifiable pour l'historien. Mais ce qui est sûr, c'est son attitude dans le Congrès. D'impatience, il tente par son discours de développer une compétence politique, qu'on ne lui demande pas, et il y parvient. Et si, au regard du PCF, cette compétence, loin de le servir, jouait au contraire comme un handicap  ?

Quelques semaines après Bruxelles, le massacre des communistes à Shanghai sonne le glas des possibilités d'un -«bloc des quatre classes», des larges fronts nationalistes sous le contrôle des bourgeoisies locales. Tout sera abandonné au Congrès de Francfort en 1929 qui met en pratique le «classe contre classe» à l'échelle internationale. Pour Messali Hadj, la rupture est totale : «Le PCF nous livrait un véritable combat par mille moyens. On essayait de pénétrer dans notre citadelle, de nous diviser et nous Opposer les ans aux autres par des flatteries, des discussions idéologiques à n'en plus finir Tous les tirs d'artillerie ont été braqués sur moi, on a cherché à me présenter comme un riche, un vulgaire bourgeois, ou comme un aventurier. Mais les communistes sont infatigables, quand ils voient qu'ils ne réussissent pas, ils changent de tactique et d'hommes»[58].

Dans ses Mémoires, il rappelle quelle fut la tactique de l'Étoile par rapport au PCF, faites essentiellement de nécessités : «Le PCF et nous étions comme chats et chiens. Quant à nous, nous poursuivions nos activités comme si nous étions libres et indépendants. C'était là notre profond désir et notre volonté, non pas que nous détestions le PCF, mais nous voulions être libres et disposer de nous-mêmes. Et chaque fois que nous en avions besoin, nous avions recours à eux et cela le plus simplement du monde»[59].

Construction de l'organisation nationaliste,
relations avec les autres formations politiques, algériennes

Par sa rencontre avec le PCF dans les années vingt, Messali Hadj accède à la familiarisation de la grève et de la manifestation, la contradiction et la connaissance des problèmes politiques, les questions de tactique, d'alliance, de compromis. En dépit de la rupture de 1928, les Mémoires montrent qu'il reste profondément influencé par le mouvement ouvrier surtout au niveau de la conception de l'organisation politique, la persévérance dans sa construction. Commentant la dissolution de l’Étoile, en 1937, il écrit «Il faut poursuivre le combat avec plus de force que jamais et pré- parer au fur et à mesure les instruments révolutionnaires de la libération nationale de l'Afrique du Nord. Plus on nous frappait, plus on nous opprimait, plus on forgeait en nous des forces nouvelles et une colère de plus en plus grande»[60](60).

Il introduit dans la vie politique en Algérie non seulement un certain mode d'organisation calqué sur les structures des Partis ouvriers, mais l'appel à la mobilisation de masse. Critiquant les «réformistes» algériens, il explique : «A vrai dire, le peuple ne comptait pas et nos réformistes sans le mépriser, le considérait comme une masse d'hommes négligeables du fait qu'ils ne savaient pas lire et discuter»[61](61). Cette confiance dans le peuple, toutes classes sociales confondues, revient sans cesse dans les Mémoires et éclaire ses préoccupations politiques au moment où il rédige ses souvenirs(1970) : «Que les algériens discutent de leurs affaires, il n'y a rien de plus légitime. Ils auront bien un jour à s'entendre et à lutter ensemble pour mettre fin au régime colonial. C'est un peuple qui se lève, c'est une étape héroïque qui commence»[62](62).

Il garde donc de son approche du marxisme, cette confiance dans les masses, un optimisme sur l'avenir, la préparation à la lutte révolutionnaire pour son Parti. Condamnant le «putchisme» il insiste sur la lente poussée collective : «La révolte n'est pas une révolution. Une révolution ne peut avoir de chances de réussir que si elle est préparée politiquement, socialement, culturellement, nationalement (... ) Aussi, nous nous sommes toujours méfiés de gargarisme révolutionnaire et de la fanfaronnade qui sont contraires à la révolution»[63]«, 3). Avant tout, soucieux de gagner la bataille en faisant l'économie d'une aventure qui aurait pu s'avérer sanglante, est ce là l'erreur qui a provoqué sa perte le 1 er novembre 1954  ?

Ce débat aurait pu être tranché si les Mémoires avaient pu aborder la période de la guerre d'Algérie. Les indications de Messali Hadj permettent toutefois d'entrevoir sa conception politique de travail. Cet entêtement à vouloir une organisation pour, par-dessus tout, l'indépendance de l'Algérie, lui vaut bien des inimitiés. Si, avec les Oulémas, les tractations seront nombreuses[64] (64), la période du Front populaire marquée par l'apparition du Congrès Musulman, engendre des clivages politiques irréductibles et fait de l’Étoile une véritable forteresse assiégée (selon l'expression même de Messali Hadj dans ses Mémoires) : «L'abdication, la soumission totale aux envahisseurs : c'est aussi une échéance que les partisans du Congrès musulman subissent, sans doute, sans se rendre compte»[65]«S). A partir de la dissolution de l’Étoile en janvier 1937, il se livre à un véritable réquisitoire contre toutes les autres formations politiques algériennes, caractérisées comme faisant partie d'une sainte alliance contre l'indépendance de l'Algérie :«Le PCA, le PCF ont rejoint les Béni-oui-oui, la bourgeoisie algérienne, les élus, les Oulémas pour le projet violette, le rattachement de l'Algérie à la France et à sa politique coloniale. C'est là précisément la sainte-alliance qui va se jouer contre nous pendant de longues années»[66]«j6).

Attitude par rapport au Front Populaire

«Le Front populaire n'était pas encore au pouvoir, aussi pensions-nous que pour le moment l'essentiel pour nous était de "coller" au Rassemblement populaire et partant, à la classe ouvrière, aux intellectuels et aux syndicats. Quoiqu'il arrive nous devions poursuivre notre combat au sein du Front populaire, avions nous décidé, où nous avions beaucoup d'amis, pour faire entendre notre voix et arracher nos revendications fondamentales qui elles seules conduiront à notre émancipation (... ). Nous voulions coopérer avec nos camarades français, profiter de tous les événements pour aller de l'avant, vers notre objectif suprême»[67](67).

Vis à vis du Front populaire dont il a souhaité ardemment la venue, et qu'il a au début soutenu, il cache mal dans ses Mémoires l'amertume que sa politique provoqua : «Non le Front populaire n'est plus le Front populaire du 14 juillet 1935. Il a à son tour coiffé le casque colonial et a sévit dure- mentcontre les organisations algériennes, marocaines, tunisiennes, africaine et asiatique»[68](U). Et plus loin dans son texte il n'hésite pas à s'exclamer, après la dissolution de l'Étoile : «Où est donc la République Française, sa devise «Liberté-Egalité-Fraternité», et les principes généreux de la grande révolution française de 1789  ? Ni le gouvernement de Front populaire, ni le Rassemblement populaire, ni la gauche française et ni la Ligue des Droits de l'Homme ne se souviennent de ses oripeaux qui ont perdu leur brillant»[69](9). Il tire de cette période, comme enseignement, la nécessité de mettre en œuvre un processus volontariste pour la construction de son Parti. Il dresse l'inventaire, à cette occasion, de ses amis et de ses ennemis.Le Front populaire lui a permis de connaître d'autres organisations, en particulier les trotskistes de la lutte ouvrière et les syndicalistes révolutionnaires de la révolution prolétarienne qui seront les seuls à protester énergiquement contre les mesures frappant l’Étoile[70](70).

Aperçu de l'émigration maghrébine

«Il est nécessaire de rappeler que le mouvement national algérien est né à Paris au sein des travailleurs algériens et que c'est dans la capitale française qu'il a fait ses premiers pas, ses premières actions et toute sa propagande»[71](71 C'est à Paris, pendant l'entre-deux-guerres, que le nationalisme algérien s'est révélé pour la première fois sous sa forme révolutionnaire phénomène étonnant, paradoxal même que ce nationalisme enraciné hors de sa patrie. Les Mémoires attirent l'attention sur le pourquoi de ce nationalisme qui s'est d'abord manifesté hors d'Algérie, au sein de l'émigration algérienne en France. Il y a ce petit espace de liberté par rapport à l'Algérie où sévit le Code de l'Indigénat, mais aussi la propagande des organisations ouvrières, la situation au Maghreb et la révolte rifaine : «Au Maroc, l’Émir Abdelkrim tient haut le drapeau de la révolution. En France, à cette époque on cherche à entrer en contact avec l'organisation rifaine : dans les villes, les villages, il n'est question que des faits d'armes de l’Émir Abdelkrim et de ses baroudeurs»[72](72).

Mais surtout, le climat sans soleil, l'environnement maussade des villes industrielles, le rythme du travail sont durement ressentis. Les Algériens prennent conscience de cela dans une situation de surveillance policière qui les humiliait. Dans sa randonnée d'emploi en emploi, où il côtoie travailleurs français et émigrés, dans sa course de quartier en quartier, d'usine en usine, de café en café, Messali Hadj parvient à croiser la perception du détail le plus finavec la conséquence politique la plus large, à camper des atmosphères, à transmettre la relation de la vie quotidienne à la dimension politique : «Les nord-africains subissaient de plus deux graves injustices : il n'y avait pas pour eux la liberté de voyage et de déplacement entre l'Algérie et la France. Pour cela il fallait obtenir un passeport spécial et laisser au port d'embarquement une somme de 150 Frs. Il n'était pas facile d'avoir ce passeport même enjouant de Bakchich auprès du Caïd et du garde-champêtre. Ces ouvriers algériens venant des montagnes et des plaines ne disposaient pas de sommes d'argent suffisantes pour faire face à de telles dépenses. Ils étaient bel et bien obligés de se livrer à toutes les exigences des usuriers qui ne craignaient pas de demander du 100%. Les algériens étaient obligés de travailler plusieurs mois pour seulement payer les intérêts des dettes contractées chez i usurier, au restaurant et à l'hôtel. Une autre mesure qui nous a touché dans notre dignité a été la création d'un hôpital à Bobigny que l'on réservait aux nord-africains comme si nous étions de race inférieure, des pestiférés. En conséquence, nous avions à mener la lutte contre toutes les mesures racistes»[73](73).

Portraits et itinéraires militants

Les Mémoires originaux de Messali Hadj peuvent aider à la reconstruction des itinéraires biographiques de militants du mouvement nationaliste maghrébin : un meeting avec Habib Bourguiba en 1931 raconté dans le détail et l'amitié existant entre les deux hommes[74](74).

Le rôle joué par Abdallah Filali (qui disparaîtra quelques années plus tard tragiquement) dans la fondation du PPA[75] (75) ; les premiers militants à Alger comme Mohammed Mestoul[76] (76)... Il y a aussi des confirmations sur la composition effective de la direction de l’Étoile, la façon dont elle était animée par Messali Hadj : «Le tête à tête entre deux personnes était un moyen excellent pour étudier, analyser ou même faire des recommandations. C’est là un travail rentable et je l'ai assez souvent utilisé dans ma vie de militant et de responsable. C'est ainsi que j'ai repris avec Si Djilani, Imache Amar, Secrétaire Général du Parti, Radjef Belkacem, Rebouh, Banoune Akli, Yahyaoui, Kahal Arezki, Filali Embarek, et un certain nombre de chefs de sections et de vieux militants des entretiens particuliers en vue de renforcer l'union entre les dirigeants de toutes les activités)[77].

Les développements ultérieurs du mouvement nationaliste, les crises successives qui vont le secouer et aboutir à l'isolement de Messali Hadj, ne vont elles pas fausser le jugement de ce dernier  ? La sagesse réaliste, faite de nonchalance avisée que donne le recul des années, donne sous la plume de Messali Hadj une galerie de portraits où ne se trouvent ni regret ni rancœur : «( ... ) J'ai eu le plaisir et la joie de rencontrer et de voir nies frères et nies compagnons, Imache Amar[78], (78) Si Djilani, Radjef Belkacem...[79]

Des militants sont connus, d'autres le sont moins et Messali Hadj s'attache à les sortir de l'ombre : «Un de nos militants, un nommé Farossi avait demandé la parole pour exprimer sa joie. Ce militant avait une nature très comique, et dés qu'il parlait, faisait rire. Dans son intervention, il a traité du problème de l'union en Algérie et de son importance en iiiiniaiit sa pensée comme un comédien»[80]. Les Mémoires originaux contiennent enfin un certain nombre d'indications sur les militants français de l'entre-deux-guerres, aperçus dans le regard d'un militant algérien : Maurice Thorez[81]. Léo Wanner[82](82), Daniel Guérin[83](83), Charles André Julien[84](84), André Ferrat à propos duquel il écrit : «C'est André Ferrat qui devint le patron de la Commission coloniale. Ce dernier était un homme jeune, fort aimables bien élevé, un intellectuel souple, et moins rêche que ses prédécesseurs»[85](85). Cette énumération de thèmes n'est pas exhaustive et on pourra aussi découvrir la sensibilité d'un personnage dans le récit de la rencontre avec celle qui deviendra sa compagne, dans les difficultés de la vie quotidienne militante. Un autre sujet parcourt sans cesse le texte, celui de la condition d'exilé qui engendre l'obstination, gage de survie. Si la menace de l'errance, de l'exil, est nécessairement accablante, l'état d'émigré n'est pas loin de porter à une certaine soif de connaissance, d'ouverture vers le monde inconnu :

«L'amour du voyage, de l'espace, du grand large et du changement s'était emparé de moi. Aussi je cherchais toutes les occasions pour connaître d'autres horizons»[86](86). Et l'on verra le jeune tlemcénien s'inscrire comme auditeur libre à la Sorbonne à l'école des Langues Orientales et commencer son itinéraire d'autodidacte. Dans ses Mémoires, Messali Hadj consigne aussi des péripéties mineures. Quand il retourne en Algérie, ou lors de ses tournées dans le Nord, l'Est ou la Belgique, il décrit les paysages entrevus, ce qu'il apprend du pays où il se trouve (l'exil en Suisse), les attitudes des compagnes rencontrées : «Sur leur demande, j'ai fait un exposé sur mon voyage en Algérie et le grand meeting du 2 août 1936 au stade municipal d'Alger Cela leur a fait un plaisir immense. Leurs yeux brillaient et le silence faisait entendre la respiration de tous»[87](87).

Portée et limites du document

Les questions que l'on peut se poser à propos de la lecture du manuscrit original des Mémoires touchent d'abord au genre même de l'autobiographie. La valorisation de souvenir comme le meeting du 2 août au stade d'Alger [88]ou la relégation de certains épisodes, le récit qui s'enfonce dans une matière touffue faite de mile détails d'un quotidien vécu avec passion : l'auteur accorde de l'importance à certains faits qui n'en ont plus au regard de l'histoire, en minimise d'autres ou fait l'impasse sur des événements qui a ses yeux ne méritent pas d'être signalés.

Il en est ainsi de l'absence de propos concernant le conflit qui éclate à l'intérieur de l'organisation nationaliste, dès 1936, et qui met aux prises Messali Hadj et Imache Amar. Le 27 décembre 1936, à la Grande-aux Belles, devant 500 militants réunis en Assemblée Générale de l'ENA, une bataille politique violente se déroula entre les deux hommes[89]. Imache en vint même à déclarer : «Une association doit suivre un programme et non pas de se mettre à la remorque d'un seul homme».

A la suite de cette assemblée, Imache, évincé des organismes de direction, se sépare du mouvement messaliste. Quarante années après dans ses Mémoires, Messali Hadj évoque t-il cet incident  ? Pas le moins du monde : «D'une façon générale, l'assemblée générale s'est bien déroulée. Il est à noter que les principes démocratiques le service de contrôle, la liberté de critique, et le vote libre ont bien fonctionné ( ... ) Pour ma part, l'assemblée générale du 27 décembre 1936 a été fort encourageante et pleine de promesses. On a pu constater avec beaucoup de plaisir que militants, délégués, chefs de section, se sont au cours des débats montrés à la hauteur des tâches»[90](90). D'autre part, compte tenu de l'importance numérique et politique des militants kabyles dans le mouvement nationaliste naissant[91] (91),il est permis de s'interroger sur l'absence (même sous forme d'allusions) de propos concernant la question berbère. Question qui va pourtant prendre dans l'histoire ultérieure du nationalisme, notamment le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocrates (MTLD) une place particulière[92](92).

En dépit de ces réserves importantes, le document présente une portée majeure même si le récit s'interrompe brutalement en 1938 et ne traite donc pas des années de révolution si discutées quant au rôle de Messali Hadj. Il y a d'abord le style d'écriture qui, par sa forme, revendique avec instance une identité populaire témoignant du refus des modes élitistes[93](93), exprimant cette capacité de résistance à la société coloniale. Le récit obéit à des règles des mise en scène et un art narratif spontanés. La bigarrure, la répétition, l'aspect en apparence décousu, renvoient sans cesse à l'ancienne tradition du conte arabe parlé maintenu dans l'oral populaire.

Cette autobiographie a aussi le mérite de faire saisir la cohérence de tous les éléments recueillis séparément par le savoir érudit. A travers la grille d'une destinée singulière, c'est tout le jeu des relations socioculturelles qui se met en place et prend un sens. L’auteur ne dit pas tout, sûrement. Il ne s'agit pas de «confessions» et Messali Hadj se raconte comme on parle et toute la genèse du nationalisme algérien s'éclaire par son récit : peuple d'Algérie sous la domination coloniale, vie des travailleurs émigrés à Paris, implantation et construction des organisations nationalistes... Il dit tout cela, événements historiques et anecdotes personnelles, révélateurs de la mentalité et de la couleur de l'époque. Et par delà son individu, fait émerger l'Algérie populaire dont il est issu et dont les manières de vivre l'accompagnent jusqu'au bout.

Enfin, au travers, de la lecture des Mémoiresoriginaux de Messali Hadj, toute une génération d'Algériens peut prendre connaissance de la multiplicité des courants qui ont traversé la vie politique de ce pays avant l'insurrection du ler novembre 1954. Ce fait remet en cause le principe d'unanimité qui fonctionne à propos de l'histoire du nationalisme sur le modèle du monopole politique, idéologique et culturel. La reconquête d'une mémoirecollective pleine et entière ne constitue pas un paramètre mineur ou périphérique: elle participe à un ensemble d'enjeux fondamentaux qui déterminent le visage de la société algérienne à venir.

 


[1] Les Mémoires de Messali Hadj. Préface de A. Ben Bella, postfaces de Charles André Julien, Charles Robert Ageron et Mohamed Harbi, Latès, 324 p.

[2] Outre cet article de Laurent Theis paru dans Le point du 5 avril 1982, signalons d'autres compte-rendus. Celui de Jean Rous dans Jeune Afrique du 7 avril 1982 qui écrit : « Il s'agit avant tout de la magistrale leçon d'un grand pionnier dont peut s'inspirer la jeune générations sous la plume de Daniel Guerin, la quinzaine littéraire du 1er au 15 avril 1982 ; Pierre Enckell dans Les nouvelles littéraires du 18 mars 1982 note : « rien ne doit occulter le fait indiscutable que sans Messali Hadj n'y aurait tout simplement pas eu de FLN. » Le Monde des livres du 19 mars et Sans frontière du 19 mars ont eux aussi consacré d'importants articles à cet événement. La revue Soual n° 2

[3] Avertissement aux Mémoires p.9, Lattès.

[4] Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien 1898-1974, Ehess, 1978. Cette biographie vient de paraître aux éditions le Sycomore et aux Ed. Casbah en arabe en 1998.

[5] Dans la masse d'interviews, relevons celles où Messali Hadj parle de la période de l'avant seconde guerre mondiale. Il évoque «le déclenchement de son premier choc nationalistes, à travers la figure de son père dans la Nation Socialiste de mai 1961 : « mon père m'avait fait comprendre la nécessité nationale pour recouvrer notre dignité ». Il parle de l'importance de l'émigration algérienne en France et la construction de l'organisation nationaliste dans le Libertaire du 23 décembre 1954. Il se rappelle des régions qu'il a traversées dans l'Oise Matin du 29 mai 1962 : «Chantilly et Gouvieux me sont depuis longtemps familiers (... ) lors d'un procès à Amiens, le 6 mai 1935, j'étais accompagné de mon avocat, qui était à cet époque Robert Longuet ... » Il raconte ses conditions de détention dans La vérité du 16 août 1946. Dans La commune d'avril 1957, il décrit les conditions de la liaison avec le mouvement ouvrier français : « Sans aucun doute il y a dans le mouvement national algérien des apports de la période révolutionnaire française. Il m'est impossible d'indiquer dans le détail toutes les actions communes que nous avons engagées avec le peuple français. Signalons que nous étions là quand il fallait descendre dans la rue pour protester contre l'atteinte à la justice qu'a représentée l'exécution de Sacco et Vanzetti. Nous étions là également, à la tête de l'ENA pour barrer la route au fascisme en février 34 ».

[6] Témoignage de Y. Dechezelles - Avocat et ami de Messali Hadj.

[7] Sur ce point, l'absence du nom de Messali Hadj dans les manuels scolaires, voir l'ouvrage de Marc Ferro Comment on raconte l'histoire aux enfants, dans le chapitre «Histoire de l'Islam» p. 103, Payot, Paris.

[8] Témoignage de Madame Djanina Benkelfat - Fille de Messali Hadj.

[9] Une citation attribuée à l'émir Abdelkader est rédigée en arabe par Messali Hadj et se trouve au cahier n°7, p. 1809.

[10] Nous rapportons les 52 titres que Messali Hadj a donné à chacun de ses « chapitres », ainsi que la numérotation des pages

[11] Messali Hadj, dans les Mémoires originaux, fournit une explication intéressante sur l’utilisation de la langue française et arabe. Parlant d’un tract de l’ENA, rédigé en arabe et en français, il écrit: «Le tract a été fait en arabe et en français. La partie consacrée à la langue nationale était plus incisive et répondait amplement aux sentiments nationalistes et à la renaissance de la conscience nationale du peuple algérien. La langue française est certes très belle, elle est même goûtée chez nos intellectuels, mais néanmoins elle demeurait toujours la langue du dominateur et de l'oppresseur. En dehors de ce distinguo qui est d'ordre colonial, la langue française est riche, belle, pratique et pleine de ressources littéraires. D'ailleurs nous avons lutté contre le colonialisme en utilisant sa propre langue et la grandeur de la révolution française ainsi que les mouvements d'émancipation du socialisme français», in cahier n°14 p. 5154-5155.

[12] Cahier n°14 p. 5266 à 5296.

[13] Cité par Monique Gadent : «20 ans de littérature algériennes », in les Temps Modernes p.349 n° 432-433.

[14] El-Ourna est le journal de l'étoile nord africaine, la Nation Arabe une revue animée par Chekib Arslan.

[15] Texte d'un brouillon - Intercalé dans le cahier n°15.

[16] Cahier n° 3 - p.4906

[17] Pour un tableau de l'Algérie en ce début de siècle : L’AIgérie révélée par G. Meynier, Droz, Genève-Paris, 1981-793 p.

[18] «Messali Hadj, pionnier malheureux de la révolution algériennes p.229-259 - in les Africains - Tome 9 - par Mohammed Harbi.

[19] Cahier n° 10 , p.4137.

[20] Cahier n° 15, p.5427-5428.

[21] M. Kaddache, qui cite ce texte dans son histoire du Nationalisme Algérien, p.483, Tome 1, Ed. SNED, sigrïale qu'il se trouve en tract dans les archives d'Aix en Provence.

[22] Ily a là erreur de numérotation de page dans le manuscrit original.

[23] La Nation Arabe n° 14/15, janvier-avril 1937 - p.782-784.

[24] Cahier n°6 - p. 1 475

[25]Il s'agit du meeting du 15 août 1934 tenu rue de Cambronne à Paris.

[26] Cahier n°l0 - p.4010.

[27] Cahier n°14 - p.5214.

[28] Cahier n°15 - p.5569.

[29] Cahier n°16 - p.5594.

[30] Cahier n°2 - p.485

[31] Cahier n°2 - p.450.

[32] Cahier n°2 - p.485.

[33] Cahier n°2 - p. 527

[34] Dans le cahier n°1, Messali Hadj consacre 4 chapitres à ce fait.

[35] Cahier n°2 - p.479.

[36] Cahier n°15 - p. 5555.

[37] Cahier n°5 - p.1425.

[38] Cahier n°6 - p. 1476.

[39] Cahier n°1 - p.349-353.

[40] C'est la revue la Révolution prolétarienne que Messali Hadj a utilisée comme en témoigne la photocopie des « 14 points du Président Wilson» trouvée à l'intérieur d'un cahier.

[41] Cahier n°2 - p.506.

[42] Cahier n°2 - p.603.

[43] Cahier n°2 - p. 450.

[44] Cahier n°l3 - p.4834-4836.

[45] Sur l’attitude de Messali Hadj par rapport au gouvernement de Vichy, ou aux autorités allemandes, on peut lire aux origines du FLN de Mobamed Harbi et Mémoire sur le cas de Messali Hadj édité par le Comité pour la libération de Messali Hadj.

[46] Cahier n°6 - p. 1477-1479.

[47] Les effectifs du PC en Algérie tombent de un millier à 400 en 1924 après «l’affaire de Sidi-Bel-Abbés». Très peu d’algériens musulmans sont membres du PC. in. E. SIVAN - communisme et nationalisme en Algérie - p.39-45.

[48] Cahier.n°6 - p. 1445.

[49] Cahier n°7 - p. 1752.

[50] Cahier n°7 - p. 183 1.

[51] Cahier n°7 - p. 1730.

[52] Sur la politique du PCF à cette période P. Robrieux : Histoire intérieure du Parti Communiste, Tome 1,
Chapitres IV,V, VI . Ed. Fayard 1980

[53] Cahier n°6 - p. 1404-1505. Hadj Ali qui a, suivi l’école des cadres du PCF à Bobigny en Novembre 1924, a participé à l’école coloniale mise en place à partir de 1925, commence à devenir un militant formé désireux de transmettre la totalité des nouvelles connaissances acquises.

[54] Messali Hadj cite l’intégralité de son discours à Bruxelles in Cahier n°8 p. 1886- 1920.

[55] Cahier n°l5 - p.5555. Au sujet des rapports entre la doctrine marxiste et la spécificité musulmane, voir M. Rodinson - Marxisme et Monde musulman, p.73-92 Ed Seuil 1972.

[56] P.Robrieux op.cit. p.306.

[57] Dans ses mémoires, Messali Hadj évoque cet épisode et parle simplement de « malaise ». Pour ce fait, on peut se reporter au livre de C. Liauzu Aux origines des Tiers-mondismes, p. 22

[58] Cahier n°9 - p. 2985-86-87. Sur la définition de l’orientation politique de l’I.C. et du PCF à ce moment, se référer à R. Gallisson Le temps des affrontements: anti-fascisme et nationalismes populistes, à partir de 1935, in cahier du mouvement social n°3 - p. 29-40.

[59] Cahier n°8 - p.2168.

[60] Cahier n°15 - p. 5553. Au sujet des rapports stratégie/tactique, pour l’indépendance, Messali Hadj met en œuvre ce qu’il a appris au contact du mouvement ouvrier: «trois critères animeront et guideront notre combat. Ceux ci sont:

1) La lutte pour le triomphe des libertés démocratiques 2) L’émancipation du peuple algérien 3) L’indépendance de notre pays. Dans cette voie, il faut tenir compte des événements des bons et des mauvais moments et faire preuve de diplomatie, sans cependant porter atteinte aux trois critères». In cahier n°14 - p.5214-5215.

[61] Cahier n°6- p. 1420. Dans le cahier n°13 (p.5007) Messali Hadj reproduit le texte fameux : «Peuple Algérien, si tu veux vivre et vaincre, organise - toi.

[62] Cahier n°l6 - p.5689

[63] Cahier n° 11 - p. 4487-4488.

[64] Les Mémoires nous renseignent sur les laborieuses tractations entre l’ENA et les oulémas, à Paris, au moment du Front populaire. Messali Hadj raconte son entrevue avec Ben Badis in cahier n°13 chapitre «la délégation du Congrès Musulman est arrivée le 18 juillet 1936. Elle s’est installée au Grand Hôtel de Paris» p.4866-4882. Les négociations se sont soldées par un échec.

[65] Cahier n°15 - p.5466.

[66] Cahier n°15 - p. 5466. Sur la différenciation entre l’Etoile

[67] Cahier n°l1 - p.4484-4485-4486.

[68] Cahier n°16 - p. 5640

[69] Cahier n°16 - p.5664. Sur la période du Front populaire et le nationalisme algérien : C.R. Ageron : l’Algérie de Napoléon III à De Gaulle, p. 123-166; notre article l’Etoile nord africaine et le Front populaires in cahiers de l’Institut de la presse et de l’opinion - n°3.

[70] Pour une étude des positions de ces organisations : J.P. Rioux, révolutionnaires du Front populaire – 10/18; P.Broué et N. Dorey, critiques de gauche et opposition révolutionnaire au Front populaires, in mouvement social n°56.

[71] Càhier n°l 6 - p.5644.

[72] Cahier n°6 - p. 1502.

[73] Cahier n°8 - p.1957-1958. Pour un examen de l’émigration maghrébine en France, l’article de C.R. Ageron : «La glorieuse étoile de Messali Hadj» In le Monde- Dimanche du 30 novembre 1980 et aussi son étude placée en post-face dans l’édition des Mémoires : «émigration et politique : l’étoile nord africaine et le Parti du Peuple Algérien», l’article de Ralph Schorr - «l’opinion française et les immigrés nord-africains (1919-1939) – L’image d’un sous-prolétariat» in séminaire d’histoire du Maghreb 1980-1981 - Université de Paris VII.

[74] Cahier n°15 - p.4487-

[75] Sur l’itinéraire de Filali, voir les indications données dans notre travail sur l’USTA dans le Mouvement social n°l16.

[76] Cahier n°13 - p.4920 - Dans le cahier n°10, on trouve un rapport de Mestoul sur la situation en Algérie en Juillet 1934 (p.4014)

[77] Cahier n°16 - p. 5637. Il est intéressant de voir comment Messali Hadj, au niveau des méthodes de direction, se met en position «d’arbitre» en entretenant des discussions individuelles avec chacun des responsables. Par voie de conséquence, au centre de tout le dispositif de travail et des décisions essentielles, tout passe par lui, si tout ne lui revient pas exclusivement. Ce type de fonctionnement va être sévèrement critiqué plus tard dans l’organisation.

[78] Imache Amar va s’opposer violemment à Messali Hadj dès 1936 et créer un Parti Algérien en 1947. Dans la crise du MTLD, Radjef va se ranger du côté des «centralistes».

[79] Cahier n°l3 - p.4784.

[80] Cahier n°9 - p. 2987-2988.

[81] Cahier n°9 - p. 2978. Dans le chapitre: «Maurice Thorez en Algérie. Un incident

[82] Cahier n°l1 - p.4247.

[83] Cahier n°9 - p. 2935 . D.Guérin raconte sa première entrevue avec Messali Hadj à ce moment (1934) dans Ci-gît le colonialisme, p.14-15.

[84] Cahier n°13 - p. 4852 - Charles André Julien évoque sa rencontre avec Messali Hadj pendant le Front populaire dans l’article de Jeune Afrique du 15 Juin 1974.

[85] Cahier n°9 - p.2987.

[86] Cahier n°2 - p.476.

[87] Cahier n°16 - p.5616

Toutes les citations de Messali, reproduites dans le cadre de cette contribution, sont extraites de ses Mémoires originaux.

[88] Le thème du meeting du 2 août 1936 revient sans cesse et Messali Hadj lui consacre deux chapitres qui portent pour litre: «Mon départ inattendu et improvisé pour Alger- événement extraordinaire - Meeting grandiose». «Discours prodigieux, historique, mémorable. La poignée de terre de la Baraka et l’indépendance de l’Algérie» - Cahier n°l3,
p. 4910-4940.

[89] Les rapports de police des 5, 11,16,18,19 janvier traitent de cette assemblée et ses conséquences politiques dans le mouvement nationaliste.

[90] Cahier n°15 - p. 5391-5392.

[91] Sur cet aspect: Documents Algériens - 1956. «Les principales zones d’émigration» - p.86.

[92] A propos de l’éclatement de la crise dite «berbériste» en 1949 au sien du MTLD, voir l’ouvrage de M. Harbi : le FLN, mirage et réalité - chapitre IV - p.59-67.

[93] Messali Hadj a rédigé seul ses Mémoires et n’a pas sollicité de concours extérieurs pour l’écriture ou la relecture.

Les mémoires de Messali Hadj
aspects du manuscrit original

 

Introduction

La parution des Mémoires de Messali Hadj[1] couvre la période qui va de sa naissance à son emprisonnement à la prison Barberousse d'Alger, peu après la création du Parti du Peuple Algérien (1898-1938). Cette publication a attiré l'attention des critiques littéraires, historiens, ou jeune génération d'algériens prenant connaissance de l'itinéraire de celui qui osa un des premiers manier le mot d'ordre, alors brûlant, d'indépendance pour l'Algérie.

Rendant compte du livre, Laurent Theis a pu écrire dans Le Point :« En 1962, et même en 1954, l'indépendance de la nation algérienne n'était pas une idée neuve. Elle avait trouvé sa première expression politique en février 1927, lors d'un congrès à Bruxelles par la voix d'un jeune tlemcénien de 29 ans, président de l'étoile nord africaine, Messali Hadj. Ses Mémoires dont sont publiés aujourd'hui les extraits les plus significatifs, mettent à nu cette genèse de l'idée nationale. Voici en effet à travers ce document exemplaire par son style même, un autre visage, le moins connu, de l'Algérie encore française : celle qui n'attend rien de la France, le pays étranger et trop différent »[2]. Dans un court avertissement, les éditeurs de l'ouvrage ont précisé que «le texte de près de 6 000 pages a étécomposé d'un seul jet, dans un style plus parlé qu'écrit (…). Les contraintes incontournables de l'édition interdisaient, si l'on voulait que cet ouvrage puisse trouver une audience suffisamment large, d'imprimer tel quel le manuscrit original. Beaucoup trop volumineux, il s'agissait de surcroît, nous l'avons dit, d'un texte à l'état brut, donc d'un accès relativement difficile pour le non-spécialiste»[3].

Il nous a semblé intéressant de livrer à la connaissance et à la réflexion quelques aspects du manuscrit original des Mémoiressurlequel l'auteur de la présente contribution a travaillé plusieurs années pour l'établissement d'une thèse de doctorat de troisième cycle[4].Cette communication a donc pour objet de faire connaître le fond d'archives considérable constitué par les Mémoiresoriginaux de Messali Hadj et dont l'intégralité n'a pu trouver place dans la publication d'une édition destinée à un large public. Nous commencerons d'abord par situer les conditions qui ont présidé à la mise en œuvre de l'ouvrage. écarté définitivement du pouvoir après une période d'affrontement très violente entre son mouvement, le Mouvement national algérien (MNA) et le Front de libération nationale (FLN),l'homme qui a conduit la destinée des premières organisations nationalistes algériennes (étoile nord africaine en 1926, Parti du peuple algérien en 1937, Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en 1947) se met à la rédaction de ses Mémoires.

Les motivations et les circonstances de l'écriture des Mémoires

En 1970, installé dans sa petite maison de Lamorlaye située dans l'Oise, Messali Hadj décide de s'atteler à la rédaction de ses Mémoires. L’enfance, la ville de Tlemcen, l'exil en France, l'éveil à la prise de conscience politique, la construction des premières organisations nationalistes... autant de fragments de sa vie que l'on avait pu lire lors d'interviews données à la presse pendant son action militante[5]. Sollicité par un éditeur parisien pour une autobiographie d'ensemble, Messali Hadj avait alors refusé, préférant se réserver pour les tâches politiques du moment. Une offre était intervenue au début des années 1960 et Messali Hadj, plongé dans le tourbillon de la vie politique, se débattait dans un isolement grandissant. Dix ans après, écarté définitivement du pouvoir, il prend la décision d'écrire. Est-ce là la volonté postérieurement à un voyage au Maroc en 1969 où il découvre un pays du Maghreb récemment libéré de la domination coloniale, de donner son point de vue sur l'Algérie actuelle  ?

Il lui faut, dans tous les cas, laisser une trace de son action entreprise quarante années auparavant et un témoignage aussi sincère est complet que possible sur sa propre personne. Pas tant pour se justifier au regard de l'histoire, à ses rares visiteurs, le vieil homme apparaissait comme «suivant toujours avec une attention passionnée le déroulement des événements à travers le monde, bien que le sort l'ait placé si loin du pouvoir. Mais de la grandeur de ses luttes et de ses épreuves, il avait tiré la philosophie. A la bonhomie malicieuse, au détachement ironique, il savait ajouter pour quelques-uns uns de ses visiteurs, le sourire confiant et complice de l'amitié»[6]. Son désir est donc avant tout de laisser un témoignage afin d'éviter que le fil de la continuité du long cheminement du nationalisme algérien ne soit rompu entre les différentes générations. Et ce au moment où son nom même est littéralement ignoré de la jeunesse algérienne[7].

De 1970 à 1972, Messali Hadj rédige ses Mémoiresdans une période de sa vie en état d'incertitude et d'isolement. Le cahier d'écolier rempli d'une vie passée ressuscitée au jour le jour, devient une discipline trouvée d'instinct et destinée à procurer un certain apaisement. Âgé de 72 ans, il est alors robuste, les premiers symptômes de la maladie qui devait l'emporter (un cancer) n'étant pas encore apparus. Il écrit, souvent assis en tailleur sur son lit, une valise lui servant de pupitre. Marqué par ses séjours successifs dans l'univers carcéral, il garde l'habitude d'évoluer dans un espace restreint : ses crayons, sa radio, ses journaux, sont toujours à portée de sa main.[8]

A la fin de l'année 1972, les forces commencent à lui manquer. Terrassé par la maladie puis par le mort, il ne peut mener à bonne fin ses Mémoires, ni les préparer pour une éventuelle édition. Ils s'achèvent donc brusquement au milieu de l'année 1938. A cette date, enfermé dans la prison Barberousse à Alger Messali Hadj n'en est encore, à quarante ans, qu'aux débuts de son action militante.

La forme du manuscrit original et le rythme du récit

Messali Hadj a rédigé ses Mémoiressur 17 petits cahiers d'écolier à spirales, couleur bleue. Tous les cahiers utilisés sont d'un même format (17 x 22 cm), à l'exception du premier, d'un modèle plus important.Pensant en arabe, sa langue maternelle, comme le prouve le rythme du récit sur lequel nous reviendrons, Messali Hadj a écrit la totalité de son texte en français. S'éloignant des sectarismes linguistiques, il opte délibérément pour cette forme d'écriture, courant par la même, une fois de plus, le risque de se voir critiquer dans un contexte où l'arabisation devenait un enjeu politique en Algérie. Toutefois, comme pour affiner ou préciser sa pensée, apparaissent des pages en arabe, intercalées dans le texte en français[9]. A la fin du cahier n° 9, 22 pages d'une belle calligraphie arabe nous renseignent sur les réflexions de Messali Hadj : l'agitation politique, l'organisation économique de la société (les coopératives), la politique dans l'islam, la justice sociale, Messali Hadj cite aussi des Sourates du Coran.

Le titre exact qu'il donne à ses Mémoires est le suivant : «Les origines du Mouvement National Algérien et comment suis-je venu à en être le fondateurs ». Son projet est donc vaste et explique d'une certaine manière la longueur de l'autobiographie, à travers son itinéraire, raconter la marche du soutien du nationalisme depuis ses origines. Messali Hadj a numéroté toutes les pages de ses cahiers de 1 à 5957. Mais l'auteur a fait plusieurs grosses erreurs dans sa numérotation des pages. Dans le cahier n° 9, on passe de la page 2186 à la page 2897, et dans le cahier n°10 de la page 3099 à la page 4000. Le nombre effectif de pages du manuscrit original est donc de 4341. Le volume du texte manuscrit reste, comme on le voit, impressionnant. Écrit d'un jet, d'une écriture fineet appliquée, tremblante et plus difficilement lisible sur la fin, le document comporte peu de ratures. Ce fait autorise à penser que Messali Hadj ne s'est pratiquement pas livré à l'exercice de la relecture. Est ce à dire, par conséquent, qu'il aurait lui-même opéré des coupures ou des modifications dans son manuscrit initial si le temps lui en avait laissé la possibilité  ?

Il n'y a pas de grands chapitres dans le texte original permettant d'envisager un canevas d'ensemble préétabli. Les Mémoiresprocèdentpar épisodes successifs qui se recouvrent parfois. Ils ne craignent ni les retours en arrière, ni les anticipations, ni les répétitions. Une multitude de petits paragraphes, portant chacun un titre, se suivent, se superposent et composent la totalité de l'œuvre. Ces petites narrations n'ont pas fait l'objet d'une numérotation de la part de l'auteur. De telle sorte que ce sont les cahiers qui permettent de déterminer les principales phases du récit.

Cahier n° l : L’enfance, la ville, l’école, le départ au service militaire (1898-1918).

Cahier n° 2 : La vie au cantonnement de Bordeaux, l’importance de la révolution kémaliste (1918-1920).

Cahier n° 3 : L’observation du milieu social de Tlemcen (1920- 1921).

Cahier n° 4 : La vie politique à Tlemcen : les visites de Paul-Vaillant Couturier, Millerand, l’Émir Khaled, Bahloul (1921-1923).

Cahier n° 5 : Les préparatifs du départ pour l’Orient (1923).

Cahier n° 6 : L’arrivée à Paris, la rencontre avec Hadj Ali, responsable du Parti Communiste (1923-1925).

Cahier n° 7 : La création de l’Étoile nord africaine, sa liaison avec celle qui deviendra sa compagne (1925-1926).

Cahier n° 8 : Le Congrès anti-impérialiste de Bruxelles, la dissolution de l’Étoile, la naissance d°El-Ouma (1927-1930).

Cahier n° 9 : L’isolement de L’Étoile nord africaine, l’exposition coloniale, incidents avec le PCF(1930-1933).

Cahier n° 10 : La renaissance de l’Étoile, tournées de propagande et meetings à travers la France, première arrestation (1933-1935).

Cahier n° 11 : Formation du Front populaire, participation au Congrès islamo-européen à Genève, première rencontre avec C. Arslan (1935).

Cahier n° l2 : La fuite à Genève, les relations avec Chekib Arslan, le retour à Paris (1935-1936).

Cahier n° l3 : Le Front populaire et la question coloniale, le discours au meeting du stade d’Alger (1936).

Cahier n° 14 : L’implantation de l’Étoile en Algérie. Tournées de propagande en Kabylie, à Constantine, Guelma, Tlemcen (1936).

Cahier n° 15 : Le retour à Paris, le projet Blum-Viollette, la dissolution de l’Étoile, la formation du Parti du Peuple Algérien (1936-1937).

Cahier n° 16 : Le développement du PPA, arrestation, lutte pour le régime politique à la prison de Barberousse (1937).

Cahier n° 17 : Procès à Alger, élections.

Les «titres» ou petits résumés que nous donnons ici pour chacun des cahiers ne sont pas empruntés à Messali Hadj. Ils servent simplement de repaires pour un examen de contenu, tout en permettant de suivre le développement chronologique. Voyons comment l'auteur intitulait lui-même ses «chapitres».

Une lecture des titres originaux du premier cahier (62 titres) permet de saisir le mouvement imprimé par Messali Hadj à sa narration[10].

P.1 : Les origines du Mouvement National Algérien et comment suis-je venu à en être le fondateur

P. 2 : Mon père devient le Mogadem du Mausolée de Sidi Abdelkader El-Djilali.

P. 4 : Tlemcen. Le milieu tlemcénien. L'occupant.

P. 11 : Premiers souvenirs de mon enfance.

P. 14 : A l'école Descieux

P. 17 : En vacance à Saf Saf.

P. 22 : La famille Brette.

P. 27 : Mais voilà, toute la famille n'était pas là.

P. 30 : Chez ma grand-mère, mama Benkelfat

P. 33 : L'école ou la cueillette des olives.

P. 35 : Changement de classe !

P. 37 : Du nouveau, pas bon pour notre famille.

P. 41 : Mon Dieu, où allions-nous ?

P. 43 : Resterais-je à l'école ou irais-je apprendre un métier.

P. 46 : Chez le coiffeur, Si Saidi.

P. 53 : Un tour d'horizon général.

P. 56 : De notre quartier à Arset-Didou.

P. 59 : De chez M. Filani à la maison Ben Zergha.

P. 67 : Du salon de coiffure à la cordonnerie

P. 75 : Mon premier petit voyage !

P. 85 : Nouveau changement de métier et d'habitation.

P. 95 : De la cordonnerie à la fabrique de tabacs.

P. 105 : Comment le syndicalisme a fait son apparition à Tlemcen.

P. 109 : Le retour à l'école après tant d'expériences.

P. 111 : Un cousin de ma famille part en pèlerinage à la Mecque.

P. 121 : Du pèlerinage à la Mecque à la création d'une grande Zaouia.

P. 130 : Le retour à l'école et sinon adhésion à une société de gymnastique.

P. 137 : Que se passe-t-il à Tlemcen à l'époque ?

P. 139 : La France décide d'appliquer le service militaire obligatoire aux Algériens.

P. 150 : Le colonialisme fait quelques futiles concessions, tente une division, et manœuvre pour faire avaler sa décision.

P. 155 : Prêche du Grand Muphti à la Mosquée, et manifestation devant la sous-préfecture de Tlemcen.

P. 161 : El-Hydjra a déjà commencé.

P. l 63 : El Hadj Moharve de Ben Yeless, chef de la Confrérie des Derkaouas donne l'exemple et part pour l'Orient.

P. 165 : Quelles ont été les réactions du gouvernement général à Alger  ?

P. 173 : Après le sabotage du pèlerinage, c'est l'intrigue et la division.

P. 189 : Retour aux souvenirs d'enfance et d'adolescence.

P. 206 : L'Italie déclare la guerre à la Turquie et débarque en tripolitaine, tandis que la France s'octroie le protectorat du Maroc.

P. 224 : Une famille française entre dans ma vie.

P. 234 : Ma bonne maman inquiète de mon avenir, me propose un plan.

P. 239 : Un geste de bien de M. Couetoux.

P. 251 : le déclenchement de la lière guerre mondiale.

P. 259 : Aspects nouveaux de la vie et conséquence de la guerre qui' fait rage sur tous les Fronts.

P. 260 : Les deux frères Bouzanir se révoltent.

P. 264 : Création d'organisation à la patrie en guerre.

P. 272 : Vais-je faire et où en sont mes trois groupes avec la lecture de la presse  ?

P. 307 : «La guerre pour le droit et la civilisations.

P. 310 : «Les ennemis de nos ennemis sont nos amis»

P. 312 : « La première guerre mondiale n'a été en réalité que la conséquence des expéditions coloniales qui commencèrent dès le début du XIXe siècle ».

P. 317 : «L'homme malade»

P. 325 : La bataille des Dardanelles.

P. 333 : Un pèlerinage à la Mecque hors saison et contraire aux traditions islamiques.

P. 341 : La toise, le Conseil de révision, l'appel de la classe 1918, et le départ au régiment.

P. 349 : La révolution Russe éclate, le tsar de toutes les Russies abdique, un gouvernement provisoire est constitué et une nouvelle idéologie politique est née dans un grand effarement du monde.

P. 354 : Le départ pour l'armée fut un jour maudit pour les parents et pour les appelés.

P. 370 : Première visite à Mnie Couetoux qui tenait pension à Oran

P. 379 : La vie militaire en caserne.

P. 384 : «Les embusqués».

P. 402 : Quand ce départ pour la France aura t-il lieu  ?

P. 415 : Le départ se précise sans désignation de date.

P. 419 : Enfin, le départ et l'arrivée.

P. 426 : Notre séjour au Prado de Marseille et notre départ pour Bordeaux.

Dans les 17 cahiers, 302 petits «chapitres» portant chacun un titre forment ainsi le texte des Mémoires. Les procédés narratifs utilisés par Messali Hadj peuvent paraître déconcertants pour le lecteur européen habitué à une cadence et une construction du récit se mouvant dans une durée essentiellement linéaire. Écrits en français, les Mémoires restent une œuvre de tradition arabe et sur laquelle on ne peut porter un juge- ment valable si on la sépare de cette tradition à laquelle elle entend appartenir[11].

Messali Hadj fait appel à la représentation d'un itinéraire cyclique. Le trajet s'accomplit en grands cercles noués sur eux-mêmes : («un tour d'horizon général», «que se passe t-il à Tlemcen à l'époque», «croyons ce qui me reste à faire dans un temps limité et précisons-le»... ). La boucle qui se ferme (dans d'autres cahiers, la rupture personnelle avec le PCF en 1928, la brouille avec les Oulémas au moment du Front populaire) le ramène à un point de départ, enrichi d'une expérience nouvelle. Sa pensée et son action évoluent dans une durée circulaire, où chaque détour est un retour, confondant l'avenir et le passé dans la durée de l'instant. De cette façon, rencontrera-t-on souvent dans le mouvement de la narration, entre les petits «chapitres» ou souvent à leur fin, des résumés de l'écrit réduits aux points principaux. Dans le cahier n° 14, Messali Hadj récapitule ainsi le récit qui va du 1er mai 1935 au 5 novembre 1936, martèle sur quelques aspects qui lui paraissaient essentiels.

Ce retour en arrière, cette approche de l'avenir ne fait pas moins de 30 pages dans le manuscrit original[12]. On ne pourra pas donc suivre simplement dans le texte primitif le déroulement de l'histoire, mais aussi son enroulement. Le passage d'un fait, d'un plan de récit à un autre s'opérant, sans qu'il y ait jamais rupture, par une espèce de glissement au long de va et vient indéfiniment contenus. Voilà pourquoi il est possible d'évoquer, par le rythme lent, le foisonnement de détails et le recours constant au style direct, un conte arabe parlé devant un cercle d'auditeurs attentifs et patients. Dans la mesure aussi où Messali Hadj inverse en quelque sorte la problématique de Malek Haddad, romancier et poète, disant son malaise en une formule devenue célèbre : «je pense en français et j'écris en arabe »[13].

Messali Hadj, cet humble fils, autodidacte, de la ville de Tlemcen, si riche en talents intellectuels, était un orateur né et un tribun populaire. S'exprimant avec la même fougue en français et en arabe dialectal, écrivant en arabe littéraire, il pensait évidemment dans sa langue maternelle. La langue écrite de ses Mémoiresest un français parlé qui gagnerait sans doute à être retraduit en arabe algérien. On comprendra dans ces conditions que la tâche n'a pas été facile pour les adaptateurs chargés de réduire le texte, pressés qu'ils étaient par les contraintes de l'édition. Une partie de l'ouvrage a disparu dans la suppression de quelques «résumés», simple supports pour l'argumentation. La disparition des longues citations d'articles de journaux (la Nation arabe et surtout El Ouma[14] a aussi permis un allégement considérable du texte.) Les corrections sont intervenues dans un seul sens. Elles ont porté sur les fautes de français, les lourdeurs de la syntaxe, les obscurités de la phrase et les gaucheries entravant l'intelligence du récit. Le tri a l'intérieur de quelques phrases avait pour but de laisser subsister la nudité nerveuse de la pensée, ainsi dégagée des broussailles et fioritures de l'expression. Saisir le souffle, le style, les intonations de celui qui était avant tout un tribun, un homme de parole, telles ont été les intentions de ceux qui ont opéré ce travail. Et ce, en restant fidèle au mouvement de la composition littéraire (ordre des mots, rythme, images), en préservant la vitesse ou la lenteur des imaginations et initiatives d'écriture.

Messali Hadj a donc rédigé son texte d'un jet, au fur et à mesure de son inspiration. Il n'en demeure pas moins qu'apparaissent des esquisses de plan, sorte de brouillons lui permettant de ne pas se perdre dans les pièges de la chronologie ou tout simplement de se repérer dans la marche des événements. Abordant la période de la finde l'année 1936 jusqu'à la dissolution de l’Étoile, il note :

-       Mort de Salengro, 20/11/1936, Enterrement.

-       Mise au point. Étoile et Oulémas. Assassinat Acherchour.

-       Inculpations Messali Hadj.

-       Position la flèche - Gaston Bergery

-        Arrivée Messali Hadj à Paris – 10/1 1/-1936. - Projet violette - janvier 1937.

-        Mise au point - Mort de Salengro.

-        Projet Viollette - Assemblée générale. - Lettre ouverte au PCF

-        Lettre ouverte aux Oulémas - Dissolution ENA»[15].

Les sources utilisées

Sans cesse en exil, en résidence forcée ou en prison, Messali Hadj n'a jamais eu la possibilité de conserver la totalité des archives des différentes organisations qu'il animait. D'autre part, ces organisations et les militants qui les composaient ont été sans cesse en butte aux tracasseries policières. A titre d'exemple, à chaque dissolution des organisations messalistes, nombre de documents ont été saisis par les autorités et pour la plupart ont été détruits, éparpillés ou dissimulés par les militants eux-mêmes. Dans ces conditions, le mode de transmission à l'intérieur de l'organisation clandestine privilégie les relations orales. Le souci est évident : laisser le moins possible de traces quipermettraient à une éventuelle répression de s'exercer. Cela signifie par conséquent que la vie interne, décisions de la direction, informations sur l'état de l'organisation sont souvent données directement dans les journaux destinés à être diffusés. Le style de la rédaction sera explicatif et quelquefois directif, charge aux militants de lire entre les lignes et de s'informer plus complètement dans le cadre de sa structure de base de réunion.

Messali Hadj a donc, avant tout, fait jouer sa mémoire. Entretenus, par une remémoration constance au cours de ses longues années de captivité, ses souvenirs sont généralement d'une incroyable précision : «grâce aux taxis conduits par mes militants, à 2lhO5 minutes j'étais à la gare»[16]. Cela se passait le 31 juillet 1936, lorsque Messali Hadj décida de précipiter son départ pour Alger. Une telle exactitude à près de quarante années de distance a de quoi surprendre ! Le nom de ses compagnons de jeu dans son quartier de Tlemcen ; les numéros des sections de compagnie de son régiment («et puis que nous étions passés de la 20e section d'Oran à la 18e section de Bordeaux»...) ; les noms des bateaux à bord desquels il traverse la Méditerranée : autant d'exemples qui démontrent aussi un besoin de rigueur dans la narration de cet homme âgé de plus de 70 ans. Ses souvenirs qui sont généralement d'une incroyable précision, il leur arrive, plus rarement, d'être erronés ou déformés. Le nom de Jeunes algériens pour désigner le mouvement politique qui se développa des années 1900 aux années 1930 lui est étranger. Ce tlemcénien montre qu'il n'a pas entendu parier du soulèvement de la région de Batna à la finde l'année l 916[17]. Il se rappelle s'être réjouit en août 1928 du pacte Briand-Kellog portant renonciation générale à la guerre alors que, membre du Parti Communiste, il ne pouvait ignorer que l'URSS le condamna (du moins dans un premier temps). On mettra à l'actif de la sincérité de Messali Hadj bien des notations ou des aveux qu'il aurait pu taire, Messali Hadj montre par exemple qu'il par exemple qu'il n'a jamais connu que par ouï-dire ce code de l'indigénat qu'il ne cessera pourtant de dénoncer jusqu'en 1945 parce qu'il voyait le symbole de l'humiliation d'un peuple colonisé et infantilisé par cette réglementation.

Pour rédiger ses Mémoires, Messali Hadj s'est il servi d'un «journal intime», tenu par lui dans les années cinquante ? Dans la biographie qu'il a établi pour l'encyclopédie les Africains(s)[18], Mohammed Harbi signale l'existence d'un tel document en reproduisant un extrait du journal de Messali Hadj daté du 23 décembre 1954 et rédigé en Arabe. A la différence du «journal intime» (discontinu, fragmentaire) le manuscrit original des Mémoiresnous montre un texte qui appartient davantage au registre de la continuité. Même si on trouve quelquefois transmis des événements jour après jour, les réflexions qui viennent, soit à partir des faits, soit au hasard de l'humeur du jour. Ainsi, dans le Cahier n°10, dans le paragraphe qui porte pour titre «le premier novembre 1934, un jour de la Toussaint, a eu lieu pour la première fois à Paris mon arrestation et mon incarcération à la prison de la santé», Messali Hadj livre ses réflexions sur la révolution et la liberté :

«La révolution d'aujourd'hui ou de demain sera ce que sera l'homme et la société sur notre planète. Si l'homme est libre, s’il jouit de toutes les libertés démocratiques, dans tous les domaines de son existence, il ne cherchera pas à faire la révolution pour le plaisir de faire la révolution. Par contre, si l'homme est soumis à un régime de Parti unique et de dictature, la révolution deviendra pour lui un devoir (souligné dans le texte - NDLR) et un moyen de se libérer de toutes les contraintes et de la dictature quelle que soit sa forme. C'est précisément pour cela que nous luttons au nom de l’Étoile- Nord-Africaine, et c'est encore pour cela que nous préparons la révolution »[19].

La remontée de la mémoirequi ressuscite, organise le récit, est l'élément essentiel. Son action militante, ses écrits politiques ont constitué en quelque sorte son véritable «journal intime». Dans ce sens, Messali Hadj s'est appuyé sur une collection (probablement incomplète) d'El-Ouma et de la Nation Arabe pour étayer son argumentation et se rappeler certains faits.

Ces textes d'articles cités dans leur intégralité dans le manuscrit original, souvent répétitifs par rapport au récit lui-même, ont été supprimés pour l'édition actuelle des Mémoires.

La plupart ont été rédigés par Messali Hadj à l'époque, sous divers pseudonymes dont celui de Tlemçani. Nous avons choisi de répertorier ce que contient le cahier n° 5 qui couvre la période allant de la dissolution de l'Étoile nord africaine à la création du Parti du Peuple Algérien. Articles d'El-Ouma ou de la Nation Arabe, texte du projet Blum-Viollette, tracts, déclaration du P.P.A et même une lettre d'un militant relatant le meeting du 24 janvier 1937 : Messali Hadj justifie ainsi l'existence de tels documents, tous recopiés de sa main dans ses Mémoires :

«Nous croyons qu'il est indispensable d'insérer ici quelques extraits de nos réactions contre la dissolution de notre Parti, d'autant que cette documentation tend à disparaître. Aussi pensons-nous qu'il vaut mieux insérer ici tout ce que l'on peut avoir afin de laisser à nos générations futures le plus de documents possibles»[20].

pp. 5341-5344, «Une réception grandiose. Article d'El Ouma - décembre 1936.

pp. 5346-5354, Récit d'un meeting de l'Étoile. Article d'El-Ouma - décembre 1936.

pp. 5361-5368, «L’Étoile nord africaine et les Oulémas- Mise au

point». Article d'El-Ouma - décembre 1936.

p. 5390 : Résolution de l'ENA sur le projet Violette. pp.5403-5407 : Texte intégral du projet Violette.

pp. 5412-5416 : «Un grave danger menace l'unité algérienne. Peuple algérien, dresse-toi contre le projet Violette». Article d'El Ouma.

pp. 5427 : «Une fois de plus l'Étoile nord africaine vient d'être frappée». Édition spéciale El-Ouma - février 1937.

. pp. 5428-5429 : Protestation adressée à tous les journaux du Front populaire. Édition spéciale El-Ouma - février 1937.

pp. 5429-5430 : «Appel au Rassemblement populaire, au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, à la Ligue des droits de l'homme et à toutes les Organisations du Rassemblement Populaire - Édition spéciale El-Ouma - février 1937.

pp. 5430-5432 : «Ils nous ont trahis, le Front populaire est parjure. Le Front populaire a immolé un de ses membres avec l'appui des communistes». Édition spéciale El-Ouma, février 1937[21].

pp. 5437-5442 : Lettre ouverte au PCF - Édition spéciale El-Ouma - Février 1937.

pp. 5446-5454 : Article de Messali Hadj sur la dissolution de l'Étoile nord africaine - Édition spéciale El-Ouma - février 1937.

pp. 5449-5457[22] : Lettre ouverte aux Oulémas à propos de la dis- solution de l’Étoile.

p. 5458 : Tract d'appel pour un meeting de protestation contre la dissolution de l’Étoile organisé le 2 février 1937 à la Mutualité. Orateurs prévus : Faire de la Ligue de défense de la race nègre ; Ferrat du drapeau rouge ; Rousset de la lutte ouvrière, - des orateurs algériens, tunisiens, marocains.

pp. 5459-5460 : Tract protestant contre l'interdiction de meeting.

pp. 5461-5463 - Article de la Nation Arabe d'avril 1937 de protestation contre la dissolution de l'ENA[23].

pp. 5470-5479 : Compte-rendu d'un meeting organisé à la Grange- aux-Belles par la Ligue de défense des intérêts des musulmans algériens le Il février 1937 - Article d'El-Oujiza - Février 1937.

pp. 5506-5508 : Lettre au journal El-Ouma. Compte rendu du meeting du 24 janvier 1937 organisé par le Congrès Musulman à Alger. Signé «les serviteurs de leur pays».

pp. 5510-5516 : «Les militants d'El-Ouma ne sont pas des provocateurs». Réponse à la défense - Signé : El-Djazairi - Articles d'El- Ouma - février 1937.

pp. 5527-5534 : «La Commission d'enquête parlementaire prévue par le Rassemblement populaire va pour partir pour l'Algérie. Subira t-elle le sort des précédentes? - Article El-Ouma - février 1937.

pp. 5436-5440 : «La réception des amis d'El-Ouma par la Commission d'enquête». Signé : Djamal-Eddine - Article d'El-Ouma - 10 mai 1937.

pp. 5440-5442 : «La délégation du Comité algérois des amis d'El- Ouma auprès de la commission d'enquête parlementaires. Article d'El-Ouma.

pp. 5442-5445 : «La commission d'enquête à Oran. Appel à la population musulmane». Article d'El-Ouma - mai 1937.

pp. 5570-5580: Texte de la déclaration-programme du bureau politique du Parti du Peuple Algérien.

Plus de vingt articles d'El-Ouma sont donc reproduits. Entre chacun d'entre eux, Messali Hadj récapitule les points principaux et livre ses propres réflexions.

L'inventaire des thèmes

L'indépendance del'Algérie.

Le fil conducteur qui parcourt l'œuvre est la revendication sans cesse scandée de l'indépendance de l'Algérie et les moyens d'y parvenir : «Le problème algérien que l’onvoulait ignorer s'est posé lui-même par la force des choses. En vérité, il était posé depuis 1830. Cela les algériens ne l'ont pas oublié»[24] «Dans ce meeting[25], j'ai également élevé une autre protestation contre la répression en Afrique du Nord. Ensuite, j'ai rappelé et commenté nos revendications immédiates et la poursuite de nos objectifs suprêmes, à savoir l'indépendance de l’Afrique du Nord et son Unité[26]».«L'essentiel pour nous est de dire la vérité, de rester fidèle à la lutte pour la libération nationale de notre pays, de faire tout ce qui . est possible dansce domaine et de ne jamais condamner ni le présent, ni l'avenir afin de laisser le terrain libre et propre aux futures générations»[27]

«L'indépendance de l’Algérie se réalisera tous les jours, un peu comme la construction d'un beau manoir»[28]. «Un certain nombre de réalisations viennent renforcer nos conceptions et notre foi dans le bien-fondé de nos droits à l'indépendance qui demeure notre but principal, »[29].

Les Mémoires livrent autour de cette idée centrale marquée par le refus du mirage de l'assimilation, toute une série de précisions, de détails sur la lente émergence d'un algérieninconnu, que tout prédestinait à rester dans l'ombre, la difficile naissance du futur grand parti national auquel il s'est identifié et comment cet homme du Peuple a pu avoir raison de la faillite des «élites» algériennes de son époque. Nous avons tenté de classer et présenter ici quelques uns des thèmes qui nous paraissent les plus essentiels.

Regards portés par un jeune Tlemcénien sur une société sous domination coloniale.

A la différence de nombreux «leaders» qui vont apparaître dans les années trente sur le devant de la scène politique en Algérie ou au Maghreb, Messali Hadj est issu d'un milieu extrêmement humble (artisans, petits fellahs). Les descriptions du milieu citadin, de la vie dans les campagnes sont faites par un homme qui a vécu de l'intérieur les situations de déracinement et de destruction du mode de vie traditionnel par l'irruption du colonialisme. Témoignage sur un peuple dominé vu par quelqu'un qui a partagé son sort au quotidien, les Mémoiressont par conséquent un récit précieux sur ce que fut la société algérienne avant et pendant la première guerre mondiale.

Revenu à Tlemcen lors d'une permission en 1919, Messali Hadj note «Commercialement parlant, notre cité était en pleine activité, la petite bourgeoisie qui a vu le jour au cours de la guerre était en voie de développement. Certes, quelques uns parmi nos nouveaux riches avaient été à la veille de «couler», comme on dit dans le langage de la profession. Mais ces derniers s'étaient vite relevés»[30].

Enrichissement d'une petite bourgeoisie qui va prendre de l'ascendance sur le terrain social et politique, mais aussi : paysans affluant dans la ville attirés par des salaires plus élevés et qui vivent dans la misère, déracinés par rapport à leur milieu d'origine -, artisans et petits commerçants qui éprouvent les effets désastreux de la pénétration des produits manufacturés et se ruinent faute de clients; jeune prolétariat urbain faible et inorganisé, main-d'œuvre sous qualifiée et sous payée: les Mémoires établissent ce constat, aggravé par les rigueurs du Code de l'Indigénat. Dans cette situation, l'attachement à la famille, comme résistance aux influences de dissolution de l'identité est très forte. Pendant qu'il est soldat, «entre nos parents et nous, une correspondance régulière et bienfaisante avait été établie dès notre arrivée en France»[31] et il ajoute, «l'attraction familiale toujours puissante et l'amour du terroir restent toujours dominants»[32].

Rapports à la religion, l'islam

«J'étais un musulman pratiquant, je faisais mes cinq prières, le Ramadan, m'efforçais de faire du bien et d'éviter les péchés. Je ne buvais, je ne fumais pas, niais il m’arrivait de céder à certaines tentations. Aussi, tout de suite après, j'allais faire mes ablutions dans la Garonne qui était à 500 mètres de notre cantonnement»[33].

Profondément musulmans Messali Hadj reste un homme marqué par la Confrérie des Derkaouas, dont il retrace l'origine, les pratiques, les conflits internes[34], et va même inspirer la forme de l'engagement politique au niveau organisationnel. Lorsque à l'armée ses camarades et lui se réunissent pour discuter de leurs convictions nationalistes naissantes, il n'hésite pas à écrire : «le corps de garde devenait peu à peu une sorte de rnini zouiya avec des livres, de quoi écrire, des journaux, des revues illustrées»[35].La référence à l'islam, étroitement lié à l'objectif politique, émerge de manière nette dans sa démarche politique au cours des années 1930- 1933. Il écrit dans ses Mémoires : «Nous sommes arrivés à nous dire: "oui, il ne faut compter que sur Dieu et sur nous-mêmes". Plus tard, nous disions aussi que Dieu a créé les événements pour nous aider. Mais, pensions nous, pour que nous puissions être digne de l'attitude de Dieu, il faut la mériter par notre courage, et notre esprit de sacrifice. Nous revenions à l'islam, au Coran, à la vie de notre Prophète, Sidna Mohamed, que le Salut de Dieu soit sur lui. Les grandes figures du monde arabo-islamique telles que Salah-Eddine, Djamal-Eddine El-Afghani, Enver Pacha, Mustepha Kemal, Abdelkrim et bien d'autres leaders se projetaient comme un film sur un écran devant mes yeux éblouis et ravis. Nous disions entre nous comme pour résumer nos pensées que la meilleure façon de mourir était celle de se sacrifier pour sa Patrie»[36].

La religion enracinée dans l'histoire, est là pour justifier la nécessité du combat de l'organisation contre les occupants, contre le colonialisme. Il n'y a dans cette exploitation du sentiment religieux, aucun signe de fanatisme ou de xénophobie, dont Messali Hadj se défend dans ses Mémoires: «il fallait, disons le, être arabe et parler arabe pour s'adresser aux arabes et être compris des arabes. Il n'y a là aucun nationalisme chauvin, ni aucune xénophobie, ni aucune haine contre quiconque. Car quand on lutte, il faut choisir les meilleures armes et les plus efficaces»[37]. La religion c'est aussi une façon de rester lié à la culture, à la langue, la résistance à la dépersonnalisation. «Toutes les portes se fermaient devant nous». Il se trouvait toujours quelqu'un parmi nous pour nous dire de ne jamais désespérer. Car le désespoir est condamné par le Coran[38].

Dans ses Mémoires,Messali Hadj donne à l'utilisation de la religion un contenu de rupture ouverte avec le colonialisme.

Importance de la révolution kémaliste

Dans le cahier n'i, Messali Hadj consacre un chapitre à la révolution russe, «la révolution russe éclate, le tzar de toutes les Russies abdique, un gouvernement provisoire est constitué, et une nouvelle idéologie politique est née dans un grand effarement du monde»[39]; il parle des «14 points du Président Wilson» sur les droits des peuples à disposer d'eux-mêmes[40]. Mais incontestablement, la Turquie et l'impact de la révolution kémaliste sont présents dans tous les esprits des algériens. Comme tous les kouloughlis de Tlemcen (communauté des descendants des Janissaires ottomans), Messali Hadj manifeste un grand attachement pour la Turquie ottomane : «En ces moments là qui ont précédé l'armistice du 2 novembre 1918, seule la Turquie combattante représentait à nos yeux la puissance islamique»[41].

Messali Hadj met son patriotisme et ses espérances de jeunesse dans le calife Mehmet V, sultan turc ottoman, commandeur de tous les croyants. Mais il entoure de la même admiration de laïciste Mustepha Kémal, le Ghazi, le vainqueur, qui aurait repoussé de l'Anatolie grecs et occidentaux. Par delà les violences oubliées ou niées de la soldatesque turque, la Turquie osmanlie, puis la Turquie nationale deviennent le phare de l'Algérie musulmane. Cette «turcophilie» montante, qui signifie en réalité l'éveil de la conscience nationale algérienne, on la retrouve aussi chez les vieux algériens :

«Et pour clore cette veillée du soir, qui était pour moi la dernière pour cette année 1919 qui allait à sa fin, monpère en roulant sa dernière cigarette, raconta que les turcs étaient malheureux depuis que les alliés avaient occupé Constantinople. Mais, ajouta t-il, un grand Pacha venait, avec quelques uns de ses soldats de lever le drapeau de la révolte. Il tenait cette information de ses amis. Il se trouvera par la suite que celte information était vraie, et le Pacha en question s'appelait Mustapha Kémal»[42]

Découverte de la société française et du mouvement ouvrier

Qu'en 1919, un sergent de l'armée française reçoive 1,50 ou 7 Frs par jour selon qu'il est musulman ou européen, le choque profondément. Mais, arrivant d'une Algérie à «l'indigène» ne pouvait exhaler publiquement la moindre plainte, ni formuler la moindre revendication, Messali Hadj découvre un climat nouveau de liberté et de tolérance : «A la caserne, nos rapports avec l'administration, nos camarades français, et les commerçants du quartier étaient en bonne voie»[43].

Il lui arrive aussiparce qu'il évoque des souvenirs précis, de rejeter telle légende tenace comme celle du racisme des français à l'égard des travailleurs algériens pendant la première guerre mondiale. Étant donné son fondamental attachement à l'Orient turco-ottoman puis à la «nation arabe» telle que Chakib Arslan la lui fitdécouvrir, on doit souligner l'équité rare témoignée par Messali Hadj dans ses jugements sur le Peuple français qu'il a toujours distingué du système colonialiste. «Nous assistions aux petites et grandes réunions pour informer les travailleurs français de notre situation en Algérie et en France et de nos problèmes que nos camarades ignoraient. Pour ma part, danstoutes les usines où j'ai travaillé et dans certains magasins, j'ai constaté qu'on ignorait presque totalement notre grave situation. Au début, on ne voulait pas nie croire. Ce n'est qu'après une longue période de discussion que l'on commença à prêter attention à ce que je disais (... ) nos contacts avec les français ont commencé à s’améliorer sensiblement depuis 1930. Ils ont connu un bon départ dès l’avènement du Front populaire, c'est à dire alliés la manifestation du 12 février 1934 qui, à tiroir avis, ci été le prélude de la prise du pouvoir par le Gouvernaient de Front Populaire»[44].

Il explique dans ses Mémoiresqu'il a su reconnaître dans les combats du mouvement ouvrier français le même besoin de justice qui l'animait. C'est ce sentiment qui l'amène à refuser en 1939 ou en 1940 de faire appel à l'aide des puissances fascistes. Il est dommage que Messali Hadj n'aie pas eu le temps de révéler la multiplicité des pressions qui s'exercèrent sur lui pendant cette période car le courage dont il témoigna en les refusant fut exemplaire [45].

Création de l'Étoile nord africaine, relations conflictuelles avec le PCF

Dans les années vingt, la révolution russe et l'Union Soviétique commencent à rencontrer un écho certain dans le monde arabe et chez certains algériens. Messali Hadj en témoigne à partir de son expérience personnelle . «Si tous les Partis politiques français se taisaient sur le problème colonial, par contre, les communistes français, eux, en faisaient leur plat de résistance ( ... ). Les communistes français ont marqué un point, pour ne pas dire une victoire, et une ouverture vers le monde colonial»[46].

Si le recrutement de militants d'origine arabe et berbère est faible en Algérie même[47],le Parti Communiste français conquiert une audience non négligeable parmi les travailleurs émigrés en France. «Dans les milieux algériens que je fréquentais, je savais que mes compatriotes étaient très sensibles à la propagande du PCF. Ils disaient dans nos conversations que ces gens là étaient les seuls au monde à défendre les peuples opprimés et, par conséquent, nous ne pouvions que les remercier et leur savoir gré»[48].

Sous l'égide du Komintern, le PCF est directement à l'origine de l'Étoile nord africaine en 1926. Le témoignage de Messali Hadj dans ses Mémoires écarte définitivement la thèse selon laquelle l’Étoile serait née au sein d'une Association de la fraternité islamique, en fait Fraternité musulmaneprésidée par un français converti à l'Islam et qui était une Association de notables où Messali Hadj se sentit vite mal à l'aise. Quant à la prétendue Étoile nord africaine, fondée dès 1924 par l’Émir Khaled, Messali Hadj n'en souffle mot, alors qu'il aurait été, disait-on, membre de son Comité Exécutif.La fraction communiste du premier Comité central comporte cinq algériens, dont Hadj Ali, Djilali et Messali Hadj qui explique de la sorte son adhésion au PCF : «Hadj Ali m'a fait savoir que du côté de mes amis, il y avait certaines dispositions mais qu'il serait de la plus haute importance pour la bonne marche des choses que j'adhère en tant que sympathisant au Parti Communiste français. «Cela, a-t-il ajouté, te fera du bien et te permettra d'acquérir certaines connaissances qui sont indispensables pour tout militant. Cela a été fait et j'ai été affecté à une cellule de mon quartier qui se réunissait dans la rue de Belfort dans le 2e arrondissement. «Dans cette cellule, j'ai été durant quelques mois le seul algérien»[49]. De simple militant, Messali Hadj devient rapidement dirigeant puisqu'on lui propose d'être permanent : «Hadj Ali m'a fait savoir qu'il faut que je me considère comme un permanent de l'ENA et qu'à ce titre tous les mois je recevrais ma mensualité. Il m'a également demandé de continuer à assister à la réunion de ma cellule de quartier du Parti Communiste»[50].

Bien avant le Front populaire, dans les années 1928-1929, Messali Hadj raconte dans ses Mémoires qu'il a rompu personnellement avec le PCF Encore que le terme de rupture soit impropre à caractériser cette situation dans la mesure où bien des ambiguïtés subsistaient (nationalisme - communisme) dans la création même de l'Étoile.

Écoutons Messali Hadj décrire les premiers pas de l'ENA dans l'émigration algérienne en France: «Nos compatriotes n'avaient pas confiance, ils pensaient que nous voulions les isoler. Ils nous prenaient pour «des hommes des syndicats». Ils trouvaient en somme que la mariée était trop belle. Ils nous confondaient avec les communistes» (souligné par nous)[51]. Dans un PCF engagé sur la vole dictée par Staline, la conception politique qui va s'imposer au fil des années est celle du «classe contre classe», le refus du Front unique avec les socialistes, la défense inconditionnelle de la bureaucratie dirigeante en URSS, la dénonciation des organisations nationalistes révolutionnaires[52]. Comment dans ces conditions est perçue la doctrine marxiste par les jeunes algériens  ? «A chacune de nies visites, Hadj Ali me parlait du communisme, de ses bienfaits, et de sa force dans le monde d'après-guerre. Tout cela nie plaisait et m'instruisait d'un monde nouveau que j'ignorais et qui m'apparaissait difficile à comprendre» (souligné par nous)[53]

Messali Hadj va donc reprendre les indications formulées par l'I.C. se prononçant pour «l'indépendance de l'Algérie» et «I' Assemblée constituante élue au suffrage universel qu'il va répercuter au Congrès anti-impérialiste de Bruxelles en 1927[54] sans pour autant renoncer à sa démarche nationaliste. Le cours stalinien suivi par le PCF va le renforcer dans cette approche et le détourner du marxisme. «Autrefois, quand nous traversions de très mauvais moments, nous consultions pour sortir de l'impasse le petit livre de Lénine qui s'intitulait "Que faire  ?" Nous l'avons trouvé intéressant. Il nous a guidé pendant quelques temps. Mais après cela nous sommes revenus à nous-mêmes, à notre foi, et à notre passé historique»[55].

La faiblesse du travail anti-coloniale du PCF dans les années 1925 tenait au nombre de ses cadres, une poignée de spécialistes. Entre 1926 et 1928, sur un total de 150 permanents politiques, (pour 40 000 adhérents)[56],une dizaine seulement était affectée aux tâches anti-coloniales. Et Messali Hadj faisait partie de ceux-là.

Preuve qu'il était promis à une belle carrière dans «l'Institution». En 1928, toute aide matérielle lui est retirée. Commet il des impairs  ? Dévie t-il brutalement par rapport à la «ligne officielle  ? Rien dans ses textes ou ses discours d'alors ne permet de le laisser supposer. Le voyage de Bruxelles au Congrès de la Ligue anti-impérialiste, évoqué dans les Mémoires, laisse percevoir en sourdine des failles, des fractures. Étonné du luxe du Palais d'Egmont où se tient le Congrès («cela ne cadre pas avec la modestie des communistes et des révolutionnaires»), il s'attire la réplique irritée de Hadj Ali («nous en reparlerons après le Congrès»). C'est là qu'il se rend compte que si on lui a accordé des fonctions importantes, elles sont somme toute subalternes, car il est sous contrôle politique. Comment expliquer cette situation sinon par le fait que dans l'appareil du PCF, on le regarde avec une certaine méfiance et qu'on aurait des réticences à lui donner une place trop centrale  ?

Il est certain qu'il n'a pas répondu dans son militantisme aux critères de docilité et d'obéissance. En 1926 déjà, il s'était opposé dans la commission coloniale à la centralisation jugée autoritaire du fonctionnement du PCF[57]. Pour Messali Hadj, qui a le sentiment de s'être acquitté pleinement des diverses tâches qui lui ont été confiées, se développe à partir du Congrès un nouveau type de regard sur le Parti Communiste. Entre ce Parti et lui se met alors progressivement en place un processus de détérioration lente, de divorce imperceptible au premier regard. Quelle que soit la perception précise que Messali Hadj a pu avoir de ce déficit àcette époque, c'est là que se situe, sans le moindre doute, une des origines de la crise. Il signale dans ses Mémoires le vol de ses papiers avant sont intervention. Fait difficilement vérifiable pour l'historien. Mais ce qui est sûr, c'est son attitude dans le Congrès. D'impatience, il tente par son discours de développer une compétence politique, qu'on ne lui demande pas, et il y parvient. Et si, au regard du PCF, cette compétence, loin de le servir, jouait au contraire comme un handicap  ?

Quelques semaines après Bruxelles, le massacre des communistes à Shanghai sonne le glas des possibilités d'un -«bloc des quatre classes», des larges fronts nationalistes sous le contrôle des bourgeoisies locales. Tout sera abandonné au Congrès de Francfort en 1929 qui met en pratique le «classe contre classe» à l'échelle internationale. Pour Messali Hadj, la rupture est totale : «Le PCF nous livrait un véritable combat par mille moyens. On essayait de pénétrer dans notre citadelle, de nous diviser et nous Opposer les ans aux autres par des flatteries, des discussions idéologiques à n'en plus finir Tous les tirs d'artillerie ont été braqués sur moi, on a cherché à me présenter comme un riche, un vulgaire bourgeois, ou comme un aventurier. Mais les communistes sont infatigables, quand ils voient qu'ils ne réussissent pas, ils changent de tactique et d'hommes»[58].

Dans ses Mémoires, il rappelle quelle fut la tactique de l'Étoile par rapport au PCF, faites essentiellement de nécessités : «Le PCF et nous étions comme chats et chiens. Quant à nous, nous poursuivions nos activités comme si nous étions libres et indépendants. C'était là notre profond désir et notre volonté, non pas que nous détestions le PCF, mais nous voulions être libres et disposer de nous-mêmes. Et chaque fois que nous en avions besoin, nous avions recours à eux et cela le plus simplement du monde»[59].

Construction de l'organisation nationaliste,
relations avec les autres formations politiques, algériennes

Par sa rencontre avec le PCF dans les années vingt, Messali Hadj accède à la familiarisation de la grève et de la manifestation, la contradiction et la connaissance des problèmes politiques, les questions de tactique, d'alliance, de compromis. En dépit de la rupture de 1928, les Mémoires montrent qu'il reste profondément influencé par le mouvement ouvrier surtout au niveau de la conception de l'organisation politique, la persévérance dans sa construction. Commentant la dissolution de l’Étoile, en 1937, il écrit «Il faut poursuivre le combat avec plus de force que jamais et pré- parer au fur et à mesure les instruments révolutionnaires de la libération nationale de l'Afrique du Nord. Plus on nous frappait, plus on nous opprimait, plus on forgeait en nous des forces nouvelles et une colère de plus en plus grande»[60](60).

Il introduit dans la vie politique en Algérie non seulement un certain mode d'organisation calqué sur les structures des Partis ouvriers, mais l'appel à la mobilisation de masse. Critiquant les «réformistes» algériens, il explique : «A vrai dire, le peuple ne comptait pas et nos réformistes sans le mépriser, le considérait comme une masse d'hommes négligeables du fait qu'ils ne savaient pas lire et discuter»[61](61). Cette confiance dans le peuple, toutes classes sociales confondues, revient sans cesse dans les Mémoires et éclaire ses préoccupations politiques au moment où il rédige ses souvenirs(1970) : «Que les algériens discutent de leurs affaires, il n'y a rien de plus légitime. Ils auront bien un jour à s'entendre et à lutter ensemble pour mettre fin au régime colonial. C'est un peuple qui se lève, c'est une étape héroïque qui commence»[62](62).

Il garde donc de son approche du marxisme, cette confiance dans les masses, un optimisme sur l'avenir, la préparation à la lutte révolutionnaire pour son Parti. Condamnant le «putchisme» il insiste sur la lente poussée collective : «La révolte n'est pas une révolution. Une révolution ne peut avoir de chances de réussir que si elle est préparée politiquement, socialement, culturellement, nationalement (... ) Aussi, nous nous sommes toujours méfiés de gargarisme révolutionnaire et de la fanfaronnade qui sont contraires à la révolution»[63]«, 3). Avant tout, soucieux de gagner la bataille en faisant l'économie d'une aventure qui aurait pu s'avérer sanglante, est ce là l'erreur qui a provoqué sa perte le 1 er novembre 1954  ?

Ce débat aurait pu être tranché si les Mémoires avaient pu aborder la période de la guerre d'Algérie. Les indications de Messali Hadj permettent toutefois d'entrevoir sa conception politique de travail. Cet entêtement à vouloir une organisation pour, par-dessus tout, l'indépendance de l'Algérie, lui vaut bien des inimitiés. Si, avec les Oulémas, les tractations seront nombreuses[64] (64), la période du Front populaire marquée par l'apparition du Congrès Musulman, engendre des clivages politiques irréductibles et fait de l’Étoile une véritable forteresse assiégée (selon l'expression même de Messali Hadj dans ses Mémoires) : «L'abdication, la soumission totale aux envahisseurs : c'est aussi une échéance que les partisans du Congrès musulman subissent, sans doute, sans se rendre compte»[65]«S). A partir de la dissolution de l’Étoile en janvier 1937, il se livre à un véritable réquisitoire contre toutes les autres formations politiques algériennes, caractérisées comme faisant partie d'une sainte alliance contre l'indépendance de l'Algérie :«Le PCA, le PCF ont rejoint les Béni-oui-oui, la bourgeoisie algérienne, les élus, les Oulémas pour le projet violette, le rattachement de l'Algérie à la France et à sa politique coloniale. C'est là précisément la sainte-alliance qui va se jouer contre nous pendant de longues années»[66]«j6).

Attitude par rapport au Front Populaire

«Le Front populaire n'était pas encore au pouvoir, aussi pensions-nous que pour le moment l'essentiel pour nous était de "coller" au Rassemblement populaire et partant, à la classe ouvrière, aux intellectuels et aux syndicats. Quoiqu'il arrive nous devions poursuivre notre combat au sein du Front populaire, avions nous décidé, où nous avions beaucoup d'amis, pour faire entendre notre voix et arracher nos revendications fondamentales qui elles seules conduiront à notre émancipation (... ). Nous voulions coopérer avec nos camarades français, profiter de tous les événements pour aller de l'avant, vers notre objectif suprême»[67](67).

Vis à vis du Front populaire dont il a souhaité ardemment la venue, et qu'il a au début soutenu, il cache mal dans ses Mémoires l'amertume que sa politique provoqua : «Non le Front populaire n'est plus le Front populaire du 14 juillet 1935. Il a à son tour coiffé le casque colonial et a sévit dure- mentcontre les organisations algériennes, marocaines, tunisiennes, africaine et asiatique»[68](U). Et plus loin dans son texte il n'hésite pas à s'exclamer, après la dissolution de l'Étoile : «Où est donc la République Française, sa devise «Liberté-Egalité-Fraternité», et les principes généreux de la grande révolution française de 1789  ? Ni le gouvernement de Front populaire, ni le Rassemblement populaire, ni la gauche française et ni la Ligue des Droits de l'Homme ne se souviennent de ses oripeaux qui ont perdu leur brillant»[69](9). Il tire de cette période, comme enseignement, la nécessité de mettre en œuvre un processus volontariste pour la construction de son Parti. Il dresse l'inventaire, à cette occasion, de ses amis et de ses ennemis.Le Front populaire lui a permis de connaître d'autres organisations, en particulier les trotskistes de la lutte ouvrière et les syndicalistes révolutionnaires de la révolution prolétarienne qui seront les seuls à protester énergiquement contre les mesures frappant l’Étoile[70](70).

Aperçu de l'émigration maghrébine

«Il est nécessaire de rappeler que le mouvement national algérien est né à Paris au sein des travailleurs algériens et que c'est dans la capitale française qu'il a fait ses premiers pas, ses premières actions et toute sa propagande»[71](71 C'est à Paris, pendant l'entre-deux-guerres, que le nationalisme algérien s'est révélé pour la première fois sous sa forme révolutionnaire phénomène étonnant, paradoxal même que ce nationalisme enraciné hors de sa patrie. Les Mémoires attirent l'attention sur le pourquoi de ce nationalisme qui s'est d'abord manifesté hors d'Algérie, au sein de l'émigration algérienne en France. Il y a ce petit espace de liberté par rapport à l'Algérie où sévit le Code de l'Indigénat, mais aussi la propagande des organisations ouvrières, la situation au Maghreb et la révolte rifaine : «Au Maroc, l’Émir Abdelkrim tient haut le drapeau de la révolution. En France, à cette époque on cherche à entrer en contact avec l'organisation rifaine : dans les villes, les villages, il n'est question que des faits d'armes de l’Émir Abdelkrim et de ses baroudeurs»[72](72).

Mais surtout, le climat sans soleil, l'environnement maussade des villes industrielles, le rythme du travail sont durement ressentis. Les Algériens prennent conscience de cela dans une situation de surveillance policière qui les humiliait. Dans sa randonnée d'emploi en emploi, où il côtoie travailleurs français et émigrés, dans sa course de quartier en quartier, d'usine en usine, de café en café, Messali Hadj parvient à croiser la perception du détail le plus finavec la conséquence politique la plus large, à camper des atmosphères, à transmettre la relation de la vie quotidienne à la dimension politique : «Les nord-africains subissaient de plus deux graves injustices : il n'y avait pas pour eux la liberté de voyage et de déplacement entre l'Algérie et la France. Pour cela il fallait obtenir un passeport spécial et laisser au port d'embarquement une somme de 150 Frs. Il n'était pas facile d'avoir ce passeport même enjouant de Bakchich auprès du Caïd et du garde-champêtre. Ces ouvriers algériens venant des montagnes et des plaines ne disposaient pas de sommes d'argent suffisantes pour faire face à de telles dépenses. Ils étaient bel et bien obligés de se livrer à toutes les exigences des usuriers qui ne craignaient pas de demander du 100%. Les algériens étaient obligés de travailler plusieurs mois pour seulement payer les intérêts des dettes contractées chez i usurier, au restaurant et à l'hôtel. Une autre mesure qui nous a touché dans notre dignité a été la création d'un hôpital à Bobigny que l'on réservait aux nord-africains comme si nous étions de race inférieure, des pestiférés. En conséquence, nous avions à mener la lutte contre toutes les mesures racistes»[73](73).

Portraits et itinéraires militants

Les Mémoires originaux de Messali Hadj peuvent aider à la reconstruction des itinéraires biographiques de militants du mouvement nationaliste maghrébin : un meeting avec Habib Bourguiba en 1931 raconté dans le détail et l'amitié existant entre les deux hommes[74](74).

Le rôle joué par Abdallah Filali (qui disparaîtra quelques années plus tard tragiquement) dans la fondation du PPA[75] (75) ; les premiers militants à Alger comme Mohammed Mestoul[76] (76)... Il y a aussi des confirmations sur la composition effective de la direction de l’Étoile, la façon dont elle était animée par Messali Hadj : «Le tête à tête entre deux personnes était un moyen excellent pour étudier, analyser ou même faire des recommandations. C’est là un travail rentable et je l'ai assez souvent utilisé dans ma vie de militant et de responsable. C'est ainsi que j'ai repris avec Si Djilani, Imache Amar, Secrétaire Général du Parti, Radjef Belkacem, Rebouh, Banoune Akli, Yahyaoui, Kahal Arezki, Filali Embarek, et un certain nombre de chefs de sections et de vieux militants des entretiens particuliers en vue de renforcer l'union entre les dirigeants de toutes les activités)[77].

Les développements ultérieurs du mouvement nationaliste, les crises successives qui vont le secouer et aboutir à l'isolement de Messali Hadj, ne vont elles pas fausser le jugement de ce dernier  ? La sagesse réaliste, faite de nonchalance avisée que donne le recul des années, donne sous la plume de Messali Hadj une galerie de portraits où ne se trouvent ni regret ni rancœur : «( ... ) J'ai eu le plaisir et la joie de rencontrer et de voir nies frères et nies compagnons, Imache Amar[78], (78) Si Djilani, Radjef Belkacem...[79]

Des militants sont connus, d'autres le sont moins et Messali Hadj s'attache à les sortir de l'ombre : «Un de nos militants, un nommé Farossi avait demandé la parole pour exprimer sa joie. Ce militant avait une nature très comique, et dés qu'il parlait, faisait rire. Dans son intervention, il a traité du problème de l'union en Algérie et de son importance en iiiiniaiit sa pensée comme un comédien»[80]. Les Mémoires originaux contiennent enfin un certain nombre d'indications sur les militants français de l'entre-deux-guerres, aperçus dans le regard d'un militant algérien : Maurice Thorez[81]. Léo Wanner[82](82), Daniel Guérin[83](83), Charles André Julien[84](84), André Ferrat à propos duquel il écrit : «C'est André Ferrat qui devint le patron de la Commission coloniale. Ce dernier était un homme jeune, fort aimables bien élevé, un intellectuel souple, et moins rêche que ses prédécesseurs»[85](85). Cette énumération de thèmes n'est pas exhaustive et on pourra aussi découvrir la sensibilité d'un personnage dans le récit de la rencontre avec celle qui deviendra sa compagne, dans les difficultés de la vie quotidienne militante. Un autre sujet parcourt sans cesse le texte, celui de la condition d'exilé qui engendre l'obstination, gage de survie. Si la menace de l'errance, de l'exil, est nécessairement accablante, l'état d'émigré n'est pas loin de porter à une certaine soif de connaissance, d'ouverture vers le monde inconnu :

«L'amour du voyage, de l'espace, du grand large et du changement s'était emparé de moi. Aussi je cherchais toutes les occasions pour connaître d'autres horizons»[86](86). Et l'on verra le jeune tlemcénien s'inscrire comme auditeur libre à la Sorbonne à l'école des Langues Orientales et commencer son itinéraire d'autodidacte. Dans ses Mémoires, Messali Hadj consigne aussi des péripéties mineures. Quand il retourne en Algérie, ou lors de ses tournées dans le Nord, l'Est ou la Belgique, il décrit les paysages entrevus, ce qu'il apprend du pays où il se trouve (l'exil en Suisse), les attitudes des compagnes rencontrées : «Sur leur demande, j'ai fait un exposé sur mon voyage en Algérie et le grand meeting du 2 août 1936 au stade municipal d'Alger Cela leur a fait un plaisir immense. Leurs yeux brillaient et le silence faisait entendre la respiration de tous»[87](87).

Portée et limites du document

Les questions que l'on peut se poser à propos de la lecture du manuscrit original des Mémoires touchent d'abord au genre même de l'autobiographie. La valorisation de souvenir comme le meeting du 2 août au stade d'Alger [88]ou la relégation de certains épisodes, le récit qui s'enfonce dans une matière touffue faite de mile détails d'un quotidien vécu avec passion : l'auteur accorde de l'importance à certains faits qui n'en ont plus au regard de l'histoire, en minimise d'autres ou fait l'impasse sur des événements qui a ses yeux ne méritent pas d'être signalés.

Il en est ainsi de l'absence de propos concernant le conflit qui éclate à l'intérieur de l'organisation nationaliste, dès 1936, et qui met aux prises Messali Hadj et Imache Amar. Le 27 décembre 1936, à la Grande-aux Belles, devant 500 militants réunis en Assemblée Générale de l'ENA, une bataille politique violente se déroula entre les deux hommes[89]. Imache en vint même à déclarer : «Une association doit suivre un programme et non pas de se mettre à la remorque d'un seul homme».

A la suite de cette assemblée, Imache, évincé des organismes de direction, se sépare du mouvement messaliste. Quarante années après dans ses Mémoires, Messali Hadj évoque t-il cet incident  ? Pas le moins du monde : «D'une façon générale, l'assemblée générale s'est bien déroulée. Il est à noter que les principes démocratiques le service de contrôle, la liberté de critique, et le vote libre ont bien fonctionné ( ... ) Pour ma part, l'assemblée générale du 27 décembre 1936 a été fort encourageante et pleine de promesses. On a pu constater avec beaucoup de plaisir que militants, délégués, chefs de section, se sont au cours des débats montrés à la hauteur des tâches»[90](90). D'autre part, compte tenu de l'importance numérique et politique des militants kabyles dans le mouvement nationaliste naissant[91] (91),il est permis de s'interroger sur l'absence (même sous forme d'allusions) de propos concernant la question berbère. Question qui va pourtant prendre dans l'histoire ultérieure du nationalisme, notamment le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocrates (MTLD) une place particulière[92](92).

En dépit de ces réserves importantes, le document présente une portée majeure même si le récit s'interrompe brutalement en 1938 et ne traite donc pas des années de révolution si discutées quant au rôle de Messali Hadj. Il y a d'abord le style d'écriture qui, par sa forme, revendique avec instance une identité populaire témoignant du refus des modes élitistes[93](93), exprimant cette capacité de résistance à la société coloniale. Le récit obéit à des règles des mise en scène et un art narratif spontanés. La bigarrure, la répétition, l'aspect en apparence décousu, renvoient sans cesse à l'ancienne tradition du conte arabe parlé maintenu dans l'oral populaire.

Cette autobiographie a aussi le mérite de faire saisir la cohérence de tous les éléments recueillis séparément par le savoir érudit. A travers la grille d'une destinée singulière, c'est tout le jeu des relations socioculturelles qui se met en place et prend un sens. L’auteur ne dit pas tout, sûrement. Il ne s'agit pas de «confessions» et Messali Hadj se raconte comme on parle et toute la genèse du nationalisme algérien s'éclaire par son récit : peuple d'Algérie sous la domination coloniale, vie des travailleurs émigrés à Paris, implantation et construction des organisations nationalistes... Il dit tout cela, événements historiques et anecdotes personnelles, révélateurs de la mentalité et de la couleur de l'époque. Et par delà son individu, fait émerger l'Algérie populaire dont il est issu et dont les manières de vivre l'accompagnent jusqu'au bout.

Enfin, au travers, de la lecture des Mémoiresoriginaux de Messali Hadj, toute une génération d'Algériens peut prendre connaissance de la multiplicité des courants qui ont traversé la vie politique de ce pays avant l'insurrection du ler novembre 1954. Ce fait remet en cause le principe d'unanimité qui fonctionne à propos de l'histoire du nationalisme sur le modèle du monopole politique, idéologique et culturel. La reconquête d'une mémoirecollective pleine et entière ne constitue pas un paramètre mineur ou périphérique: elle participe à un ensemble d'enjeux fondamentaux qui déterminent le visage de la société algérienne à venir.

 


[1] Les Mémoires de Messali Hadj. Préface de A. Ben Bella, postfaces de Charles André Julien, Charles Robert Ageron et Mohamed Harbi, Latès, 324 p.

[2] Outre cet article de Laurent Theis paru dans Le point du 5 avril 1982, signalons d'autres compte-rendus. Celui de Jean Rous dans Jeune Afrique du 7 avril 1982 qui écrit : « Il s'agit avant tout de la magistrale leçon d'un grand pionnier dont peut s'inspirer la jeune générations sous la plume de Daniel Guerin, la quinzaine littéraire du 1er au 15 avril 1982 ; Pierre Enckell dans Les nouvelles littéraires du 18 mars 1982 note : « rien ne doit occulter le fait indiscutable que sans Messali Hadj n'y aurait tout simplement pas eu de FLN. » Le Monde des livres du 19 mars et Sans frontière du 19 mars ont eux aussi consacré d'importants articles à cet événement. La revue Soual n° 2

[3] Avertissement aux Mémoires p.9, Lattès.

[4] Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien 1898-1974, Ehess, 1978. Cette biographie vient de paraître aux éditions le Sycomore et aux Ed. Casbah en arabe en 1998.

[5] Dans la masse d'interviews, relevons celles où Messali Hadj parle de la période de l'avant seconde guerre mondiale. Il évoque «le déclenchement de son premier choc nationalistes, à travers la figure de son père dans la Nation Socialiste de mai 1961 : « mon père m'avait fait comprendre la nécessité nationale pour recouvrer notre dignité ». Il parle de l'importance de l'émigration algérienne en France et la construction de l'organisation nationaliste dans le Libertaire du 23 décembre 1954. Il se rappelle des régions qu'il a traversées dans l'Oise Matin du 29 mai 1962 : «Chantilly et Gouvieux me sont depuis longtemps familiers (... ) lors d'un procès à Amiens, le 6 mai 1935, j'étais accompagné de mon avocat, qui était à cet époque Robert Longuet ... » Il raconte ses conditions de détention dans La vérité du 16 août 1946. Dans La commune d'avril 1957, il décrit les conditions de la liaison avec le mouvement ouvrier français : « Sans aucun doute il y a dans le mouvement national algérien des apports de la période révolutionnaire française. Il m'est impossible d'indiquer dans le détail toutes les actions communes que nous avons engagées avec le peuple français. Signalons que nous étions là quand il fallait descendre dans la rue pour protester contre l'atteinte à la justice qu'a représentée l'exécution de Sacco et Vanzetti. Nous étions là également, à la tête de l'ENA pour barrer la route au fascisme en février 34 ».

[6] Témoignage de Y. Dechezelles - Avocat et ami de Messali Hadj.

[7] Sur ce point, l'absence du nom de Messali Hadj dans les manuels scolaires, voir l'ouvrage de Marc Ferro Comment on raconte l'histoire aux enfants, dans le chapitre «Histoire de l'Islam» p. 103, Payot, Paris.

[8] Témoignage de Madame Djanina Benkelfat - Fille de Messali Hadj.

[9] Une citation attribuée à l'émir Abdelkader est rédigée en arabe par Messali Hadj et se trouve au cahier n°7, p. 1809.

[10] Nous rapportons les 52 titres que Messali Hadj a donné à chacun de ses « chapitres », ainsi que la numérotation des pages

[11] Messali Hadj, dans les Mémoires originaux, fournit une explication intéressante sur l’utilisation de la langue française et arabe. Parlant d’un tract de l’ENA, rédigé en arabe et en français, il écrit: «Le tract a été fait en arabe et en français. La partie consacrée à la langue nationale était plus incisive et répondait amplement aux sentiments nationalistes et à la renaissance de la conscience nationale du peuple algérien. La langue française est certes très belle, elle est même goûtée chez nos intellectuels, mais néanmoins elle demeurait toujours la langue du dominateur et de l'oppresseur. En dehors de ce distinguo qui est d'ordre colonial, la langue française est riche, belle, pratique et pleine de ressources littéraires. D'ailleurs nous avons lutté contre le colonialisme en utilisant sa propre langue et la grandeur de la révolution française ainsi que les mouvements d'émancipation du socialisme français», in cahier n°14 p. 5154-5155.

[12] Cahier n°14 p. 5266 à 5296.

[13] Cité par Monique Gadent : «20 ans de littérature algériennes », in les Temps Modernes p.349 n° 432-433.

[14] El-Ourna est le journal de l'étoile nord africaine, la Nation Arabe une revue animée par Chekib Arslan.

[15] Texte d'un brouillon - Intercalé dans le cahier n°15.

[16] Cahier n° 3 - p.4906

[17] Pour un tableau de l'Algérie en ce début de siècle : L’AIgérie révélée par G. Meynier, Droz, Genève-Paris, 1981-793 p.

[18] «Messali Hadj, pionnier malheureux de la révolution algériennes p.229-259 - in les Africains - Tome 9 - par Mohammed Harbi.

[19] Cahier n° 10 , p.4137.

[20] Cahier n° 15, p.5427-5428.

[21] M. Kaddache, qui cite ce texte dans son histoire du Nationalisme Algérien, p.483, Tome 1, Ed. SNED, sigrïale qu'il se trouve en tract dans les archives d'Aix en Provence.

[22] Ily a là erreur de numérotation de page dans le manuscrit original.

[23] La Nation Arabe n° 14/15, janvier-avril 1937 - p.782-784.

[24] Cahier n°6 - p. 1 475

[25]Il s'agit du meeting du 15 août 1934 tenu rue de Cambronne à Paris.

[26] Cahier n°l0 - p.4010.

[27] Cahier n°14 - p.5214.

[28] Cahier n°15 - p.5569.

[29] Cahier n°16 - p.5594.

[30] Cahier n°2 - p.485

[31] Cahier n°2 - p.450.

[32] Cahier n°2 - p.485.

[33] Cahier n°2 - p. 527

[34] Dans le cahier n°1, Messali Hadj consacre 4 chapitres à ce fait.

[35] Cahier n°2 - p.479.

[36] Cahier n°15 - p. 5555.

[37] Cahier n°5 - p.1425.

[38] Cahier n°6 - p. 1476.

[39] Cahier n°1 - p.349-353.

[40] C'est la revue la Révolution prolétarienne que Messali Hadj a utilisée comme en témoigne la photocopie des « 14 points du Président Wilson» trouvée à l'intérieur d'un cahier.

[41] Cahier n°2 - p.506.

[42] Cahier n°2 - p.603.

[43] Cahier n°2 - p. 450.

[44] Cahier n°l3 - p.4834-4836.

[45] Sur l’attitude de Messali Hadj par rapport au gouvernement de Vichy, ou aux autorités allemandes, on peut lire aux origines du FLN de Mobamed Harbi et Mémoire sur le cas de Messali Hadj édité par le Comité pour la libération de Messali Hadj.

[46] Cahier n°6 - p. 1477-1479.

[47] Les effectifs du PC en Algérie tombent de un millier à 400 en 1924 après «l’affaire de Sidi-Bel-Abbés». Très peu d’algériens musulmans sont membres du PC. in. E. SIVAN - communisme et nationalisme en Algérie - p.39-45.

[48] Cahier.n°6 - p. 1445.

[49] Cahier n°7 - p. 1752.

[50] Cahier n°7 - p. 183 1.

[51] Cahier n°7 - p. 1730.

[52] Sur la politique du PCF à cette période P. Robrieux : Histoire intérieure du Parti Communiste, Tome 1,
Chapitres IV,V, VI . Ed. Fayard 1980

[53] Cahier n°6 - p. 1404-1505. Hadj Ali qui a, suivi l’école des cadres du PCF à Bobigny en Novembre 1924, a participé à l’école coloniale mise en place à partir de 1925, commence à devenir un militant formé désireux de transmettre la totalité des nouvelles connaissances acquises.

[54] Messali Hadj cite l’intégralité de son discours à Bruxelles in Cahier n°8 p. 1886- 1920.

[55] Cahier n°l5 - p.5555. Au sujet des rapports entre la doctrine marxiste et la spécificité musulmane, voir M. Rodinson - Marxisme et Monde musulman, p.73-92 Ed Seuil 1972.

[56] P.Robrieux op.cit. p.306.

[57] Dans ses mémoires, Messali Hadj évoque cet épisode et parle simplement de « malaise ». Pour ce fait, on peut se reporter au livre de C. Liauzu Aux origines des Tiers-mondismes, p. 22

[58] Cahier n°9 - p. 2985-86-87. Sur la définition de l’orientation politique de l’I.C. et du PCF à ce moment, se référer à R. Gallisson Le temps des affrontements: anti-fascisme et nationalismes populistes, à partir de 1935, in cahier du mouvement social n°3 - p. 29-40.

[59] Cahier n°8 - p.2168.

[60] Cahier n°15 - p. 5553. Au sujet des rapports stratégie/tactique, pour l’indépendance, Messali Hadj met en œuvre ce qu’il a appris au contact du mouvement ouvrier: «trois critères animeront et guideront notre combat. Ceux ci sont:

1) La lutte pour le triomphe des libertés démocratiques 2) L’émancipation du peuple algérien 3) L’indépendance de notre pays. Dans cette voie, il faut tenir compte des événements des bons et des mauvais moments et faire preuve de diplomatie, sans cependant porter atteinte aux trois critères». In cahier n°14 - p.5214-5215.

[61] Cahier n°6- p. 1420. Dans le cahier n°13 (p.5007) Messali Hadj reproduit le texte fameux : «Peuple Algérien, si tu veux vivre et vaincre, organise - toi.

[62] Cahier n°l6 - p.5689

[63] Cahier n° 11 - p. 4487-4488.

[64] Les Mémoires nous renseignent sur les laborieuses tractations entre l’ENA et les oulémas, à Paris, au moment du Front populaire. Messali Hadj raconte son entrevue avec Ben Badis in cahier n°13 chapitre «la délégation du Congrès Musulman est arrivée le 18 juillet 1936. Elle s’est installée au Grand Hôtel de Paris» p.4866-4882. Les négociations se sont soldées par un échec.

[65] Cahier n°15 - p.5466.

[66] Cahier n°15 - p. 5466. Sur la différenciation entre l’Etoile

[67] Cahier n°l1 - p.4484-4485-4486.

[68] Cahier n°16 - p. 5640

[69] Cahier n°16 - p.5664. Sur la période du Front populaire et le nationalisme algérien : C.R. Ageron : l’Algérie de Napoléon III à De Gaulle, p. 123-166; notre article l’Etoile nord africaine et le Front populaires in cahiers de l’Institut de la presse et de l’opinion - n°3.

[70] Pour une étude des positions de ces organisations : J.P. Rioux, révolutionnaires du Front populaire – 10/18; P.Broué et N. Dorey, critiques de gauche et opposition révolutionnaire au Front populaires, in mouvement social n°56.

[71] Càhier n°l 6 - p.5644.

[72] Cahier n°6 - p. 1502.

[73] Cahier n°8 - p.1957-1958. Pour un examen de l’émigration maghrébine en France, l’article de C.R. Ageron : «La glorieuse étoile de Messali Hadj» In le Monde- Dimanche du 30 novembre 1980 et aussi son étude placée en post-face dans l’édition des Mémoires : «émigration et politique : l’étoile nord africaine et le Parti du Peuple Algérien», l’article de Ralph Schorr - «l’opinion française et les immigrés nord-africains (1919-1939) – L’image d’un sous-prolétariat» in séminaire d’histoire du Maghreb 1980-1981 - Université de Paris VII.

[74] Cahier n°15 - p.4487-

[75] Sur l’itinéraire de Filali, voir les indications données dans notre travail sur l’USTA dans le Mouvement social n°l16.

[76] Cahier n°13 - p.4920 - Dans le cahier n°10, on trouve un rapport de Mestoul sur la situation en Algérie en Juillet 1934 (p.4014)

[77] Cahier n°16 - p. 5637. Il est intéressant de voir comment Messali Hadj, au niveau des méthodes de direction, se met en position «d’arbitre» en entretenant des discussions individuelles avec chacun des responsables. Par voie de conséquence, au centre de tout le dispositif de travail et des décisions essentielles, tout passe par lui, si tout ne lui revient pas exclusivement. Ce type de fonctionnement va être sévèrement critiqué plus tard dans l’organisation.

[78] Imache Amar va s’opposer violemment à Messali Hadj dès 1936 et créer un Parti Algérien en 1947. Dans la crise du MTLD, Radjef va se ranger du côté des «centralistes».

[79] Cahier n°l3 - p.4784.

[80] Cahier n°9 - p. 2987-2988.

[81] Cahier n°9 - p. 2978. Dans le chapitre: «Maurice Thorez en Algérie. Un incident

[82] Cahier n°l1 - p.4247.

[83] Cahier n°9 - p. 2935 . D.Guérin raconte sa première entrevue avec Messali Hadj à ce moment (1934) dans Ci-gît le colonialisme, p.14-15.

[84] Cahier n°13 - p. 4852 - Charles André Julien évoque sa rencontre avec Messali Hadj pendant le Front populaire dans l’article de Jeune Afrique du 15 Juin 1974.

[85] Cahier n°9 - p.2987.

[86] Cahier n°2 - p.476.

[87] Cahier n°16 - p.5616

Toutes les citations de Messali, reproduites dans le cadre de cette contribution, sont extraites de ses Mémoires originaux.

[88] Le thème du meeting du 2 août 1936 revient sans cesse et Messali Hadj lui consacre deux chapitres qui portent pour litre: «Mon départ inattendu et improvisé pour Alger- événement extraordinaire - Meeting grandiose». «Discours prodigieux, historique, mémorable. La poignée de terre de la Baraka et l’indépendance de l’Algérie» - Cahier n°l3,
p. 4910-4940.

[89] Les rapports de police des 5, 11,16,18,19 janvier traitent de cette assemblée et ses conséquences politiques dans le mouvement nationaliste.

[90] Cahier n°15 - p. 5391-5392.

[91] Sur cet aspect: Documents Algériens - 1956. «Les principales zones d’émigration» - p.86.

[92] A propos de l’éclatement de la crise dite «berbériste» en 1949 au sien du MTLD, voir l’ouvrage de M. Harbi : le FLN, mirage et réalité - chapitre IV - p.59-67.

[93] Messali Hadj a rédigé seul ses Mémoires et n’a pas sollicité de concours extérieurs pour l’écriture ou la relecture.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

2018 31 mai Stora Mucem 1

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