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L'image

La France avait voulu « effacer » les évènements de sa mémoire. Stora, Favre et Alfonsi les ressuscitent. Trois ans d’enquête. Quatre heures d’images. Le choc des témoignages. Trente ans après. Enfin…

En 1971, vingt-six ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, la sortie du film d’André Harris et Alain de Sédouy, réalisé par Max Ophuls, « Le Chagrin et la pitié », fut reçue  comme un choc par les Français. Ce film révélait une vérité désormais admise mais jusqu’alors largement gommée : les résistants avaient été minoritaires face aux non-engagés, aux pétainistes et aux collaborateurs. Ainsi s’effondrait le mythe du « résistancialisme », fondé en 1945 et sur lequel, après la tourmente, s’était ressoudé, vaille que vaille, la société française.

Aujourd’hui, presque trente ans après la fin de la guerre d’Algérie, le film « Les années algériennes » conçu par Benjamin Stora avec Bernard Favre et Philippe Alfonsi –trois ans d’enquête- va provoquer un second choc, tout aussi violent, mais d’une autre nature.

« En 1962, au contraire de ce qui s’était passé en 1945, il n’y a pas eu de reconstruction de l’Histoire, d’unanimisme et de consensus, mais une évacuation, un refoulement des évènements d’Algérie, explique Benjamin Stora. Il fallait un jour donc en arriver à une vérité historique, à une analyse scientifique collective ».
Né à Constantine, maître de conférence à l’université Paris VIII, sociologue, Stora est le meilleur historien de cette période « dans laquelle la France est entrée et sortie en aveugle ». Il a réalisé une étude sur cette guerre, beaucoup écrit lui-même et répertorié plus de 1 400 livres consacrés à la question.  « En revanche dit-il, il existe une forme d’amnésie, celle de l’image ».

En août 1990, le documentaire spectaculaire réalisé par le Britannique Peter Batty, entaché de quelques erreurs historiques et d’un parti-pris pro-FLN affiché, n’a pas fait avancer les choses. Il en va autrement désormais.
De ces quatre heures de projection on sort à la fois chaviré par la violence et éclairé par la précision d’un vrai travail d’enquête qui replace les faits dans une perspective objective et cohérente. La parole est à quelques « célébrités », mais aussi aux fellagas, aux harkis, aux « bidasses », et enfin surtout à un véritable historien-sociologue capable de se tenir à distance. Ce film joue non pas sur le choc des images, mais sur celui des témoignages. Et il n’épargne personne.

Certaines images sont pourtant surprenantes. Notamment celles, inédites, de François Mitterand, alors mince jeune homme brun, à l’œil papillonnant, ministre de l’Intérieur, prononçant un discours dans les Aures en novembre 1954. « Nous voulons tout faire pour éviter une sorte d’état de guerre…. Mais nous châtierons de manière implacable les responsables des agissements armés contre l’ordre… »

Autres images, abominables celles-là, du massacre de Melouza, en Kabylie, perpétré par le FLN le 28 mai 1957. 301 cadavres algériens à propos desquels, trente ans après, Mohamed Saïd, responsable de la wilaya 3, dit froidement en guise d’oraison funèbre : « Le sang des traîtres devait couler avant celui du soldat français… » Les « traîtres », femmes et enfants compris, étaient simplement soupçonnés d’être des partisans du MNA, mouvement nationaliste qui faisait de l’ombre au FLN. On est là dans la guerre algéro-algérienne.

Images encore, celles de Sakiet-Sidi-Youssef, village tunisien, sanctuaire FLN bombardé par l’aviation française un jour de marché. Le pilote ignorait bien sûr, qu’il allait câtier surtout des civils. Il précise aujourd’hui qu’il n’a pas lâché de napalm sur Sakiet, mais que, lors d’autres opérations, l’armée française s’est beaucoup servie du napalm. « On ne prononçait pas ce mot, explique le pilote, on appelait ça des « bidons spéciaux »…Oui, j’ai brûlé des types ; j’en ai même vu un courir, il était en feu… »

Paul Teitgen, ancien secrétaire général de la police à Alger, qui démissionna quand les parachutistes furent chargés de l’ordre dans la capitale, accuse avec violence le général Bigeard : « Les cadavres retrouvés dans la mer avec les pieds pris dans un bloc de ciment, ça s’appelait « les crevettes Bigeard »…
Un soldat : « le jour, je faisais l’instituteur, la nuit, j’étais responsable d’un mortier avec lequel j’ai tiré sur le village.

C’est une ambiguïté difficile à vivre. Qu’est-ce qu’on raconte, le matin, à des gens sur lesquels on a tiré la nuit ? On est mal dans ses Pataugas… »
Un pied-noir : « parfois, la mémoire s’efface….Il faut croire que le sang sèche très vite sous le soleil… »
Et puis, Francis Jeanson et les « porteurs de valise », toujours certains, trente ans après, d’avoir fait le bon choix.
Et puis, la foule des anonymes, des témoins de torture et d’exactions aussi épouvantables d’un coté que de l’autre…

Au fil des minutes, on se sent englué, enlisé, dans ce film têtu et dans ces évènements d’une complexité inouïe où le crime de guerre pullule dans chaque camp. Et l’on comprend ce refus constant de la part des appelés ou des rappelés de parler à leurs enfants de ce qu’ils ont vécu. Parfois les enfants s’expriment…propos d’un jeune raciste à son père : « Je ne comprends pas ! Toi t’as fait la guerre là-bas et aujourd’hui t’acceptes les bougnoules comme copains… »

« A l’hôpital, avoue un ancien du contingent, j’ai vu des soldats français vivants qui avaient été émasculés par le FLN. Ils ne voulaient plus rentrer en France ni revoir leur famille. On les appelait les « inconsolables »…Voyez-vous, monsieur, on  en a trop bavé, on a trop encaissé de choses révoltantes. Trop… »

Le dernier volet intitulé « Et pourtant…la guerre est finie », montre que les interrogations posées par la guerre d’Algérie n’ont pas disparu, et qu’elles cheminent, plus ou moins masquées, dans notre société. Il existe, latente, une crise de la nation française qui a éclaté en 1962, avec la décolonisation, et qui n’a pas été réglée jusqu’à présent. La question demeure de savoir quelle est aujourd’hui la place de la France dans le monde. « Avec deux effets identifiables, précise Stora : 1) Quelle attitude doit avoir la France à l’égard des populations du Sud ? Question non réglée. 2) Est-ce qu’aujourd’hui l’acceptation de la citoyenneté française doit passer par la renonciation au statut personnel, c’est-à-dire cette identité qu’est la religion musulmane ? »

Ce débat de fond, déjà entamé dans l’Algérie coloniale, on le retrouve encore exacerbé au cœur des banlieues, dans la société française de 1991. C’est un effet différé, qui se poursuit sourdement, sans être formulé avec clarté. Les retombées des « Années algériennes » sont, selon Stora, « plus profondes et importantes pour notre société que celles de Mai 68. les historiens se rendront compte que la vraie fracture de l’après-1945 ne se situe pas en  1968 mais entre 1958 et 1962, années clefs de la grande rupture de la guerre d’Algérie. »

« Entre les Algériens et les Français explique le philosophe Cornélius Castoriadis, il y a un couteau ; et ce couteau c’était toute l’imagerie française sur les Maghrébins, les Algériens en particulier, à la fois sur le plan du meurtre et sur le plan sexuel … »

« Les plaies ouvertes par cette guerre, conclut Stora, ne sont pas refermées ». C’est l’évidence. L’un des mérites de ces quatre heures d’émission est d’oser les éclairer crûment, sans parti pris.
L’Histoire, enfin, pourrait-elle, à pas comptés, commencer à s’avancer sur ces souvenirs empoisonnés ?

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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