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L'image

Conférence de Benjamin Stora dans le cadre du cycle de conférences mensuelles 2006-2007 du CEHD, consacré à "L’image de l’ennemi". Cette conférence a eu lieu le lundi 14 mai 2007 au Palais abbatial de Saint-Germain-des-Près et a été diffusée, le 02 Juin 2007 sur les ondes de France Culture. Texte intégral, transcription faite par Taos Aït Si Slimane

 

« Image de l’ennemi »

Cette manifestation ouverte au grand public permet à des conférenciers, choisis parmi les meilleurs experts dans leur domaine, d’exposer l’état de leurs recherches les plus récentes.
Chaque année, un thème est retenu par le conseil scientifique du CEHD, en fonction de l’actualité. Le programme des conférences décline ce thème au gré des différentes époques historiques, mettant ainsi en perspective les problématiques évoquées et la réflexion qui en découle.
Le cycle de conférences mensuelles 2006-2007 du CEHD sera consacré à « L’image de l’ennemi ». Comme tous les ans, cette problématique sera étudiée dans la longue durée historique, à travers les grandes ères historiques et les continents, de l’Antiquité à nos jours.
À l’heure où l’histoire des représentations occupe une place toujours plus large au sein de notre discipline, il a semblé nécessaire d’explorer l’une des thématiques centrales dans l’histoire de la défense et de la sécurité. Figure du « barbare » pour les Grecs et les Romains, ennemi « héréditaire » anglais, visage du conquistador espagnol aux yeux des peuples précolombiens, diabolisation de l’ennemi à l’heure des guerres totales du XXe siècle, ou rapports complexes de répulsion/fascination pour l’ennemi durant les guerres de décolonisation, autant d’exemples de thèmes qui seront abordés cette année.
Comme dans toutes les transcriptions disponibles sur ce site et faites par Taos Aït Si Slimane, l’oralité est volontairement respectée. Si vous constatez des imperfections de forme, je vous remercie par avance de bien vouloir me les signaler, voire me suggérer des corrections, via l’espace de commentaire ou en m’écrivant à : tinhinane[at]gmail[point]com. Les points d’interrogation entre parenthèses indiquent un doute certain sur un mot, voire son absence.

Introduction par ( ?) : Bonsoir et bienvenue pour notre dernière séance de l’année de notre cycle de conférences consacré à l’« Image de l’ennemi ». Nous recevons ce soir Benjamin Stora, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales, à Paris, un des spécialistes Français de l’histoire de la Guerre d’Algérie mais qui a également travaillé sur la Guerre d’Indochine, il y a quelques années de cela, puisqu’il avait même effectué, si je ne m’abuse, un séjour au Vietnam,


Benjamin Stora : Deux, deux ans.

Deux, d’accord. Auteur de nombreux ouvrages, il a participé à de nombreux colloques, certains d’ailleurs organisés par le CEHD. Il nous a semblé être le spécialiste tout indiqué pour aborder, en fin de cycle, cette question, dans ces guerres de décolonisation de la France, ces questions de « Regards croisés » que les Français portaient sur leurs adversaires, d’abord Vietminhs ensuite Fellaghas mais également les regards que les adversaires des Français d’abord Vietminhs et ensuite les Fellaghas portaient sur leurs adversaires Français. Alors, j’insiste bien, le thème, c’est dans un cadre dans lequel une problématique d’histoire militaire, c’est-à-dire que nous ne sommes pas là pour considérer ou pour aborder, comment dire, les visions générales de comment les Algériens voyaient les Français, comment les Vietnamiens voyaient les Français, comment les Français voyaient les Nord-Africains etc., etc. mais du point de vue des combattants de part et d’autres. Donc, vraiment de l’histoire militaire « hardware », si j’ose dire, que nous allons aborder ce soir. Benjamin, tu as la parole.

Benjamin Stora : Merci. Ma communication va traiter de la figure de l’ennemi dans les guerres d’Algérie et d’Indochine. C’est un sujet difficile, évidemment les passions sont encore très vives en France sur le rapport à la mémoire notamment de la Guerre d’Algérie, beaucoup plus que la mémoire de la Guerre d’Indochine d’ailleurs. Donc, c’est un sujet difficile évidemment puisque notamment pour ce qui concerne la Guerre d’Algérie, les passions sont toujours très, très vives, comme on le sait, puisqu’il y avait eu la promesse d’un traité d’amitié entre les deux pays qui n’a pas été réalisé. La polémique est encore extrêmement vive entre les deux rives de la Méditerranée, c’est le moins que l’on puisse dire. Donc, les travaux par conséquent d’histoire entre les deux rives, c’est-à-dire entre historiens français et historiens algériens, pour l’instant sont très difficiles. Disons, qu’il n’y a pas de commission mixte d’historiens instituée qui permettrait précisément de croiser les regards cinquante ans après, un demi-siècle plus tard, et d’essayer peut-être de passer des mémoires blessées, douloureuses à l’écriture de l’histoire distanciée et critique.

Dans toutes les guerres, un des objectifs essentiels des armées est de comprendre l’adversaire, de le connaître, cerner sa psychologie, ses mœurs et ses langues pour pouvoir pénétrer dans son territoire, le poursuivre, l’anéantir. Le regard porté sur l’autre, l’ennemi, est fondamental. Mais dans le cas des guerres d’Indochine et d’Algérie, les deux adversaires se trouvent dans un même espace, dans un même territoire. Les uns cherchant à protéger, à défendre ce pays, ce territoire, les autres cherchant à libérer, entre guillemets, d’une présence considérée comme étant étrangère. Dans ces conditions, le but n’est pas de conquérir un espace mais bien de gagner les populations qui vivent sur place à son point de vue. Dans cette nouvelle guerre des conquêtes des esprits, la fabrication des représentations des ennemis est par conséquent décisive. La bataille de la propagande est une arme qui sera utilisée dans les deux camps. Comment diaboliser l’autre et rendre acceptable, nécessaire sa propre présence ? Il faut par conséquent construire des images ou des représentations pour gagner la bataille des imaginaires, la bataille des esprits. La mémoire des représentations, peut ainsi devenir trafic de l’apparence, est propagé dans toutes les directions de l’espace et du temps. Ce rapport simple, image-imaginaire, représentation-réalité, peut constituer un premier terme de repérage, un point d’appui initial à partir de quoi l’historien peut commencer à dire les représentations des guerres. Ce qui bien entendu n’a pas de contenu définitif et permet seulement d’identifier, provisoirement, ce quelque chose de fuyant, de circulant, d’où peuvent partir, revenir, des représentations, des passions, indéterminées qui circulent entre les deux camps.

Dans cette guerre très particulière, dans ces guerres très particulières contre un autre, souvent soit insaisissable soit omniprésent, il s’agira de toute façon d’un réel décalé, allant même jusqu’à des visions, émanation de rêves, fables, légendes, mythes qui seront utilisés dans l’arsenal de la propagande. Un écrivain vietnamien, aujourd’hui très connu, Bảo Ninh, soldat ayant fait la guerre contre les Américains, de 1969 à 1975, dans son livre très célèbre, « Le chagrin de la guerre », fabrique ainsi des rêves où la guerre se poursuit et où les ennemis deviennent des fantômes. Je le cite : « Ces derniers temps, toutes les nuits, en rêve, je me voyais mourir, je me voyais sortir de mon cadavre, devenir un vampire pourchassant le sang des hommes et des fantômes. Tu te rappelles la bataille de Placam ( ?) en 1972, tu te rappelles les casernes jonchées de cadavres, on barbotait dans le sang jusqu’aux mollets. » Ajoutant qu’en Indochine, comme en Algérie, ce n’est pas seulement et simplement la propagande qui déforme l’image de l’autre mais le legs du passé, les stéréotypes portés soit sur l’envahisseur ou les fantasmes qui se réveillent à propos du colonisateur intraitable ou de l’indigène toujours insoumis.

Que pensez alors d’un l’imaginaire de l’autre qui n’a pas son équivalent dans le réel et qui continue dans un temps très long, et même dans certains cas, qui entend se soustraire au monde réel et qui ne veut pas se conformer à un modèle existant ?

En Indochine, comme en Algérie, cette guerre des représentations et des images de l’autre est aussi forcément inégalitaire. D’un côté, la formidable puissance d’une armée régulière, fortement armée, s’appuyant sur un État pour la construction d’un système de propagande, il s’agit bien sûr de l’armée française, une des plus puissantes au monde mais en phase de reconstitution de son potentiel de combat après la défaite de 1940, de l’autre, des groupes de guérillas qui sont au début faiblement armées, dispersés sur les territoires mais progressivement, on le sait, dans l’enlisement de la guerre par exemple en Indochine, prenant de l’assurance et construisant leur appareil de contrepropagande. Sensées informer pour convaincre les populations civiles, les images et les représentations transforment, marquent, bouleversent les sociétés et des populations, majoritairement rurales d’ailleurs, qui reçoivent ces représentations par l’intermédiaire de tracts, brochures, images venues du ciel, distribués, montrés sur des écrans quelques fois hâtivement dressés.

Quelle réalité, tous ces matériaux transmettent-ils ? Renforcent-ils la puissance de l’un ou de l’autre ? Ou, au contraire, dévoilent-ils son impuissance ? Renforcent-ils une prise de conscience ? Comment sont gérées les émotions provoquées par cette avalanche d’images, récits et propagandes ? Toutes ces questions, nous pouvons nous les poser à propos des guerres d’Indochine et d’Algérie au moment où l’événement se déroulait mais aussi au moment de l’après-coup de l’événement, c’est-à-dire comment a été reconstruite la réalité de l’autre après la guerre de décolonisation. Et nous pourrions ajouter également, quelle image avions-nous, avons-nous toujours, de l’autre, de l’adversaire ? Et quelle vision avait l’autre, le combattant de l’ALN ou du Vietminh, du militaire français ?

Je commencerais donc par parler, bien sûr, de l’Indochine. Dans les récits, rédigés après coup, les dirigeants vietnamiens ont donné de l’armée française l’image d’un colosse, mais d’un colosse aux pieds d’argile, doté d’une grande puissance mais manquant de conviction et de but de guerre. A l’inverse, donnant bien sûr l’image d’un combattant vietnamien habile, sorte de moustique piquant un éléphant jusqu’à le faire s’ébranler puis tomber. Le général Giap, comme on le sait vainqueur de Dien Bien Phu, dans ses mémoires, qui ont été récemment publiées en 2004 à Hanoi, conforte cette vision, je le cite : « A ce moment-là, en 1946, le corps expéditionnaire français en Indochine comptait dans ses rangs 90 000 hommes, de notre côté, nos effectifs s’élevaient approximativement à environ 70 000 hommes. Un rapport donc à peu près égal en hommes. En revanche, sur le plan de l’organisation, de l’armement et de l’équipement technique, il y avait un grand écart. Le corps expéditionnaire français était formé d’hommes de troupes professionnelles avec infanterie, artillerie, blindé, aviation et marine, c’étaient les vainqueurs de la Seconde-Guerre Mondiale, ils possédaient un armement moderne. A l’inverse, nos hommes presque nouvellement engagés étaient de simples fantassins, peu équipés et pauvrement entraînés. L’armement était en général hétéroclite. » Face à une telle armée très puissance, donc un ennemi très puissant, le Vietminh préconise la technique de guérilla et le général Giap explique : « au point de vue militaire, la conférence du Parti décida de promouvoir avec détermination le passage à une résistance nationale, pour cela, il était nécessaire de développer la guérilla sur l’ensemble du pays, particulièrement dans la zone occupée, d’accroître la force de la milice populaire, d’appliquer la tactique de la guerre de mouvement et d’anéantir les postes isolés de l’ennemi. On pourrait ainsi le conduire à restreindre son périmètre d’occupation, on mènerait enfin les attaques surprises contre de petits centres urbains occupés. » En fait, le Vietminh est loin de devoir ce succès, contrairement à ce que dit Giap dans ce texte, à des groupes de guérillos isolés, ou à des initiatives audacieuses en matière de tactiques locales. Dès le début de la Guerre d’Indochine, en 1946-47, les hiérarchies élaborées sont établies en de nombreux endroits. Le réseau s’est développé très rapidement et l’organisation verticale, partant du haut commandement pour aboutir, au village le plus extrêmement reculé était extrêmement efficace. Des agents de liaisons, appelés les cambos ( ?), membre du Parti communiste, spécialisés dans le sabotage et la lutte antireligieuse voyagent partout, coordonnent les opérations locales, les plans d’ensemble ou travaillent avec les Français en vue de les espionner. Il règne une discipline de fer dans les petits groupes qui sont chargés d’encadrer la population, mais aussi dans les troupes régulières. Les militants nationalistes sont absorbés dans l’organisation militaire, supervisés par des commissaires politiques sous la menace le plus souvent d’autres nationalistes, sous couvert d’urgence militaire sont impitoyablement éliminés. La lutte contre l’analphabétisme est très vite assimilée à l’enseignement d’un marxisme élémentaire. En fait, l’appareil administratif du gouvernement de Hồ Chí Minh est simplement évacué de Hanoi vers les maquis dès le début des hostilités en décembre 46 – janvier 47. Le contrôle, déjà sévère, exercé lui permet de réunir des troupes, de les organiser, distribuer des vivres, organiser les finances et s’adresser au marché international pour obtenir des armes. Après la révolution chinoise, de 1950, les armes et les instructeurs viendront en masse de l’État chinois maoïste. Ainsi équipé et encadré nous voilà par conséquent loin de l’image d’un partisan ( ?), isolé que l’on trouve dans le schéma de la guerre révolutionnaire. En fait, à partir de 1950, le général Giap commence l’entrainement de cadres destinés aux troupes régulières, Chu Luc, qui sont d’abord organisés en groupes de combat autonomes, puis en régiments classiques et en divisions. En 1954, au moment de Dien Bien Phu le Vietminh dispose de 14 divisions et n’a cessé d’augmenter ses forces en fonction de rythmes d’arrivées d’armes. Pendant toute cette durée de Guerre d’Indochine, le Vietminh n’est pas un simple groupe de guérilla dispersé sur le territoire vietnamien. Il a le caractère d’un État installé sur son sol qui tente de fonctionner malgré des conditions de quadrillage et de répression, ce qui le distingue fondamentalement du mouvement révolutionnaire algérien qui est, lui, contraint sans cesse de construire, de bâtir, de rebâtir sur du sable. À partir de ce quadrillage étroit exercé par les responsables communistes, il est bien difficile, voire impossible de voir comment un combattant vietminh pouvait regarder, appréhender le soldat Français. Ce combattant était en fait fortement conditionné par un dispositif de propagande sophistiqué, mis en œuvre par un appareil politico-militaire. C’est par le filtre de la propagande que se dessine le visage du soldat Français. Le commandant Hogard dans un article, « Le soldat dans la guerre contrerévolutionnaire », publié en février 1957, estimait que le Vietminh consacrait la moitié de son temps à la formation politique et à la propagande pour ses troupes. Une directive d’ailleurs du Vietminh, de juin 1952, donne le ton de cette propagande : « Faire de la propagande, c’est mobiliser et éduquer la population de façon à lui faire haïr l’ennemi. Ainsi, elle est pleine d’ardeur pour la reconstruction nationale et pleine de confiance dans la victoire finale. Le peuple porte dans son cœur l’amour de la patrie, la haine de l’ennemi et la volonté de vaincre. » Le thème central du développement de cette propagande et donc par conséquent le rejet, voire même la haine des ennemis Français, des impérialistes, des blancs, des riches etc., etc. on trouve, dans les appels et dans les tracts, aussi bien sûr des atrocités qui sont décrites, commises par des soldats Français, des atteintes à la dignité humaine et le Vietminh va inventer en particulier des histoires de viols commis sur des femmes Vietnamiennes.

L’autre thème de la propagande est celui de l’indépendance. La puissance de ce mot d’ordre de l’indépendance impressionne d’ailleurs certains officiers Français qui voient dans l’emploi systématique de slogans simples une technique de propagande, de contrepropagande efficace. C’est par raisonnement analogique d’ailleurs que des spécialistes Français de la guerre psychologique appuieront sur le mot intégration pour contrer le mot d’indépendance. Ce mot d’intégration lancé, comme on le sait, par Jacques Soustelle en 1955. La lecture de récits de propagande et le public militaire auxquels s’adressaient ces messages permet de voir comment le Vietminh regardait l’armée française en Indochine. Elle le voyait en fait comme une majorité de soldats coloniaux, envoyés au combat contre leur grès, ne connaissant pas, les frères coloniaux, entre guillemets, qu’ils combattaient et les hommes de troupes, séparés d’eux, Français d’origine, manipulés eux aussi par le système capitaliste. Ces deux groupes, les coloniaux et les Français de souche, étaient considérés, entre guillemets, des victimes du système colonial français. Le général Navarre d’aideurs citait les chiffres suivant à propos de la composition des troupes : 54 000 Français, 20 000 Nord-Africains, 18 000 Africains, 20 000 légionnaires. Les troupes nord-africaines et d’Afrique noire qui appartenaient, je cite, « aux peuples coloniaux captifs » étaient invitées « à se révolter contre leur maître impérialiste », je cite toujours, et à « former un bloc solide avec les autres nations opprimées ». On leur promettait de les rapatrier, de les amnistier, de les protéger sur place et ce type de propositions était également formulés pour les hommes de la Légion étrangère. En fait, on le sait par différents travaux historiques, peu de Maghrébins ou d’hommes venus d’Afrique noire ont répondu à ces appels de propagande. Les thèmes de propagande à l’égard de Français de souche suivaient, eux, de près la ligne du Parti communiste français. C’est-à-dire contestation du fondement de la guerre, le commandement militaire et les responsables politiques français étant mis en accusation et il était expliqué que la France abandonnait ses soldats. C’était le thème central, le thème de l’abandon, par le pouvoir politique des soldats. Était le thème central de la propagande communiste pendant la Guerre d’Indochine. Le leitmotiv interne de la propagande est donc l’indépendance et l’usage externe était la diffusion du mot d’ordre de « la sale guerre » qui est le mot d’ordre de la Guerre d’Indochine. Le sang de milliers de jeunes Français honnêtes mais égarés versé pour les capitalistes français et Wall Street, je cite évidemment tous les arguments de propagande.

L’accent est mis sur la contradiction par conséquent entre la troupe et les officiers. Le Vietminh diffuse des émissions de radio au cours desquelles des prisonniers de guerre font part, je cite, « de leur doute à l’égard de la démocratie française » et naturellement ils louent les bénéfices apportés par le matérialisme dialectique. Les notes internes du Vietminh recommandent ce que l’on appellera, entre guillemet, le lavage des cerveaux des militaires français. Je cite cette note interne du Vietminh : « Lorsque nos volontaires capturent des soldats ennemis sur le champ de bataille, qu’il s’agisse de soldats Français ou des fantoches vietnamiens, ils doivent immédiatement envoyer les captifs, en suivant la voie hiérarchique, jusqu’au quartier général où ils seront interrogés. Nos camarades du Parti doivent utiliser tous les moyens pour amener les captifs à faire de la propagande antifrançaise sur les ondes ou dans leurs lettres, où ils exposeront les faiblesses de leurs troupes et les actes de violence commis par les forces françaises. » On retrouvera ainsi dans des lettres, des témoignages allant dans le sens voulu par le Vietminh mais des récits révélant aussi des troubles de méconnaissance de la réalité subie ou vécue cruellement, je cite, « Depuis 17 mois, - explique ce sous-officier, en janvier 1954, dans un tract du Vietminh – je me battais contre ce peuple que je ne connaissais même pas, si l’on me demandait pourquoi je suis venu en Indochine et pourquoi la France mène la guerre dans ce pays, j’aurais honte de ne as savoir répondre. »

Pour les soldats Français en Indochine, car il faut maintenant bien sûr voir comment de l’autre côté la chose se passait, il est vrai que pour les soldats Français en Indochine, l’adversaire Viet est d’abord un combattant invisible mais qui dispose d’une bonne perspicacité dans la manœuvre militaire. En 1950, le capitaine Jean Pierre note dans un rapport, à propos de la défaite de la RC4, je le cite, « Objectivement et sans esprit de critique, on peut voir deux grandes causes à cette défaite. Une énorme supériorité numérique et matérielle de l’adversaire et des fautes de conception et de coordination et d’exécution de notre part. L’opération PUMA ( ?) où nous nous étions heurtés à un plan de feu de mitrailleuses lourdes, que nous n’avions pas pu entamer, nous avait prouvé les progrès tactiques de l’ennemi. Un capitaine et un sergent rescapés de Dong Khê avaient vu passer des colonnes viets ininterrompues, du lever du jour à la tombée de la nuit, tant sur la RC4 que sur des pistes. » Et à propos de l’opération du RC4 près de Lang Son le général Carpentier de son côté note, je cite : « Les Viets avaient commencé à manœuvrer et bien manœuvrer, les renseignements que nous avions eu dans la nuit de samedi à dimanche étaient terriblement angoissants, ils faisaient état d’une poussée rebelle dans la région de Lan Haï ( ?) sur la RC1, la RC4 et la RC1 étaient bloquées, c’étaient tous les gens Lang Son enfermés, avec toutes l’artillerie et toutes les compagnies de transport qui menaçaient d’être pris dans une souricière. »

La réalité de la société vietnamienne apparaît pas simplement bien sûr les récits de combats mais aussi à travers l’expérience de la vie menée avec les troupes supplétives car, c’est un aspect extrêmement important dont il faudra aussi tenir compte au moment de la guerre d’Algérie car c’est par l’intermédiaire de ce que l’on appelle les partisans que les soldats Français prennent connaissance de la réalité locale au niveau des mœurs, des langues, de la façon de vivre etc. Jean Pouget, qui fut aide de camp du général Navarre, raconte sa vie de section dans la jungle, avant sa capture par les Vietnamiens, je cite : « Une fois, j’étais partie avec quatre partisans pour faire une reconnaissance en territoire chinois. C’était une promenade, un peu longue peut-être, mais nous nous ne pressions pas. Nous couchons dans les villages thô, chez des cousins et pour nous recevoir dignement ils tuaient un petit cochon ou des volailles. Le soir, on fumait la pipe à eau autour du feu en racontant des histoires. Je parlais très convenablement le dialecte thô et je comprenais le sabir chinois qui sert de langue véhiculaire dans la région. Les Viets nous suivaient à la trace, deux partisans sont restés sur la piste pour le retarder, je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. » La connaissance de la langue, la familiarité avec la population locale ou la vie militaire en dehors de la caserne, tout cela bien sûr favorisait la reconnaissance de l’ennemi, mais qui était le plus souvent assimilé non pas un nationaliste mais à un militant communiste très discipliné. Cette reconnaissance du militant discipliné à qui l’on reconnaissait une valeur dans la guerre, telle que je viens de le décrire, n’aura pas la même ampleur, la même envergure notamment au moment de la Guerre d’Algérie. Parce que c’est un phénomène bien sûr tout à fait classique et connu, plus que tout autre les militaires ont vécu, dans leur chaire et dans leur esprit, la continuité Indochine - Algérie. Une anecdote mille fois attestée par des témoins directs atteste de cet état d’esprit. Bien des militaires Français longtemps ont confondu ou ont appelé leurs adversaires Fellaghas, entre guillemets, les Viets. Le terme étant interchangeables bien évidemment. La Guerre d’Indochine a aussi bien sûr, c’est moins connu en France, imprégnée de leur côté, de leur point de vue, les combattants Algériens. J’en veux pour preuve, dans un livre, et cette preuve existe dans de très nombreux livres autobiographiques qui ont été rédigés par d’anciens membres de l’ALN, où l’on peut lire dans cette autobiographie d’un ancien de l’ALN, je le cite : « J’ai bien faim, dit Si Salah. Lakhdar de son côté explique maladroitement, un officier de l’armée française d’Indochine nous disait que c’était la faim qui obligeait les animaux à quitter leur refuge et à descendre vers les zones populaires. Si Salah assommé par les propos de l’ancien combattant lui lança un regard réprobateur, son historiette anecdotique ne sembla pas lui plaire, il l’a jugé gauche et maladroite, aussi répliqua-t-il d’une voix dure, ici nous ne sommes pas en Indochine. Non répond Lakhdar, nous sommes en guerre et nous poursuivons les mêmes idéaux que les Indochinois. », c’est un extrait d’un livre qui porte pour titre « Le rescapé de la ligne Maurice », qui a été publié il y a deux ans en Algérie. Jean Planché ( ?) a montré que le malaise de l’armée française est né, ou tout au moins a explosé, lors bien sûr de la Guerre d’Indochine. Une génération de soldat a là-bas connu un revers important et s’est promis, comme on le sait, de ne plus accepter de nouveaux reculs. Les officiers Français pour autant, connaissaient-ils le terrain indochinois que celui de l’Algérie ? Avaient-ils une perception plus fine de leurs adversaires ? C’est ce que l’on verra bien sûr à propos de la Guerre d’Algérie. Mais avant de passer à cette question de la Guerre d’Algérie, je voudrais simplement mentionner la reconstruction de l’après coup, c’est-à-dire la vision que l’on a pu avoir de l’autre, c’est-à-dire soit du soldat Français, soit du combattant Vietminh, dans le cinéma de fiction de l’après-guerre d’Indochine.

Dans l’après-guerre d’Indochine, il y a eu un certain nombre de films, français essentiellement, qui ont bien sûr tenté de restituer, par la fiction, ce qui s’était passé en Indochine. Citons quelques uns de ces films : « Mort en fraude » de Marcel Camus, « Patrouille de choc » de Claude-Bernard Aubert, « Charlie Bravo » de Claude-Bernard Aubert et « Les parias au fort du fou », réalisé en 1962 par Léo Joannon, « Les parias de la gloire », un film avec Maurice Ronet. Ces films ont été réalisés entre 1957 et 1965. Dans ces films, ce qui revient le plus souvent c’est le thème de la patrouille perdue, de l’homme isolé qui tente de pacifier un village harcelé par les combattants du Vietminh. C’est le thème général, par exemple dans « Charlie Bravo » celui du commando de parachutistes français qui essayent d’attaquer des Vietnamiens pour délivrer une infirmière. En fait, à travers ces films, y compris dans le film « Les parias de la gloire », ce qui se dégage, y compris lorsqu’on voit toutes les ressources de la guerre psychologique, c’est l’isolement des soldats Français et l’invisibilité du combattant Vietminh en face. Mais le film le plus important, que vous connaissez, évidemment, c’est « La 317ème section » de Pierre Schoendoerffer qui a marqué fortement les esprits, qui est sorti sur les écrans en 1964. Comme on le sait, dans ce film en noir et blanc, qui se situe au moment de la défaite de Dien Bien Phu, et qui rappelle d’ailleurs d’autres films américains comme celui de Raoul Walsch qui s’appelle « Objectif Burma », où l’on voit sur ce théâtre de la jungle où errent des hommes perdus, harassés, qui sont poursuivis par des ennemis invisibles, où le combat se réduit aux traînées lointaines de balles, à des embuscades ennemies insoupçonnables. C’est ce film, « La 317ème section », qui va marquer profondément les imaginaires et on peut se poser la question de savoir, dans le fond, au fond si ce n’est pas tant le problème de la rareté des images, à propos de la Guerre d’Indochine, qui pose problème mais bien le sens de ces images. C’est-à-dire à chaque fois une patrouille isolée, des hommes isolés, coupés de tout, de l’arrière et du front qui symbolise lui-même le drame indochinois de ces années 50.

L’erreur politique militaire française, refus américain on le sait du sauvetage de Dien Bien Phu, disparition de milliers de soldats dans les camps de rééducation, la Guerre d’Indochine va se transformer en une histoire difficilement reconnaissable, longtemps défigurée ou refoulée purement et simplement et où naturellement on ne verra pas simplement la figure de l’autre mais la figure su soldat Français lui-même. La disparition s’opère dans cette double dénégation qui va rester comme une sorte de secret de l’histoire française, puisque comme on le sait il y a eu près de 80 000 morts du côté français en Indochine, soit infiniment plus que le nombre d’Américains tués pendant la Guerre du Vietnam. Entre 1964 et 1975, 58 000 Américains alors qu’il y a eu 80 000 morts du côté français en Indochine. Et c’est bien sûr infiniment plus que le nombre de soldat Français tués en Algérie, c’est même pratiquement trois fois plus. Pourtant l’Indochine est restée et va rester une ombre dans la mémoire nationale française, coincée entre les années noires de l’Occupation, collaboration de 1940-44 et les événements, entre guillemets, de Mai 68. En fait, c’est la Guerre d’Algérie, en France qui va s’installer comme la référence centrale de la guerre de décolonisation, comme l’instant de la décolonisation. Il faudra pratiquement attendre 30 ou 40 ans pour que réapparaisse et se reconstruise la mémoire de l’Indochine par les images notamment à travers le nouveau film de Pierre Schoendoerffer, le film, « Dien Bien Phu », en 1992, c’est-à-dire presque 40 ans plus tard.

L’autre aspect bien sûr de la vision de l’autre, c’est la Guerre d’Algérie. La Guerre d’Algérie parce qu’il y a, je l’ai dit déjà, une sorte de prolongement, de prolongation entre naturellement ces deux séquences d’histoire. À la suite de la Guerre d’Indochine, les principaux théoriciens Français de la guerre révolutionnaire ont regardé les indépendantistes algériens comme intégrés, en dépit de leur foi religieuse musulmane, à un vaste dispositif, celui du communisme international. C’est cette dimension pendant très longtemps, pendant au moins trois ou quatre ans, qui a été au centre, disons, de la construction de l’appareil de propagande. Se faisant, le caractère singulier de la lutte algérienne s’appuyant sur un mélange de recours à l’Islam traditionnaliste et de formulations socialisantes, ce mixte entre Islam et socialisme qui construisait l’idéologie politique du FLN, était dans le fond assez peu analysée. Pour de nombreux officiers, si les combattants algériens se croyaient engagé dans une action indépendante, ils étaient en fait à la merci des manipulations chinoises et soviétiques à travers l’aide financière ou la livraison d’armes. Que les révolutionnaires algériens, les indépendantistes algériens soient des nationalistes à l’origine de l’insurrection et qu’ils soient parfois à leur insu transformés en une sorte d’avant-garde du mouvement international ne changeait rien à la perception. Le commandant Jacques Hogard, écrivait ainsi en 1957, je le cite : « L’ennemi est en définitif toujours le même. La doctrine marxiste-léniniste de la guerre révolutionnaire s’est révélée suffisamment efficace depuis quelques années pour que quelque soit la mystique dont ils se réclament les mouvements subversifs de toute obédience l’empruntent désormais. » Tous les analystes de la guerre révolutionnaire, comme le colonel Lacheroy, sont d’accord sur le fait que l’idéologie marxiste renforce la fibre morale des combattants et représente donc une force beaucoup plus puissante aussi bien sur le plan matériel que psychologique que le simple nationalisme. La dimension religieuse est prise en compte mais comme une croyance à un retour à un âge d’or disparu, celui de l’avant colonisation, mais sans cesse intégré et comparé à l’idéologie communiste, comme promesse d’un monde meilleur, sorte de millénarisme populaire. Pour en revenir toujours au commandant Hogard qui dit, pour précisément opérer ce rapprochement entre nationalisme et communisme : « Il est impossible de ruser avec le communisme. Il n’y aura donc à la guerre révolutionnaire une antithèse, la parade et la riposte par la guerre contrerévolutionnaire. » C’est donc ces guerres du futur, qui n’en auront pas moins pour autant un caractère moins total que les guerres classiques puisqu’elles feront appel à toutes les forces économiques, sociales et politiques, bien sûr sans utiliser les armes de destruction massive.

Observant l’ennemi qui évolue en Algérie, un groupe d’officiers français, sous le pseudonyme de Ximenés, propose, je cite : « La démoralisation de l’adversaire et l’intoxication par de fausses informations. » Le colonel Trinquier, dans l’article « Contre-guérilla », préconise des mesures visant à priver l’ennemi de ses approvisionnements d’armes et de vivres par la destruction de ses positions locales les plus assurées. Le commandant Hogard propose la destruction de l’appareil politico-administrativo-militaire révolutionnaire. « Cet appareil devant être considéré - je cite- comme le véritable ennemi. » Charles Souiri ( ?), qui lui aussi fait partie de ceux qui ont beaucoup écrit sur cette question de la propagande et de l’image de l’autre, insiste, comme d’autres, sur les réformes sociales qui doivent répondre aux besoins du temps et aux aspirations des populations algériennes. Ces réformes ne devront pas seulement satisfaire des exigences populaires, mais aussi, je cite, « avoir pour but la suppression des contradictions internes de la société qui ne peuvent qu’alimenter la propagande de forces révolutionnaires. » Dans ce sens, l’ensemble de ces théoriciens ou idéologues réclament, dans leur conception d’une Algérie nouvelle, une plus grande égalité citoyenne et un plus grand encadrement administratif pour ce vaste territoire qu’est l’Algérie. Les militaires françaiss ne voient leur ennemi, en grand partie, qu’à travers ce prisme d’un appareil idéologique qui est construit, l’Algérien nationaliste indépendantiste restant un combattant dans le fond à l’idéologie peu claire, peu saisissable qu’il suffira de couper de son milieu naturel, le village, le douar, le quartier de la ville pour pouvoir bien entendu le capturer, le couper de la population locale. Or, un bon connaisseur de l’Algérie, qui a travaillé aussi avec les militaires, l’ethnologue Jean Servier, s’irritait de cette perception dès 1957, je le cite : « Les officiers de l’action psychologique ne connaissaient rien à l’Algérie, ils transposent leur nostalgie indochinoise sur le problème algérien, il font-là un pénible transfert. » Du côté des Français, il y avait là non des combattants bien sûr mais des rebelles, qu’il fallait punir, au milieu des Français égarés, qu’il fallait remettre dans le droit chemin. Les noms employés par les autorités militaires et civiles françaises rappellent que l’ennemi n’est pas pendant très longtemps reconnu même s’il est implicitement désigné. Il faudra attendre pratiquement 1959-60 pour que la désignation de l’ennemi soit effective. Jusqu’à cette époque-là, il s’agira exclusivement de hors la loi, de rebelles.

Du côté algérien par contre, on avait en face de soi, des soldats qui combattaient, pour reprendre la terminologie algérienne, au sein d’une armée coloniale, dans une guerre jugée illégitime. Pour les Algériens en effet, l’évolution de l’image de l’ennemi ne dépend pas seulement des événements, des développements de la guerre elle-même mais aussi de tout un long passé historique. La fabrication de l’image de l’autre ne révèle pas seulement la désignation de l’adversaire militaire mais dévoile la nature oppressive d’un système, qu’est le système colonial. Et le mot indépendance, lancé aux soldats français, s’accompagne en fait de revendications multiples. L’ALN, tout comme d’ailleurs les officiers qui tentent de promouvoir une Algérie nouvelle, propose tout un dispositif qui est celui d’un retour au passé précolonial, donc musulman, embelli, ré-imaginé, la réaffirmation d’une personnalité historique, avec l’édification d’une nation centralisée, conçue en fait sur le modèle jacobin de la Révolution française. Je ne vais pas m’attarder sur toutes les citations qui font largement référence à ce modèle jacobin de la Révolution française que l’on retrouvera notamment dans la plate-forme de ce que l’on appelle le Congrès de la Soummam, qui a été adopté en aout 1956. Le blocage de la situation coloniale, selon cette propagande, légitime le passage à l’action violente et la rupture avec toutes les réformes proposées par la France dans le cadre de l’intégration. C’est à travers ce cadre politique et de propagande, c’est-à-dire la poursuite en fait ininterrompue d’une lutte anticoloniale que l’ALN construit son image de l’autre, c’est-à-dire du soldat appelé ou rappelé, venant de métropole ou des officiers. Il inscrit par conséquent cette image dans une conception de la longue durée.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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