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La mémoire

Benjamin Stora, historien, sera à Alger samedi prochain. Il animera une conférence de presse à la librairie du Tiers-Monde. Il y fera une vente-dédicace de deux de ses ouvrages réédités à Alger par Sédia, Le mystère de Gaulle, son choix pour l’Algérie et La gangrène et l’oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie. Dimanche 6 juin, il sera au Centre culturel français (CCF) pour une conférence-débat [1]. Il revient dans cet entretien sur les polémiques autour du film Hors-la-loi, le livre sur le colonel Amirouche et le projet de loi portant sur la criminalisation du colonialisme.


Comment expliquez-vous la récente polémique soulevée par le long métrage de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, alors que le cinéma n’écrit pas l’histoire ?

Je n’ai pas encore vu le film de Rachid Bouchareb. Il s’agit, bien sûr, d’un film de fiction et non d’un documentaire voulant raconter, restituer des vérités d’histoire. Visiblement, « la grande histoire », les massacres de Sétif ou la vie des immigrés algériens pendant la guerre d’indépendance, sert de cadre général, de toile de fond, d’ambiance où évoluent des personnages de fiction. Les polémiques actuelles, en se servant des questions d’histoire, visent à empêcher le travail de création à partir du cadre colonial, dont il ne faut pas parler.

Pensez-vous qu’il existe une histoire officielle en France autour des massacres de 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata ?

La récente polémique a été portée par les groupes qui avaient déjà voulu interdire en 1966 le film La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, en France. Il s’agit de groupes qui avaient combattu jusqu’au bout pour la défense de « l’Algérie française » et n’acceptaient pas, à l’époque, l’indépendance algérienne. Ils se manifestent de nouveau, trente ans après. Mais le monde a changé, de nouvelles générations sont apparues qui veulent regarder l’histoire du système colonial comme du passé. L’histoire est plus coupable, en France, d’occultation que de déformations, car il n’y a pas de récits officiels. C’est le silence qui a longtemps dominé, battu en brèche aujourd’hui par les nouvelles générations de chercheurs, d’historiens...

Pourquoi l’histoire de la colonisation française en Algérie continue-t-elle de s’inviter dans les rapports politiques entre les deux pays de manière cyclique ?

La colonisation reste un « marqueur » identitaire puissant dans la fabrication des imaginaires nationaux, dans les deux pays. En Algérie, la guerre anticoloniale a permis le surgissement d’une nation débarrassée d’une occupation étrangère. En France, la guerre est perçue comme un affaiblissement, une crise profonde du nationalisme politique. Le départ de 1962 est vécu, dans le non-dit, comme un drame qu’il faut oublier, ne pas affronter. Alors, d’une rive à l’autre, à intervalles réguliers, ressurgissent ces histoires du temps colonial.

Quelles sont les motivations de ceux qui en France ont émis des craintes sur un projet de loi relatif à la criminalisation de la colonisation proposé par le Parlement algérien, un projet qui demeure en l’état ?

On peut simplement émettre l’hypothèse d’un risque d’isolement politique et culturel de la France par rapport à d’autres pays anciennement colonisés. Cela peut entraîner d’autres demandes, d’autres textes de ce type. D’autres demandes d’excuses ou des mises en accusation.

Pour des historiens français, l’amendement de la loi du 23 février 2005 sur les bienfaits de la colonisation n’a pas évacué l’esprit du texte. Partagez-vous ce point de vue ?

Je pense, oui. Mais l’essentiel était d’obtenir l’abrogation de l’article 4 sur les « aspects positifs de la colonisation », et j’ai été l’un des premiers à lancer un appel en ce sens. Il faudra voir maintenant pour la suite, en particulier sur cette Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, dont on ne sait rien sur la composition des membres et les objectifs.

Un livre paru dernièrement à Alger, Ferhat Abbas, l’injustice de Leïla Benammar Benmansour, critique un peu votre biographie sur Ferhat Abbas. Avez-vous tout dit sur ce nationaliste algérien ? N’existe-t-il pas d’omissions ?


Je n’ai pas lu le livre de Leïla Benammar Benmansour. J’ai rédigé cette biographie en 1994, il y a maintenant... seize ans ! A partir d’archives nouvelles à l’époque (les archives d’Aix-en-Provence et la presse de l’UDMA), mais surtout à partir de témoignages de compagnons de Ferhat Abbas, comme celui du grand Monsieur qu’était M. Hakimi. Il y a sûrement d’autres choses à dire, à écrire, à découvrir à propos de Ferhat Abbas, premier président du GPRA. Et dont l’itinéraire est si important pour comprendre le passage des revendications d’égalité à celui de la séparation avec la France, d’indépendance. C’est le cas aussi pour Messali Hadj ou d’Abdelhamid Ben Badis dont la biographie, sur un plan historique, reste à établir. Ce dernier, également, est un personnage considérable dans l’histoire de l’Algérie contemporaine. L’essentiel est toujours de faire progresser la connaissance sur l’histoire algérienne, à partir de faits établis, d’archives originales, de témoignages rigoureusement établis, de croisements de sources précises. Et non à partir de rumeurs ou de propos invérifiables.

Vous avez écrit Le mystère de Gaulle, son choix pour l’Algérie. Pourquoi, selon vous, le général de Gaulle, porté au pouvoir par les partisans de l’Algérie française, avait pris le choix pour « l’autodétermination » en Algérie en 1959 ?

Il fallait sortir du statut colonial qui n’était plus possible. De Gaulle n’était pas, au moment de son retour au pouvoir en 1958, pour l’indépendance de l’Algérie. Il restait un partisan de « l’association » de l’Algérie à la France, sur le modèle du Commonwealth britannique. Mais la permanence d’une résistance algérienne à l’intérieur, d’une armée aux frontières, d’une immigration en France puissamment organisée et, surtout, l’isolement diplomatique de la France ont conduit de Gaulle à évoluer, à changer de position. C’était un homme politique, ne l’oublions pas et non, simplement, un « visionnaire », apte à comprendre les motivations des « hommes du Sud ».

Des critiques ont été émises récemment en Algérie, et même en France, sur la poursuite des essais nucléaires français en Algérie après l’indépendance en 1962. Selon vous, pour quelles raisons ces tests se sont poursuivis avec intensité ? S’agit-il de clauses inconnues dans les accords d’Evian ?

Je n’ai pas travaillé sur cet aspect, mais des clauses secrètes des Accords d’Evian, en particulier portant sur la poursuite des expériences nucléaires jusqu’en 1967, ou le maintien de troupes françaises après l’indépendance, ont été portées à la connaissance du public en France, au début des années 1980.

Avez-vous fait des recherches sur les conditions exactes de l’assassinat du colonel Amirouche par l’armée coloniale française ?

Honnêtement, non. Les conditions de la mort d’Amirouche et de Si El Haouès restent évidemment problématiques (comment les militaires français connaissaient-ils exactement leur parcours ?). Il faudrait, pour cela, interroger les officiers français qui ont organisé cette embuscade et avoir accès aux archives militaires françaises.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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