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A propos de l’Ennemi intime, de Florent-Emilio Siri.

Musique grave et paysages  grandioses, bruit sourd des hélicoptères qui emportent des blessés et longue file de soldats épuisés dans le djebel, foules villageoises martyrisées…. On se dit que cette fois, avec L’ennemi intime, le cinéma français a pris à bras le corps le sujet « guerre d’Algérie »…

lennemi-intimeNon pas qu’il existe une sorte de vide, de silence sur cette période. Chaque année sort en effet en France un film qui traite de la guerre d’Algérie. De Muriel, d’Alain Resnais en 1962 à RAS d’Yves Boisset en 1973, de L’Honneur d’un capitaine de Pierre Schöendörfer en 1981 à Outre Mer de Brigitte Röuan en 1990, le cinéma français, contrairement à ce qui s’écrit encore trop souvent, s’est efforcé de soulever les problèmes d’une guerre qui a été à la fois anticoloniale, mais aussi une guerre civile entre Algériens et un affrontement entre Français sur le sort de l’Algérie française1 . Très récemment,  le beau film de Philippe Faucon, La Trahison, a traité en 2005 de la présence des soldats musulmans dans l’armée française, et de leur drame de conscience pendant cette guerre ; Nuit noire , sorti aussi en 2005, d’Alain Tasma, a raconté la nuit tragique du 17 octobre 1961 vécue à Paris par les immigrés algériens ; Harkis, avec Smaïn, sur les écrans de télévision en octobre 2006, a montré les conditions misérables d’accueil en France des harkis après la guerre d’Algérie. Cette année, Mon colonel, le film de Laurent Herbiet sur un scénario de Costa Gravas et de Jean-Claude Grumberg a raconté l’histoire d’un jeune soldat pris dans la tourmente algérienne dans l’année 1957……
Avec L’ennemi intime, le film de Florent-Emilio Siri, présenté sur les écrans français en septembre 2007, il s’agit d’autre chose. Nous sommes là dans un univers où se déploie en permanence une extrême violence. Le film met l’accent sur la cruauté des hommes, dans les deux camps, sur les désirs inconscients des personnages, sur des effrois et des actes de barbarie insoutenables, en une langue cinématographique très charnelle, « physique » proche des films américains sur la guerre du Vietnam dans les années 1980, ou des films de Quentin Tarantino dans les années 1990….
L’action se situe en 1959 en Kabylie, l’année des grandes opérations de l’armée française (le pan Challe) contre  les maquis algériens. On y voit l’affrontement entre deux hommes, un lieutenant idéaliste joué par Benoît Magimel, et un sergent désabusé incarné par Albert Dupontel, adoptant la nonchalance de celui qui a tout vu et qui n’en peut plus. Il porte sur lui-même, avec d’autres officiers, les marques de sa violence, de son humanité et de sa monstruosité.   L’histoire est celle d’une traque d’un responsable de l’ALN de cette région (on pense à Amirouche qui sera abattu dans une embuscade, avec Si Haouès un autre chef de maquis algérien, le 28 mars 1959 entre Djelfa et Bou Saada). Il y a la sauvagerie et les pièges de l’ennemi invisible, toujours omni présent ; les doutes des poursuivants et les coups terribles portés sur les civils, otages de ce conflit.  Les scènes de guerre, les débats de l’époque au sein de l’armée sont bien restitués avec la pureté des engagements et les souillures de l’action, la noirceur opaque sous le masque de celui qui veut apporter le bien, les simulacres d’une mission incomprise, comme en Indochine, par la métropole. Le film de Siri ne manque donc pas d’intérêt, qui travaille sur le lien fatal entre l’homme et l’engrenage de la guerre, la jointure entre l’intime et le politique. Mais on se demande si le propos général n’est pas affaibli par le montage, une séquence suivant l’autre, montrant une hyper violence généralisée. Le spectateur est abasourdi, entraîné à un rythme d’enfer : égorgement de villageois par une unité de l’ALN (et l’on pense au massacre de Mélouza en mai 1957), tortures sur des prisonniers algériens (et reviennent les scènes de la Bataille d’Alger de 1957), l’exécution de prisonniers par la pratique de la « corvée de bois », l’utilisation du napalm, les « bidons spéciaux », montré pour la première fois à l’écran (la longue séquence des cadavres noircis par le feu est impressionnante), l’émasculation de soldats français dans une embuscade (et l’on pense à la tuerie d’appelés à Palestro  en mai 1956), et, pour finir, la massacre collectif, épouvantable, à la mitrailleuse de villageois algériens par des militaires français (je ne trouve pas d’équivalent à cela dans l’histoire de cette période)…. Toutes ces abominations mises bout à bout donnent une idée absolument terrifiante de la guerre d’Algérie. Et il est vrai que cette juxtaposition de cruautés dit quelque chose du mal contemporain, en particulier la généralisation d’une violence frappant les populations dans les guerres civiles. Mais la vengeance perpétuelle peut elle constituer la seule explication possible à ce conflit ? Le spectateur accroché à son fauteuil voit les représailles qui s’enchaînent, sans ligne historique cohérente, la violence de la revanche devenant le moteur exclusif des conduites. Avec le risque de l’anachronisme, la plupart des faits évoqués ne se sont pas produit en même temps. Reste qu’au travers de cette production, portée par un souffle sombre et puissant, se lit enfin une part des angoisses, des doutes, des peurs d’une génération incomprise qui avait 20 ans en Kabylie...

Benjamin Stora

[1] Sur cette question, je revoie à mon ouvrage paru en 1991, La gangrène et l’oubli, Ed La Découverte.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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