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La mémoire

Bonjour amis auditeurs, Jean Corcos au micro pour ce préenregistré réalisé le 23 décembre 2004. J’ai le grand plaisir aujourd’hui de recevoir un invité de grande qualité, qui est un des rares historiens de référence de la guerre d’Algérie. Bonjour Benjamin Stora. Benjamin Stora, vous êtes né en 1950 à Constantine, ville que vous avez quitté enfant avec vos parents, comme des centaines de milliers de Français, pieds noirs et juifs naturalisés qui ont du fuir leur terre natale.
Cela a été un choc car vos parents ont tout perdu, commerçants là-bas ils sont devenus prolétaires ici, peut-être cela explique-t-il en partie pourquoi vous avez attrapé le virus révolutionnaire en mai 1968, et pourquoi vous avez été ensuite un militant trotskyste convaincu. Et puis, progressivement, votre passion pour l’histoire contemporaine va s’affirmer, et vous allez vous intéresser à votre terre natale, l’Algérie, en particulier à la sanglante guerre d’indépendance. Vous avez écrit une vingtaine d’ouvrages autour du sujet, réalisé des documentaires pour la télévision, et publié d’innombrables articles. Au fil de votre travail, vous avez consolidé de nombreuses amitiés algériennes, en particulier avec l’historien Mohamed Harbi avec lequel vous avez publié en 2004 un monumental ouvrage intitulé « La guerre d’Algérie. La fin  de l’amnésie », chez Robert Laffont. Nous ne parlerons pas de ce livre aujourd’hui, nous ne parlerons pas non plus de l’histoire singulière des Juifs d’Algérie à laquelle cet ouvrage consacre un chapitre, ce sera pour une prochaine fois, j’espère en compagnie de Monsieur Harbi. Mais nous parlerons des mémoires plurielles de ce conflit dont on vient de célébrer le cinquantenaire, et nous prendrons comme fil conducteur  « La gangrène et l’oubli », oeuvre magistrale qui a été publiée en 1991 aux Editions de la Découverte. Soyons clair pour nos auditeurs : une grande rigueur scientifique imprègne votre travail, mais nous n’avons pas toujours la même sensibilité par rapport  à des évènements passé ou présents – et cela rendra, je l’espère, notre débat plus fécond, dans la tradition d’ouverture de cette émission.

1.    La guerre d’Algérie a été en France et pour reprendre le titre de l’un de vos chapitres, une « guerre ensevelie ». Pourtant, ce conflit colonial a été affreux, pour les deux millions d’appelés du contingent qui sont allés là-bas, pour le million de pieds-noirs et la centaine de milliers de musulmans qui ont été déracinés, pour la République – il y a eu un changement de régime, deux tentatives de coups d’état, un début de guerre civile avec l’OAS … et pourtant vous rappelez combien après 62, les commémorations d’autres guerres, puis mai 1968 vont aider à l’oubli de ce passé immédiat. Comment expliquer cette amnésie ? Est-ce qu’il y a eu une conspiration du silence pour ne pas voir à quel point l’Etat et toutes ses institutions (armée, police, justice) s’étaient salis, d’abord dans la répression du FLN avec l’usage généralisé de la torture ou les exécutions sommaires, puis quand l’indépendance a été acceptée, en accueillant tellement mal les rapatriés, et en abandonnant les harkis à une mort horrible ?

2.    Il y une amnésie spécifique à la droite française mais aussi à une partie de la gauche. Il semble en effet que l’écrasante majorité de nos compatriotes conservent une grande estime pour la façon avec laquelle le Général De Gaulle a géré la fin de la guerre d’Algérie. Alors votre livre rappelle beaucoup de faits gênants, d’abord au chapitre 6 ce que vous appelez « les massacres non reconnus », la centaine d’algériens noyés dans la Seine le 18 octobre 1961, la police parisienne étant alors sous les ordres de Maurice Papon ; puis les 9 manifestants de gauche tués à la station de métro Charonne le 8 février 1962 ; enfin le 26 mars 1962, les 66 civils européens tués par des tirailleurs de l’armée française rue d’Isly, à Alger ; et à chaque fois, le gouvernement a veillé à ce qu’il n’y ait aucunes poursuites. Vous prouvez, par des chiffres, que la censure de l’édition et de la presse a été beaucoup plus élevée pendant la période gaulliste que sous la quatrième république. Et vous rappelez que, sur le terrain, jamais l’armée n’a été utilisée plus massivement qu’en 1959-1960, que la guerre a alors été gagnée militairement, mais qu’ensuite De Gaulle a tout lâché au moment des négociations ! D’où vient à votre avis cette mémoire complaisante ?

3.    Vous rappelez dans votre livre l’engagement dans la guerre coloniale de la gauche française, avec l’assemblée de « front républicain » qui vote en 1956 à une écrasante majorité les pouvoirs spéciaux, la suspension des libertés individuelles en Algérie et le rappel des conscrits du contingent. Et vous avez le mérite d’expliquer, page 76, que cette volonté forte de conserver l’Algérie à la France était inspirée, pour une grande partie de la gauche, communistes compris, par l’idée « que la France de la déclaration des droits de l’homme avait la mission de guider les peuples vers le bonheur ».Une gauche hypocrite, parce qu’elle n’a pas appliqué le principe républicain d’égalité aux indigènes. Mais après l’indépendance ? Page 300, vous écrivez « à son arrivée au pouvoir en 1981, la gauche française ne modifie pas sa perception de l’Algérie, pays où ne sauraient exister distinctement Etat et société civile ». Pouvez-vous préciser votre pensée aux auditeurs ? Et pouvez-vous parler aussi de ces deux gauches dont les contours semblent s’être dessinés pendant la guerre d’Algérie, une gauche de gouvernement prête à toutes les complaisances au nom de la raison d’état, et une gauche révolutionnaire qui approuve moralement le terrorisme ?

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4.    Benjamin Stora, votre livre permet de démonter l’historiographie algérienne officielle, cette histoire héroïque d’un peuple unanime derrière le FLN qui aurait gagné militairement. Votre livre rappelle la vraie genèse du nationalisme algérien, le rôle fondateur de Messali Hadj à partir des années 20 avec « l’Etoile Nord Africaine » puis le PPA, la pluralité de la contestation algérienne, avec aussi le courant religieux avec les oulémas et le Cheikh Ben Badis, les communistes, ou les réformistes comme Ferhat Abbas dans sa jeunesse. Vous rappelez comment le FLN a tout de suite dissimulé ces origines, et a dissout toutes les tendances dans une organisation unique, sensé représenter l’ensemble du peuple algérien, « un peuple sans visage » dont la révolte n’aurait commencé que le 1er novembre 1954. Vous rappelez combien la théorie de l’unanimité était fausse, le fait qu’environ 250.000 algériens se sont rangés derrière la France, vous rappelez aussi l’élimination sanglante des messalistes, et les règlements de compte internes au FLN qui ont frappé en particulier les Kabyles après l’indépendance. Une question : est ce que l’explosion violente d’octobre 1988, puis la guerre civile des années 1990, ne sont pas d’une part une explosion, qui démolit trois décennies de langue de bois, mais aussi un retour du refoulé, avec les islamistes jouant un peu le rôle de réplique du FLN totalitaire des années 50 ?

5.    Toujours en ce qui concerne la dissimulation des origines du mouvement national algérien, votre livre rappelle l’itinéraire personnel de Messali Hadj, le fait qu’il s’est formé à la politique au contact du Parti communiste français dont il fut un adhérent jusqu’en 1929, avec une influence lourde qui restera, au niveau de l’organisation bureaucratique, du discours, de cette prétention assez totalitaire à représenter « le peuple tout entier ». Est-ce que ce lointain passé, refoulé aujourd’hui, n’éclaire pas a posteriori l’orientation prosoviétique et socialisante de l’Algérie de Boumedienne ? Autre révélation de vos recherches, le fait qu’à l’origine, c’est l’immigration ouvrière algérienne en France qui va constituer le vivier pour les cadres du mouvement national, mais qu’ensuite, cette immigration qui constituait la base arrière de la mouvance messaliste a été victime d’une épuration sanglante de la part de la FLN, vous donnez des chiffres sur cette « guerre dans la guerre », il y aurait eu 4000 tués en 5 ans … Peut-on dire que la fixation de centaines de milliers d’algériens dans notre Pays, qui n’ont pas rejoint leur terre d’origine au moment de l’indépendance, est liée aussi à ces souvenirs qui restent tabous ?

6.    Benjamin Stora, au moment de finir cette émission, je voudrais aborder un élément fondamental des « mémoires plurielles » de la Guerre d’Algérie, et là je trouve que vous n’avez pas assez insisté dessus, je veux parler du terrorisme des fellaghas contre les civils français ; les attentats FLN me semblent me semblent, à la fois une première et une exception dans le cadre des luttes de décolonisation, et c’est une première qui avec des décennies d’avance annonce, à mon avis, à la fois le terrorisme raciste des islamistes d’Al Kaïdan, et le terrorisme palestinien. Votre livre est honnête, il donne des chiffres, vous rappelez que entre les tués dans les attentats et les victimes de disparitions au moment de l’indépendance, environ 1% des pieds-noirs ont été tués. Mais alors pourquoi ne pas dire à quel point la mémoire des Français d’Algérie a été traumatisée par cette violence, et pourquoi limiter le vote pro-Le Pen de trop de rapatriés uniquement à un retour du racisme colonial ? Vous avez beaucoup d’amis algériens ; est ce qu’à votre avis ce peuple est aujourd’hui mûr pour un minimum d’autocritique par rapport à cette barbarie, qui, quand on y réfléchit, a fortement contribué à faire fuir la partie la plus dynamique de la population ?

Remerciements et fin

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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