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La mémoire

Organisé par l’Académie des Sciences et l’Institut français de Moscou.

Le déclenchement d’une querelle.

Au début de l’année 2010, une proposition de loi visant à « criminaliser le colonialisme » a été déposée par des députés algériens. Cette loi se voulait comme une réponse à la loi française vantant le « rôle positif de la colonisation », adoptée le 23 février 2005 par l’Assemblée nationale française.

Après son adoption, cette loi avait suscité une forte opposition des historiens français, toutes tendances idéologiques confondues, et avait entraîné la suppression, par le président de la République française d’alors, Jacques Chirac, de la suppression de l’article 4 de ce dispositif législatif (qui vantait explicitement les mérites de la colonisation). Ce recours aux dispositions législatives pour réguler, ou écrire l’histoire, avait également provoqué la constitution d’associations, dont celle portant pour titre « Liberté pour l’histoire », dirigée par Pierre Nora. Il s’agissait de dénoncer l’inflation de lois mémorielles,  celle adoptée en 1990 visant à punir les négationnistes du génocide juif, ou la loi de 2001 qui établissait l’esclavage comme un crime contre l’humanité.
Les historiens, bien sûr, ne contestaient nullement le principe de condamnation des négationnistes du génocide des juifs, où le fait de la reconnaissance de l’esclavage comme un crime épouvantable. Mais ils estimaient que l’écriture de l’histoire ne devait pas être « encadré » par des procédures législatives. C’est autour de la question de la guerre d’Algérie, événement majeur dans l’histoire politique de la France contemporaine, que continuent de se cristalliser les passions et les querelles entre la « Loi et l’Histoire ».  

Les relations franco- algériennes.

Le récent texte législatif algérien, rendu public en février 2010, contient un long préambule idéologique, mélange de dénonciation du système colonial mis en place par la France en Algérie, et revendications particulières, anciennes. Ces revendications portent sur le problème des expériences atomiques à la fin de la guerre d’Algérie, la demande de listes des personnes disparues, notamment pendant la « Bataille d’Alger » en 1957, ou encore la restitution des cartes des mines posées en Algérie aux frontières marocaine et tunisienne.
Il faut resituer ces demandes algériennes dans le temps. La revendication de restitution des archives, que formule le texte législatif algérien, est une demande ancienne, formulée depuis plus de trente ans. Les relations franco-algériennes ont été, de manière régulière, très tumultueuses, tendues parfois (même si les rapports économiques ont toujours été excellents). Sous la présidence française de Georges Pompidou, plusieurs meurtres d’Algériens commis à Marseille en 1971 avaient entraîné en contrepartie la nationalisation du pétrole en Algérie par le président algérien Houari Boumediene. Ensuite, les relations politiques et diplomatiques ont été très tendues entre Valérie Giscard D’Estaing et l’Algérie, en particulier sur le problème du Sahara occidental, et le conflit avec le Maroc. Les rapports entre les deux pays étaient pratiquement étaient au plus bas, et il a fallu l’arrivée de la gauche française au pouvoir en 1981 pour que se produise une « détente ». Une des premières revendications qui a été formulée par l’Algérie à cette époque-là, a été précisément celle, déjà, de…  la restitution des archives ! Claude Cheysson était alors ministre des affaires étrangères, et sa visite à Alger en 1984 avait suscité de nombreuses protestations en France, puisqu’il avait envisagé la possibilité de restituer une partie des archives.
Ce contentieux historique en l’Algérie et la France n’est donc pas momentané, ni conjoncturel. Il s’inscrit dans la longue durée. La décennie 1990, pendant laquelle l’Algérie a du faire face à la guerre civile, a un peu tempéré l’urgence de cette question. Mais cela n’a pas empêché l’échec, en octobre 1995 à New York, de la rencontre du président algérien Liamine  Zeroual et de Jacques Chirac.  
Il a fallu attendre la visite de Chirac en 2003 pour que s’opérer un certain réchauffement entre les deux pays. Il est vrai que du discours du Vel’d’Hiv’ en 1995, dénonçant la responsabilité de l’Etat français de Vichy dans la déportation des Juifs, à celui sur l’esclavage en 2001, et le discours prononcé à Madagascar en 2005 (à propos des crimes français commis sur cette île en 1947-1948), Jacques Chirac a considérablement fait progresser les questions mémorielles en France.

Dispositif législatif et écriture de l’histoire.

La proposition législative algérienne pose la question de l’efficacité de ce genre de démarche. En 2000, la publication en France du livre du général français Aussaresses, qui avait été particulièrement « actif » dans la répression contre les Algériens (il expliquait dans son livre avoir tué lui même les leaders algériens Ali Boumendjet et Larbi Ben M’hidi)  avait été l’occasion d’une grande dispute, sur les questions de mémoire, entre les deux pays. L’Algérie a exigé la mise en accusation des responsables ayant commis des exactions contre des Algériens. Mais en France il est impossible de poursuivre et de juger un responsable, politique ou militaire, en rapport avec des actes commis durant la guerre d’Algérie. La chaîne d’amnisties juridiques qui a été construite en France depuis les accords d’Evian de mars 1962 ne permet pas sur le plan juridique, donc politique et mémoriel, de traiter de cette question.
La proposition algérienne loi en 2010, évoque pourtant la possibilité de création d’un tribunal pénal spécifique en Algérie. Or, en France, depuis 1962, une chaîne juridique très complexe ne permet pas de juger des responsables politiques. S’il ne sont pas jugés en France, comment les tribunaux algériens pourraient-t-ils s’emparer de toutes ces affaires ? D’autre part, cette demande est formulée cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, et la plupart des hommes politiques français mêlés à cette histoire sont aujourd’hui décédés. Dans ces conditions, quel responsable politique français pourrait comparaître devant un tribunal ?
Passé le moment de consensus apparent sur la nécessité de mise en accusation du temps colonial, les difficultés ont surgi. Dans la presse algérienne du 15 mars 2010, l’un des fondateurs de la Ligue algérienne des droits de l’homme, maître Miloud Brahimi déclare que les accords d’Evian signés entre la France et l’Algérie en mars 1962 « rendent caduque une éventuelle procédure judicaire contre les responsables militaires français. L’Algérie doit se doter de nouveaux instruments juridiques : pour poursuivre des criminels de guerre, elle doit intégrer dans son lexique juridique, la notion de « crimes de guerre ». Il appelé l’Algérie « à adhérer à la CPI (Cour pénale internationale) et au Traité de Rome ».
On peut donc se poser la question de l’efficacité sur le plan juridique de ce projet de texte législatif algérien, qui peut être davantage considéré comme une déclaration politique. Mais de toutes les façons, cette façon procéder, placer le juridique au centre du dispositif d’écriture de l’histoire relance le débat : les historiens peuvent-ils accepter le fait que l’on écrive l’histoire dans les prétoires ? Cette démarche juridique vise-t-elle ainsi à se substituer à l’établissement de vérités historiques ?
Ajoutons que pour établir la vérité des faits, il faudrait que l’Etat algérien donne les moyens aux historiens algériens de travailler pour établir l’ensemble de ces pratiques coloniales. Or la plupart des faits qui ont été établis par des historiens l’ont été dans des thèses soutenues en France, dans les années 2000, pour les massacres de Sétif et Guelma, sur la répression de l’immigration algérienne en France, sur la justice française pendant la guerre d’Algérie, ou sur la torture française pendant la guerre (la thèse de Raphaëlle Branche). On aimerait que les travaux universitaires qui permettent d’établir ce type de faits puissent se faire également en Algérie. Que les historiens algériens puissent travailler, par exemple, sur la destruction des villages, les camps de regroupements mis en place par l’armée française, sur l’utilisation du napalm ou le nombre de personnes irradiées au Sahara. Travailler, aussi, sur les crises intérieures du nationalisme algérien.

La lourde question de la mémoire franco-algérienne.

Les histoires de traumatismes des mémoires, d’excuses, sont des questions qui traversent progressivement la société française, portées notamment par les enfants et petits-enfants de l’immigration algérienne. Ces blessures se transmettent à travers les groupes porteurs de la mémoire algérienne. Et ils sont très nombreux, avec les enfants de l’immigration algérienne, mais aussi ceux des « pieds-noirs », des soldats de l’armée française, des harkis… En tout, presque six à sept millions de personnes1.  La relation entre la France et l’Algérie, est profonde, conflictuelle : une colonie de peuplement d’un million de personnes, le déracinement de centaines de milliers de paysans algérien, une guerre cruelle de sept ans, la chute de la IV e République, l’envoi d’un million et demi de soldats français, et la mort de centaines de milliers d’Algériens…
En France, l’examen critique du colonialisme se heurte à des groupes d’intérêts très puissants. Car l’Algérie française représentait une grande partie de l’empire colonial : le nationalisme français et l’orgueil national se sont façonnés autour de cet Empire. Le sentiment d’abaissement ou de rétrécissement suite à la décolonisation n’a pas été assumé, avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui autour du concept de l’identité nationale. Par sa magie du verbe, autour de la « grandeur de la France », le général De Gaulle avait réussi à faire « oublier » cette perte d’Empire, à dépasser cela, mais fondamentalement la France est en difficulté pour repenser un nationalisme sans l’Empire.
Attitude propre à tous les pays européens qui ont un grand passé colonial : Belgique, Pays-Bas, Grande-Bretagne… Mais malgré les blocages apparents, l’effervescence actuelle sur ces questions fait que la France pourrait bien être la première ancienne puissance coloniale à reconnaître ses torts. Pour relancer cette dynamique, il faut, en attendant, inventer des initiatives communes sur le plan symbolique. Cela ne peut pas être des lieux de mémoire comme le cimetière de Verdun entre la France et l’Allemagne. Mais il me semble que l’on peut réfléchir à une réconciliation entre anciens combattants. On ne fait la paix des mémoires qu’avec ceux qui se sont combattus. Et puis, il y a les enfants de soldats, de harkis et de combattants de l’ALN…qui ne sont responsables de rien et qui pourraient trouver des espaces de réconciliation mémorielle.

Excuses et anti repentance.

La question de reconnaissance des exactions commises pèse sur la scène politique et culturelle française.  Quand on évoque la « guerre des mémoires », c’est l’histoire algérienne qui vient directement à l’esprit à. Question la plus lourde dans l’histoire coloniale, qui pendant longtemps n’a pas été regardée en face par l’Etat.
Depuis dix ans, s’est installée une crise des mémoires, même si plusieurs initiatives ont été prises : restitution par la France des cartes des mines posées aux frontières marocaine et tunisienne, remises des archives audiovisuelles de l’INA, le discours de Nicolas Sarkozy à Constantine en 2007 qualifiant le système colonial « d’asservissement », le discours de l’ambassadeur de France Bernard Bajolet en 2008 sur les massacres de Sétif et Guelma.
Mais, visiblement, les Algériens attendent à la veille du cinquantenaire de l’indépendance en 2012, un geste général plus fort de la France, plutôt qu’une multiplication de petits pas. Les responsables français ne veulent pas, visiblement, s’engager sur la voie des excuses, qualifié de « repentance ». Il faut préciser que le mot « repentance » n’est pas utilisé en Algérie, mais en France, précisément dans le cadre du discours de « l’anti-repentance ». Ce mot n’appartient pas au vocabulaire politique ou religieux algérien. Ce que les Algériens ont exigé pendant longtemps, c’était la reconnaissance de ce qu’était la nature du système colonial, et au profit de qui ce système avait été instauré.
Le durcissement algérien existe aussi en rapport avec le fait qu’au plan international, la « gestion » des blessures mémorielles s’est imposée progressivement comme un instrument politique et diplomatique. On le voit par exemple dans les rapports entre la Chine et le Japon, ou de l’Argentine et de la Grande-Bretagne à propos des Malouines. Pour certain nombre d’Etats se développe le sentiment que l’ère coloniale est finie, et qu’il faudrait que les anciennes grandes puissances en prennent conscience. Les « craquements » s’opèrent en Afrique avec ce que l’on appelle la « deuxième indépendance » : les mouvements de jeunesse au Sénégal, en Côte d’Ivoire se sont mobilisés pour la fermeture de la base française à Dakar. Depuis plusieurs mois, la Tunisie, elle aussi, se met à aborder cette question des « excuses ». La mémoire est un enjeu de politique intérieure, comme internationale. L’Algérie est dans cette logique.
Le débat en France sur ces questions se mène  dans des mauvaises conditions, notamment à cause de l’amnésie française, qui continue d’être organisée sur cette question du système colonial.  Il y a en France une mise en scène de l’oubli, alors que l’on sait depuis longtemps beaucoup de choses sur les exactions et les tortures commises, notamment par les travaux des historiens.
Du côté algérien, la demande d’excuses et le texte législatif s’inscrivent dans la durée des rapports franco-algériens. On ne peut donc pas la lier à une conjoncture particulière, encore qu’il ne faille pas écarter non plus les luttes internes pour le pouvoir. Il n’y a que le travail historique qui permette d’éclaircir ce qui relève des manœuvres et des calculs politiques, et ce qui relève de la recherche de l’établissement des faits.

Benjamin Stora

[1] Sur ces chiffres, et ce sujet, je renvoie à mon ouvrage, La gangrène et l’oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie, Paris, Ed La Découverte, 1991, poche La Découverte, 2004.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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