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La mémoire

Professeur d'université, historien spécialisé dans l'histoire du Maghreb et de la colonisation française, Benjamin Stora co-dirige depuis 1990, l'institut Maghreb-Europe, à Paris VIII-Saint-Denis. Auteur de La gangrène et l'oubli (La Découverte, 1991), Imaginaire de guerre (La Découverte, 1997). Son dernier ouvrage, Les écrits de Novembre, réflexion sur le livre et la guerre d'Algérie, paraît chez Chihab Éditions. L'occasion pour Benjamin Stora de revenir sur les vertus du livre comme vecteur de la transmission mémorielle.
Entretien réalisé par Yasmina Belkacem


BStora_PortraitFaçila : Selon votre dernier ouvrage, l'on recense près de 2500 ouvrages en français sur la période de la guerre en Algérie. Paradoxalement, il y a toujours eu une impression de vide sur cette partie de l'Histoire. Comment expliquez-vous cela ?
Benjamin Stora : La sensation de vide existe en France dans la mesure où cette société aime se mettre en scène amnésique sur la séquence guerre d'indépendance algérienne. Alors que beaucoup de choses ont été écrites, dites, y compris pendant la guerre contre la France. Ecrites, d'abord, avec les livres-réquisitoires de Pierre Vidal Naquet ou de Henri Alleg, analysés avec André Nouschi ou André Mandouze, et après la guerre, dans les années 1970, avec la fresque d'Yves Courrière, le travail monumental de Charles- Robert Ageron.
Dans les années 1970- 1980, les livres de la nostalgie pied-noire ou des soldats français arrivent en rangs serrés. La guerre est également montrée avec les films d'Alain Resnais, Muriel, le remord d'un soldat français qui a violé une femme algérienne, sorti en salles en 1963, Avoir 20 ans dans les Aurès de Vautier en 1971, RAS de Boisset en 1973 ou la Question de Laurent Heynemann en 1975 ; et dans les années 1980-90 Outre-Mer de Brigitte Rouan ou Vivre au Paradis de Boualem Guerdjou, qui raconte la nuit tragique du 17 octobre 1961.
En tout, près de 2000 livres et une quarantaine de films. Mais en France la sensation d'absence domine, ce qui permet d'éluder, éviter les responsabilités étatiques dans la conduite de la guerre. En Algérie, la sensation d'absence vient de la distance prise par de larges secteurs de la société avec l'histoire officielle, enseignée à l'école. Mais il y a eu dès les années 1970, les récits de Mohammed Lebjaoui ou de Yacef Saadi, les témoignages du commandant Azzedine et les Mémoires d'Hocine Aït Ahmed ; les travaux décisifs d'historiens, de Mohammed Harbi ou de Mahfoud Kaddache, et ensuite, les livres importants de Slimane Cheikh, Mohamed Teguia.
Et tout au long des années 1990 jusqu'à nos jours, une " avalanche " de témoignages, de Rédha Malek à Benyoucef Benkhedda, de Saad Dahlab à Abderrazak Bouhara, de Ali Kafi à Mohammed Harbi, de Louisette Ighilariz à Ali Haroun. Mais cela ne suffit pas, il existe toujours cette soif de connaissances, de compréhension, car, en Algérie la sensation d'une mauvaise transmission de mémoire, et d'une histoire falsifiée, se perpétue de génération en génération.

Nommer les choses semble être le pré-requis à toute entreprise d'écriture de l'Histoire (guerre d'Algérie, révolution, guerre de libération, guerre d'indépendance)…
Oui, il faut nommer pour pouvoir ensuite se repérer dans les dédales de l'Histoire. En France, il a fallu attendre 1999 pour reconnaître la " guerre d'Algérie " et non pas la guerre en Algérie. En Algérie, la guerre s'appelle guerre de libération, faisant référence à l'existence d'une nation déjà formée. Aujourd'hui, de part et d'autre de la Méditerranée se dégage parmi les historiens la notion de guerre d'indépendance.

Quels sont les points communs et les différences entre les historiographies algérienne et française ?
Le point commun, c'est la volonté de justifier, par la masse des témoignages d'acteurs, le combat livré, pour ou contre l'indépendance, sa nécessité ou non. Mais il y a une énorme différence. Du côté algérien, il s'agit de la guerre d'un mouvement de libération nationale, qui est forcément clandestin, donc avec relativement peu d'archives. Du côté français, c'est la guerre d'un Etat, il y a donc une masse d'archives écrites, étatiques, quelquefois difficilement accessibles.
L'historiographie est tributaire de cette question essentielle. Pour écrire l'histoire d'un mouvement clandestin, secret, la parole des acteurs est décisive, et cette parole est difficile à insérer dans un récit historique distancié. C'est ce que j'ai tenté de mettre en valeur avec mon documentaire " Conversations avec les hommes de la révolution algérienne ", diffusé en 2003 sur la chaîne Histoire.

À l'ère des nouvelles technologies et du documentaire, le livre peut-il encore constituer un vecteur de transmission distanciée de la mémoire ?
Oui, évidemment. Le livre est un objet " nomade " que l'on peut emporter partout avec soi, sans nécessité d'un équipement sophistiqué. Face à l'instantané de l'image, le livre est un médium à diffusion lente, qui permet à la mémoire de s'ancrer davantage, de se déployer dans le temps. Le rôle du livre est là irremplaçable. Toutefois, qu'on le veuille ou non, depuis pratiquement un demi-siècle, l'image est importante. Elle ne se contente pas d'enregistrer le réel, on le sait, quelque part elle fabrique du réel.
L'image recèle du réel autour d'elle. Elle conduit à fabriquer des représentations. Cette question est décisive dans les sociétés contemporaines. L'absence d'images provoque des sentiments de frustration. Le trop-plein d'images provoque une sensation de vertige, l'image en elle-même a un pouvoir d'émotion et de restitution gigantesque. Une seule image peut suffire à faire basculer, par exemple, le destin d'une situation au cours de la vie. Il est bien évident que des images très fortes, comme celle de la petite Delphine Renard défigurée dans l'attentat de l'OAS en mars 1962, a bouleversé les Français.
Cette image a frappé le grand public. L'image de la fillette nue courant sur une route fuyant le napalm, pendant la guerre du Vietnam, a bouleversé l'opinion publique mondiale et mis les Etats-Unis dans une situation très difficile. On est dans une situation où l'image n'est pas une simple source additionnée ou juxtaposée aux autres, mais une source dangereuse, difficile et qui peut provoquer quelquefois l'illusion de s'y substituer, tellement sa puissance est grande.

Quel est le rôle joué par la fiction, et donc le roman dans l'écriture de l'Histoire ?
Les historiens se réfugient souvent dans leurs archives écrites, administratives et étatiques, et sont souvent pleins de méfiance à l'égard des représentations livrées par les images des films, ou les fictions des romans. Certains ont peur de s'évader hors du réel, de ne pas se conformer à la puissance des faits. Alors, quand arrive un roman, ils disent vouloir simplement " contrôler " une vérité, juger de la véracité, de la cohérence historique des récits exposés. Les historiens se veulent lucides, et n'entendent pas se laisser déborder par leur subjectivité.
Je me souviens d'un historien regardant un documentaire sur " les années algériennes " de la France, un chronomètre à la main pour compter les minutes réservées à chacun des groupes de mémoire, pieds-noirs, soldats ou Algériens, pour juger si tous avaient eu droit à un temps de parole équitable ! Oubliant la puissance d'émotion ou d'évocation, d'une seule image ou d'une seule parole capable de tout emporter, de tout dévaster dans les cœurs et les consciences…, Le refuge derrière la froide objectivité ne protège pas de la brûlure des cendres, et les historiens ont encore beaucoup à apprendre de la littérature.
Des émois et des passions qu'elle suggère ou qu'elle provoque, des enseignements qu'elle nous livre sur les époques, des leçons qu'elle nous donne à lire entre les lignes. La forme des mots, la structure des textes disent aussi les moments cruels traversés. Bref, comment se passer de la littérature, de la fiction et de sa mise en scène pour écrire l'Histoire ? Et, à fortiori, comment ne pas prendre la littérature à bras le corps pour cheminer dans l'histoire compliquée et tragique de l'Algérie coloniale ? La création romanesque ouvre à la compréhension de la formation d'une nation à travers l'humiliation coloniale et la dépossession de soi, la pénétration de l'Autre et la présence européenne, la séparation par la lutte anticoloniale et les tourments de l'après-indépendance.
Un destin tragique et compliqué, mais une énigme véritable que la littérature prend à bras le corps. Je pense, bien sûr, à Kateb Yacine, et plus près de nous, aux romans de Rachid Mimouni, de Yasmina Khadra, de Maïssa Bey, Malika Mokeddem ou de Boualem Sansal..

Quel est l'intérêt de la biographie et du récit de guerre dans cette réappropriation mémorielle ?
Le genre biographique connaît, depuis plusieurs années un épanouissement qui se mesure à la fois à la quantité de production, à l'intérêt du public, et au renouvellement des méthodes, en particulier l'utilisation des entretiens et des autobiographies, les journaux intimes. Ce genre a su fort bien résister aux recherches historiques attachées à la longue durée, au mouvement profond des sociétés, à la mise en évidence des articulations entre les différents temps à l'œuvre dans l'histoire. La brièveté des interventions individuelles compte toujours face à " l'histoire lourde ", face aux grands systèmes idéologiques porteurs de processus sans sujet.
Pour ce qui me concerne, vingt ans après la construction de mon Dictionnaire biographique consacré aux militants du nationalisme algérien (parution 1985, L'Harmattan), l'envie existe toujours de s'attarder sur tel ou tel personnage ayant pris une part active à la guerre d'Algérie, de se promener dans le champ des " grandes " biographies individuelles, je l'ai fait pour Messali Hadj et Ferhat Abbas, de repérer les absences ou les présences trop fortes dans le champ politique, de situer davantage la compréhension des actes et motivations personnelles. Mettre des visages sur une " cause " ou un moment d'histoire, exprime cette volonté du chercheur de s'intéresser aux hommes plus qu'aux grands systèmes d'explication.
Je pense toujours que le genre biographique reste essentiel dans la discipline historique. Il souligne la part de l'imaginaire, de l'espoir, de l'émotion, de l'esthétique qu'il y a dans l'engagement politique, ou dans la participation à une action historique.

Après une période d'amnésie, l'accumulation des écrits ne risque-t-elle pas de niveler les mémoires ?
C'est un risque. Il faut le surmonter en tentant d'articuler l'immédiateté de la perception de l'histoire avec tout le lent travail de la mémoire ; écrire l'histoire en tenant compte des jeux de mémoire, les effets redoutables de mémoire. Donc, l'historien qui travaille sur comment s'organisent les représentations dans une société dans l'après-coup doit aussi, en aval, réfléchir à comment ces effets fonctionnent dans l'histoire en train de se vivre. Cela dit, travailler sur l'histoire immédiate, comme celle de la guerre d'indépendance algérienne, est une difficulté extrême, un " danger " dans le travail historique.
L'histoire brûlante, très proche de nous, est souvent une histoire sans sources étatiques apparentes car il y a des délais pour la consultation des archives étatiques. On sait, aussi, que la parole des acteurs est une parole forcément blessée, subjective, partiale et qu'elle peut être difficile à manier. On sait également que les effets d'images immédiates font peur quelquefois. Que ce soit la parole des acteurs, les effets des images et l'absence des archives étatiques, est-ce que cela doit nous conduire à ne pas relever le défi de l'histoire proche ? Non. Je crois, au contraire, qu'un des grands progrès de l'écriture de l'histoire est de ne pas arrêter les histoires aux strictes considérations étatiques, par exemple en termes d'archives. Il faut aller plus loin que cela. Dépasser les contraintes subjectives de la parole des acteurs ou réglementaires et les conduites d'Etat.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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