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La mémoire

En septembre 2005, après plus de dix ans de guerre civile, le président Bouteflika décrète la réconciliation nationale. Approuvé par une large majorité, son projet ne fait cependant pas l’unanimité. L’Algérie fera-t-elle l’économie de son histoire ?
[Article paru dans L’Histoire, N°311, juillet-août 2006, les Guerres civiles]

La guerre d’Algérie a pris fin en 1962. Deux référendums, l’un en France le 8 avril, l’autre en Algérie le 1er juillet, ont approuvé massivement l’indépendance. Restait à gérer la mémoire de ce conflit qui avait opposé aussi des Français à d’autres Français, des Algériens à d’autres Algériens.
En Algérie, la guerre d’indépendance avait opposé adversaires et partisans de la présence française. Elle avait été le moment d’un déchirement entre différents groupes d’Algériens musulmans, entre ceux qui combattaient aux côtés de l’armée française (comme les harkis, qui étaient un peu plus de 100 000) et ceux qui étaient prêts à tout pour mettre fin au système colonial, comme les membres du Front de libération nationale (FLN). Dans les rangs des indépendantistes eux-mêmes, la guerre intérieure avait été également terrible entre les militants restés fidèles à Messali Hadj, fondateur en 1954 du Mouvement national algérien, et les partisans de son concurrent, le FLN. Les « règlements de comptes », en 1955-1956, entre messalistes et frontistes avaient fait des milliers de morts algériens.
Il faut ajouter à ces guerres intestines les luttes pour le pouvoir à l’intérieur du FLN, en particulier entre les militants des maquis de l’« intérieur » et les membres de l’Armée de libération nationale (l’ALN), branche militaire du FLN, située aux « frontières » - qui l’emporteront finalement. Comment les autorités du nouvel État algérien indépendant sont-elles sorties de cette « guerre civile intérieure » ?
En fait, il n’a jamais été question, de la part du FLN victorieux, d’amnistie [2] ni de réconciliation nationale avec les anciens adversaires messalistes. Et encore moins avec ceux qui avaient combattu aux côtés de la France : les harkis. Le récit héroïque d’une guerre d’indépendance dans laquelle tous les Algériens auraient été unanimement dressés contre l’occupant français a servi à légitimer le nouvel État, à fabriquer du consensus national.

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Messali Hadj - Pionnier de l’idée d’indépendance, il fonde en 1954 le mouvement national algérien. Les messalistes ont été éliminés par le FLN.
Abane Ramdane - D’origine kabyle, ce leader charismatique du FLN, opposé à la mainmise des militaires sur le politique, fut tué par ses pairs en décembre 1957.
Ferhat Abbas - Premier président du gouvernement provisoire établi au Caire (1958-1961). Jugé trop modéré envers la France, on l’exclut du pouvoir en 1963.

Tout le reste a été occulté. Les discussions autour de Messali Hadj, pourtant pionnier de l’idée de l’indépendance, de Ferhat Abbas, le républicain musulman jugé trop modéré à l’égard de la France, ou de Mohamed Boudiaf, écarté du pouvoir dès 1962 parce qu’il était opposé à l’idée de parti unique ; les débats sur les circonstances de l’assassinat des dirigeants - comme Abane Ramdane, le leader d’origine kabyle tué par ses pairs en décembre 1957 : tout cela était occulté car susceptible de menacer l’unité nationale. Dans l’Algérie indépendante, l’amnésie [2] s’est donc organisée sans amnistie. Trente ans plus tard, cette culture politique qui ignorait le pardon pour l’adversaire a eu de redoutables effets dans la société. Dans les années 1990, les islamistes, en particulier, ont su valoriser et porter jusqu’à son paroxysme cette conception idéologique.
En décembre 1991, l’État interrompait le processus électoral qui tournait à l’avantage des islamistes. Dès lors, la guerre a été sans merci entre l’État algérien et les Groupes islamiques armés (GIA). Elle a fait près de 150000 morts entre 1991 et 2001, selon des sources officielles, et a été ponctuée de grands massacres, enlèvements, affrontements armés dont on peut rappeler quelques-uns des faits marquants.
La rupture avait été précédée, en 1989-1990, par une série d’incidents provoqués par des militants islamistes. Mais c’est en 1991 que la violence a commencé à prendre forme. Dès le mois de mai, le Front islamique du salut (FIS) d’Abassi Madani et d’Ali Benhadj appelle à une grève générale pour protester contre la loi électorale qui devait régir les élections législatives du mois de juin. Opposés au vote comme moyen d’expression politique, les islamistes demandent l’application de la charia. Ils changeront cependant d’avis en juillet 1991 après un congrès tenu à Batna, qui se prononce pour la participation aux élections.
Dans le même temps, des groupes clandestins sont créés. Sceptiques quant à la possibilité de prendre le pouvoir par les urnes, ils préparent l’action armée tandis que les affrontements entre manifestants du FIS et police font officiellement 13 morts et 60 blessés. Le 26 décembre 1991, les résultats des élections tombent : le FIS remporte 188 sièges, le FFS (Front des forces socialistes) 25 et le FLN,l’ancien parti unique, 16. Le taux d’abstention atteint 41 % des inscrits, soit 5 435 929 votants ; 199 sièges sont en ballottage, dont 143 favorables au FIS. Le parti islamiste est vainqueur, à la grande surprise de nombre d’observateurs nationaux et internationaux. Avec ce score, il peut même prétendre à réformer la Constitution.
Le deuxième tour n’aura pas lieu. Le 11 janvier 1992, l’armée « démissionne » le président Chadli, qui était prêt à cohabiter avec le FIS. Un « haut comité d’État » se forme.Il fait appel à Mohamed Boudiaf, l’un des chefs historiques du FLN, exilé depuis vingt-huit ans au Maroc. Intègre et moderniste, Boudiaf obtient l’interdiction du FIS ; il entend ensuite s’attaquer au FLN. Boudiaf veut modeler une « société solidaire et juste » en réformant sérieusement le système. Il est assassiné le 29 juin 1992, à Annaba.

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Mohamed Boudiaf - Contre le parti unique, écarté du pouvoir en 1962, il est appelé à la tête de l’État en janvier 1992, après 28 ans d’exil. Et assassiné en juin.
Lamine Zeroual - Président à partir de janvier 1994, il combat sans merci les islamistes. Opposé à toute négociation avec eux, il démissionne en septembre 1998.
Abdelaziz Bouteflika - Élu président de la République algérienne le 16 avril 1999, il prône l’amnistie des islamistes et incarne la « concorde civile » et la réconciliation.

L’assassinat du chef marque le début des violences. Le 26 août 1992, dans l’aérogare d’Alger, un attentat à la bombe attribué à des islamistes fait dix morts et des dizaines de blessés. Le terrorisme aveugle frappe la population civile [2]. Assassinats d’intellectuels, de magistrats ou de policiers, arrestations en masse et exécutions de militants islamistes, enlèvements et meurtres d’étrangers : l’Algérie plonge dans une guerre qui n’ose avouer son nom.
Dans l’année 1993, l’écrivain Tahar Djaout, le psychiatre Mahfoud Boucebci, l’économiste Djillali Liabès et l’ancien Premier ministre Kasdi Merbah sont assassinés. Des membres de l’« élite », universitaires ou médecins, ingénieurs ou avocats, songent à quitter l’Algérie. En 1994, des dizaines de journalistes algériens sont abattus à leur tour, ainsi que des ressortissants étrangers (18 Français en 1994). Le 24 août, la France ferme tous ses locaux consulaires et limite fortement la délivrance de visas. Le 6 octobre, le ministère de l’Éducation nationale algérien annonce que 600 écoles ont été détruites et 50 enseignants tués.
Le régime semble vaciller sous les coups de boutoir des maquisards islamistes. Mais ces derniers sont eux aussi affaiblis par la violente répression étatique et minés par leurs propres divisions. Les diverses composantes du FIS s’affrontent, en effet, entre les tenants de la solution « algérianiste » et ceux qui optent pour l’ Umma (nation musulmane), c’est-à-dire pour le dépassement de la nation.
Dans les maquis de l’Armée islamique du salut (AIS), bras armé du FIS, les rivalités s’exacerbent entre les individus, les courants qui se trouvent à l’étranger et en Algérie, entre les générations aussi. Des divergences se font jour entre ceux qui portent la mémoire de la guerre d’Afghanistan (1979-1989), ceux qui ont le souvenir du combat livré contre la France et ceux qui aspirent à se venger, à titre personnel, contre le régime. C’est dans ce contexte que naissent, en janvier 1994, les Groupes islamiques armés, qui s’opposent à l’AIS.
Refusant l’alternative entre les islamistes et l’armée, des forces politiques ou citoyennes essaient d’exister par elles-mêmes, notamment des journalistes algériens qui livrent un combat de plus en plus désespéré pour une presse indépendante, des femmes, des intellectuels, des syndicalistes.
Le début de l’année 1995 donne le ton : ce sera la poursuite d’un conflit terrible. Le lundi 30 janvier, dans le centre d’Alger, une voiture piégée explose. Le bilan est lourd : 42 morts et 256 blessés. Dans la matinée du mercredi 22 février, les forces de sécurité algériennes donnent l’assaut pour briser une mutinerie de militants islamistes dans la prison de Serkadji : 99 islamistes sont tués et 4 gardiens égorgés.
Auparavant, le détournement de l’Airbus d’Air France, le 24 décembre 1994, par un commando des GIA, a montré que cette guerre pouvait se porter sur le sol français. Quant à la France, elle vit, en juillet et en août 1995, sous la menace constante d’attentats ou de tentatives d’attentats des mystérieux Groupes islamiques armés, qui font plusieurs morts et des dizaines de blessés.
Les Rencontres de Rome, en janvier 1995, organisées par la communauté catholique de Sant’Egidio, se soldent par un échec : le FLN, le Front des forces socialistes (FFS) et le FIS, bien que prêts à dialoguer avec le pouvoir, refusent de participer aux consultations électorales.
Ayant rejeté les propositions de dialogue élaborées à Rome, l’État algérien cherche une légitimité politique. Le 16 novembre 1995, le général Liamine Zeroual, président en exercice depuis janvier 1994 - il a été désigné par l’armée -, est élu au premier tour président de la République algérienne, avec 61 % des suffrages exprimés.
Au fil des mois de l’année 1996, le déchaînement de la violence politique fait rejouer les haines tribales, les antagonismes entre villages, les rivalités claniques ou personnelles remontant parfois à la « première guerre d’Algérie ». L’Église est cruellement frappée. Les GIA annoncent le 21 mai 1996 l’assassinat de sept religieux français enlevés le 27 mars dans leur monastère de Tibéhirine près de Médéa, au sud-ouest d’Alger. Au cours de l’année 1997, les massacres de villageois prennent l’allure d’une hécatombe. Trois cents personnes sont assassinées dans la nuit du 28 au 29 août dans le village de Raïs, à moins de vingt kilomètres d’Alger. Le summum de l’horreur semble atteint lorsque, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997, le village de Bentalha connaît à son tour l’enfer.


La Madone de Bentalha

 

 

En 1997, les massacres de villageois prennent l’allure d’une hécatombe. Cette photo, qui a fait le tour du monde, symbolise le martyre vécu par les habitants de Bentalha, petit bourg situé au sud-est d’Alger. Point stratégique commandant l’accès à la capitale, Benthala fut la cible des islamistes dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997 ; 470 personnes périrent sur-le-champ et des dizaines de blessés décédèrent plus tard.

 

 

 

 

 

 

 

Le bourg appartient à la commune de Baraki, à seize kilomètres au sud-est d’Alger. Cette région est stratégique car elle commande l’accès à la capitale. Le bilan officiel est de 470 morts, mais plusieurs dizaines de personnes décéderont plus tard. A la fin de l’année, les tueries se déplacent vers l’ouest. Les garnisons militaires interviennent tardivement, alimentant la polémique sur leur passivité.
Au début de l’année 1998, le calme revient dans les grandes villes, mais les massacres se poursuivent dans les campagnes. Des négociations s’ouvrent avec les responsables islamistes, ce qui provoque une crise au sommet de l’État. Liamine Zeroual démissionne le 11 septembre 1998.
Comment sortir de cette terrible guerre civile ? Le 16 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika est élu à la présidence de la République. Le 5 juin 1999, l’Armée islamique du salut annonce sa reddition suite à un accord secret signé entre ses chefs et le régime algérien. Un mois plus tard, le président algérien gracie plusieurs centaines d’islamistes condamnés pour crimes et délits mineurs, tout en soumettant au Parlement un projet de loi sur la « concorde civile ».
Ce projet prévoit la dispense de toute poursuite contre les islamistes non impliqués dans des assassinats collectifs, des viols ou des attentats dans des lieux publics. Soumis le 16 septembre 1999 par le biais d’un référendum au peuple algérien, il est approuvé massivement. Mais les attentats ne cessent pas, et l’armée réagit. Le 10 mai 2000, dix islamistes armés sont tués par des militaires dans la région de Jijel. La plupart des combattants intégristes cependant se sont rendus, et, à partir de 2001, on assiste à une forte diminution des actes de violence.

Six ans plus tard, une autre initiative est proposée. Le jeudi 29 septembre 2005, le président Bouteflika appelle les électeurs à approuver par référendum sa « charte pour la paix et la réconciliation nationale ». Cette fois, le président algérien propose une amnistie quasi générale.
Le projet, cependant, ne fait pas l’unanimité. La société algérienne veut la paix civile, sans doute, mais pas au détriment de la vérité ou de la justice. Qu’est-ce qu’une amnistie qui tire un trait sur presque tous les crimes et les violences, absolvant du même coup les tueurs islamistes et les forces de sécurité ? Cette réconciliation, décrétée en haut, est-elle vraiment susceptible de faire avancer la recherche des responsabilités et de mettre fin au cauchemar ?
Ali Merabet, le président de l’Association des familles des victimes enlevées par les groupes armés (Somoud), s’interroge dans Le Quotidien d’Oran du 21 août 2005 sur les intentions « cachées » de ce référendum : « On ne sait pas s’il s’agit de réconcilier le peuple avec les Groupes islamistes armés, ou bien avec le pouvoir et ses forces de sécurité accusées d’être derrière la disparition de 6146 personnes, ou de réconcilier le pouvoir avec les Groupes islamistes armés encore actifs. Tout ce que nous savons, c’est que nous les victimes, directement concernées, sommes effacées de l’équation de la réconciliation. »

Une autre responsable du Collectif des familles de disparus s’emporte : « Ils veulent nous obligerà oublier. Nous ne pouvons pas tourner la page de cette manière, elle est trop lourde. Qu’ils me disent d’abord ce qu’ils ont fait de mon fils. » Pendant des années, inlassablement, comme les « Folles de la place de Mai », ces femmes qui, en Argentine, défilaient dès 1977 pour dénoncer la disparition de leurs enfants sous la dictature militaire, des mères algériennes ont manifesté en plein centre d’Alger.

En dépit de toutes ces oppositions, la charte est adoptée massivement par plus de 80 % d’Algériens. Mais très vite, en décembre 2005, la bataille rebondit à partir des déclarations de Madani Mezrag, un ancien « émir » de l’AIS, qui déclare dans l’hebdomadaire Jeune Afrique ne rien regretter de ses actions passées. Pour Le Jour d’Algérie du 17 janvier 2006, « le plus urgent est de faire en sorte que soient rapidement adoptées les lois qui interdisent définitivement à des gens comme Madani Mezrag de se glorifier de leurs crimes, tout comme il s’agit de mettre en ceuvre les dispositions de la charte qui barrent la route à une définition positive de l’insurrection armée contre l’État algérien ».

 

 

Dans le quotidien algérien L’Expression du 30 janvier 2006, l’avocat Ali Yahia Abdenour, président de la Ligue algérienne des droits de l’homme, explique que « la réconciliation passe par l’établissement de la vérité ». Il est vrai que les commissions « vérité et réconciliation » qui ont bien fonctionné, comme en Afrique du Sud, ont toujours été l’occasion de vrais changements politiques. En Algérie, l’amnistie générale décrétée par un pouvoir qui était partie prenante dans le conflit et ne se remet pas en cause, sans que la société civile s’empare elle-même de ce passé encore brûlant, peut-elle vraiment aider à surmonter les traumatismes ?

[1] Benjamin Stora est professeur d’histoire du Maghreb à l’Inalco.
Benjamin Stora est l’auteur, notamment, de Guerre d’Algérie, fin d’amnésie, avec Mohammed Harbi (Robert Laffont-Chihab Éditions, 2004) et d’Imaginaires de guerre. Les images dans les guerres d’Algérie et du Vietnam (La Découverte, 2004).
[2] Amnistie : décision politique qui suspend les sanctions pénales. Elle fut inventée par les Grecs au IVe siècle avant J.-C. Le mot, qui mêle les racines des termes « pardon » (amnêstia) et « oubli » (amnêstos), exprime à la fois l’effet réconciliateur et le risque d’amnésie pouvant en découler.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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