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Pourquoi Good Morning Djebel et La 7ème compagnie au Vietnam n’ont jamais été tournés ? Benjamin Stora s’est posé la question dans son livre, Imaginaires de guerre.

Pour vous, qu’est-ce qu’un “imaginaire de guerre” ?


Un imaginaire de guerre, c’est un système de représentation porté par chaque individu quand sa société est en état de conflit, d’affrontement ou de haine. C’est une mémoire particulière, traumatique. Un imaginaire de guerre, en fait, renvoie toujours à une autre guerre, il y a toujours un phénomène de déplacement.

 

Dans la mémoire collective française, l’Algérie remplace et rachète l’Indochine ?

La guerre d’Algérie a plus renvoyé à la guerre américaine du Vietnam qu’à la guerre coloniale française d’Indochine. La guerre de conquête coloniale de 1830 n’existe pas, on n’a pas de référence à cette guerre-là dans la mémoire française. Comme on ne fait pas référence à la guerre de décolonisation, soit en Indochine, soit à Madagascar. Non, on fait référence à une autre guerre, menée par les États-Unis. Ainsi, par renvoi, par déplacement, l’imaginaire de guerre en France pour l’Algérie se hisse à la hauteur de États-Unis.

C'est occulté parce que l’Indochine met définitivement fin à la puissance coloniale française ?


Tout à fait. L’Indochine renvoie à une date clef : Diên Biên Phu. Or, il n’y a pas eu de Diên Biên Phu en Algérie. La hantise des Français c’est Diên Biên Phu : «la France ne connaîtra pas de nouveau Diên Biên Phu militaire, mais connaîtra-t-elle un Diên Biên Phu diplomatique ?». Ce qu’il faut effacer, c’est l’incontestable défaite militaire. Alors que sur la guerre d’Algérie, dans le fond, les Français peuvent argumenter comme les Américains : «nous avons perdu sur le plan politique, mais nous n’avons pas perdu sur le plan militaire». Il y a cette espèce d’argutie qui leur permet de ne pas regarder la réalité en face, le fait qu’ils ont perdu en Algérie et au Vietnam.
 

On a l’impression qu’aussi bien en Algérie qu’au Vietnam, les moyens de communication modernes ont complètement changé la mise en perspective historique.
 
Oui, et la construction de l’imaginaire. La guerre française d’Algérie, c’est le transistor, c’est la radio. Alors que la guerre américaine du Vietnam, c’est l’apparition de l’image de télévision. C'est très important, parce que les imaginaires de guerre vont se construire sur l’Algérie autour du bruit et du son, donc sur du non-visible et du non-représentable. Alors que la guerre du Vietnam renvoie à un imaginaire d’images fortes, accentuées, redoublées par le cinéma américain, qui va même effacer l'image de la télévision. L’image forte de la guerre d’Algérie, c’est de Gaulle en uniforme au vingt heures. Le “Père de la Nation” s’adressant à ses enfants. C’est la seule image. Les opérations militaires dans les djebels, les hélicos, les déplacements de population, la torture, la bataille d’Alger... Toutes ces images-là n’existent pas. D’autant qu’ensuite la fiction n’est pas venue combler le déficit des images télévisuelles. Elle n’a pas pris à bras le corps le problème des images de la guerre d’Algérie, parce qu’elle a produit des images allusives, qui contournent, qui nous parlent de l’avant et de l’après, mais jamais du pendant. Et puis les films qui ont essayé d'en parler réellement, comme le film de Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger, film italien, n’ont pratiquement jamais été montrés en France. Ce dernier, sorti dans une seule salle en 1970, censuré immédiatement, n’est jamais passé à la télévision française. Absence à la télévision et faiblesse de la fiction : autant de signes de la disparition de l’Algérie de la conscience française. Ainsi, de 1962 à 1990, il y a un trou béant de toute l’intelligentsia française. Aujourd’hui, c’est différent, il y a 3 690 000 spécialistes de l’Algérie... Mais entre 1962 et 1988, date de l’effondrement du parti unique, le Front de Libération Nationale : rien. Même à l’occasion d’événements importants, comme le Printemps berbère en 1981 ou l’assassinat d’Ali Messali, en 1987, sur le boulevard Saint-Michel à Paris. A priori, disparition de l’Algérie de la conscience française. Mais disparition apparente, parce qu’en fait l’Algérie existe de manière souterraine, travaillée par ses démons, par des fantasmes, et par la question nationale notamment.

Et puis par la forte immigration en France ?
 
L’imaginaire de guerre réapparaît de tous les côtés dans les années 1980. C’est assez extraordinaire car, à mon avis il réapparaît parce que de l’autre côté de la Méditerranée, ça s’effondre, ça se recompose et ça interpelle la France. Et qu’à partir de ce moment-là, la mémoire de la guerre d’Algérie revient. Mais elle revient de partout : avec les enfants de l’immigration, les enfants de harkis, les pieds-noirs, le Front national et les soldats du contingent qui réclament leur pension. Elle revient à travers tous les groupes porteurs de la mémoire de la guerre d’Algérie. Et puis bien sûr elle revient à travers la situation algérienne de l’autre côté de la Méditerranée, la question religieuse, la question des femmes... Tout revient, mais de façon anarchique.

Vous montrez à quel point, jusqu'à une période très récente, ces retours de mémoire sont cloisonnés. Comme si on n'arrivait pas à montrer une histoire commune.

storaQuand on regarde la production cinématographique sur la guerre d’Algérie, on le voit bien. Les années 1960 sont les années du soldat perdu, du remords et du retour. Muriel de Resnais, La Belle vie de Enrico, Cléo de 5 à 7 de Varda... Des films allusifs, sur des soldats perdus, qu’on retrouvera dans les années 1970 sous une forme anti-coloniale avec Vautier et Boisset. Pendant vingt ans le groupe dominant dans le cinéma, c’est le soldat. L’appelé ou l’officier, à travers les films de Schœndoerffer. On a un groupe qui se parle et qui dit : « on a souffert ». Ca ressemble beaucoup aux Américains au Vietnam. On ne parle pas du tout de l’Autre. On ne sait pas ce que sont devenus les Vietnamiens. Alors qu’il y a quand même deux millions de morts. Idem pour le cinéma français. On a une lancinante interrogation sur la blessure du soldat revenu d’Algérie, et qui dit : « j’ai beaucoup souffert ». Bon c’est très bien, et après... D’ailleurs, d’autres groupes sont porteurs de cette mémoire de la souffrance.

Les Pieds noirs, avec Coup de Sirocco, Roger Hanin, Arkady, jusqu'à Outremer — dans un genre très différent —  de Brigitte Roüan. Et puis il y a un autre groupe, à côté, celui de l’immigration ou des enfants issus de l’immigration algérienne en France, qui voudront raconter aussi leur propre histoire, l’histoire de leurs parents. On le voit aujourd’hui à travers le documentaire de Yamina Benguigui Mémoires d’immigrés, ou le film de Rachid Akrim, Sous les pieds des femmes.

Pour résumer, il y a trois grands groupes de mémoire : les soldats, les pieds noirs et les immigrés, qui produisent des films où ils veulent se voir représentés dans leurs souffrances et leurs blessures. Mais sans entrer en communication avec les autres. Et pourtant, ils sont tous issus de la même histoire, du même territoire.

C'est une façon de s'épargner une mise en perspective sur l’origine de ces guerres ?
 
Tout à fait. Il y a deux phénomènes. Ce qui domine, c’est la puissance de la blessure, du traumatisme personnel... Il y a une certaine tyrannie du vécu : quand les gens expriment la souffrance, on n’a pas grand-chose à dire. Dans le fond c’est un peu normal, il faut d’abord faire un travail de restitution des mémoires. Mais, bien entendu, c’est totalement insuffisant. Parce que le vécu ne permettra jamais de régler le problème de la responsabilité étatique et politique, la question de l’origine des guerres, du racisme et de la colonisation. ça, c’est politique. Et ce n’est pas la puissance du vécu, que ce soit par l’image ou par l’écrit, qui réglera ça. C’est une illusion de croire que c’est simplement par la diffusion d’une image vraie qu’on va régler le problème, car «une image juste est juste une image». Les responsabilités de la classe politique française dans la décolonisation, le putsch des généraux, etc... n'ont pas été mises à plat. Et c’est à partir de là qu’on assiste à un réveil de cette mémoire de revanche pro coloniale, qui va s’exprimer dans les années 1980, notamment à travers la mémoire réactionnelle-réactionnaire du Front national.
 

Le Pen règle maintenant ses comptes avec ce qu’il a fait ou pas réussi à faire pendant la guerre d’Algérie ?
 

Le vécu principal de Le Pen, son expérience pionnière, c’est l’Algérie. Cela se voit dans la guerre qu’il livre, dans la société française d’aujourd’hui, à ceux qu’il appelle «les cosmopolites, les immigrés, les voyous maghrébins». Cette guerre renvoie à sa propre guerre : la bataille d’Alger de 1957. Il la continue. C’est ça l’imaginaire de guerre.

À quel point la télévision et le cinéma ont-ils contribué à la construction d’imaginaires de guerre du côté vietnamien et algérien ?

L’imaginaire qui va se construire dans les films algériens et vietnamiens est un imaginaire d’unanimisme héroïque, qui gomme toutes les différenciations sociales : c’est le Peuple un, debout contre l’agresseur étranger. Il y a une stratégie de légitimation de la Nation par le cinéma. Alors que le cinéma d’en face vise à déculpabiliser celui qui a agressé. D’un côté on va essayer d’exorciser et de déculpabiliser et de l’autre on va essayer d’édifier et de légitimer, par l’intermédiaire de l’image. Mais ces deux imaginaires-là vont entrer en crise. En Algérie, par exemple, il y a des cinéastes qui essayent de casser l’unanimisme, qui essayent d’aborder de front les problèmes de la guerre-révolution elle-même. Par exemple, le film de Okacha Touita, Les Sacrifiés, sorti en 1982, montre les règlements de comptes entre le F.L.N. et le Mouvement National Algérien, et remet en question la vision unanimiste du mouvement de libération nationale. C’était la guerre, sorti à la télé en 1992, montre les liquidations, les règlements de comptes, les purges, à l’intérieur des maquis algériens. Et le film de Rachid Akrim aborde la question des femmes dans la guerre d’indépendance. Selon la mythologie officielle, les femmes auraient été très libres pendant la guerre et puis seraient rentrées à la maison après 1962. Le film ne montre pas tout à fait ça. Il montre déjà, malgré leur héroïsme, la soumission des femmes au combat révolutionnaire mené par les hommes. C’est un aspect nouveau, de déconstruction des imaginaires, peut-être parce qu'on a moins à affirmer la légitimité du combat livré. Il faut passer à une autre phase dans la construction de la nation. La question nationale n’est pas finie, en Algérie. À la limite, on peut même dire qu’elle commence vraiment. On n’a plus besoin de prouver la Nation, maintenant il faut la construire, dire comment elle existe, dans ses différences : question des Berbères, des femmes, problème du religieux, de l’école... Et ça, le cinéma doit le montrer ; il commence à le montrer.

Dans votre livre, vous essayez de «voir comment les guerres démaquillent des sociétés, […] montrer, en fusion, les pulsions noires qui les habitent». Est-ce que l’historien est un démaquilleur de société ?

Pour moi, un historien ne se contente pas seulement de “voler” des archives, pour restituer des pans du passé, de manière objective et distanciée, dans la société où il vit. C’est surtout quelqu’un qui cherche à démaquiller, à mettre à nu, à donner à voir des sociétés à la fois dans leur cruauté et dans leur générosité. La subjectivité de l’historien est forte. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si je m’intéresse aux guerres, aux traumatismes et aux blessures, plus qu’à l’histoire longue, quantitative... ça renvoie à ma propre subjectivité, c’est sûr.

Propos recueillis par Madeleine Carbonel et Dr. No.

Benjamin Stora, Imaginaires de guerre ; Algérie - Vietnam, en France et aux États-Unis, Paris, éditions de La Découverte, 1997.

Dans les flammes, les exactions et les sangs mêlés s’achève l’aventure impériale de la France outre-mer.

Par Benjamin Stora [Le Monde, 27 août 1992]


Évoquant Oran dans le préambule de la Peste, Albert Camus écrivait : " Une manière commode de faire la connaissance d’une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. Dans notre petite ville (est-ce l’effet du climat ?), tout cela se fait ensemble, du même air frénétique et absent. Mais, ce qui est original, c’est la difficulté qu’on peut y trouver à mourir ! "

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Oran, lundi 25 juin 1962, les réservoirs en feu de la BP (©J.P. Biot/Paris-Match)

Fin juin 1962 : Oran est devenue cette ville de la peste que Camus décrivait. Les ordures s’amoncellent au milieu de la rue. Les téléphones sont coupés. Les magasins éventrés vomissent leurs débris sur le trottoir par-dessus les chats crevés. Les petites rues en pente, vidées de leurs habitants, dégagent une puanteur sans nom. Le lundi 25 juin, à 17 h 45, c’est l’apocalypse dans le ciel de la ville. Les réservoirs à mazout de la British Petroleum ont été plastiqués, et 50 millions de litres de carburants brûlent. Vision dantesque de flammes qui montent souvent à plus de 150 mètres. Dans certains quartiers, il fait presque nuit, et cette " éclipse " dure deux jours. Des pompiers, aidés de fusiliers marins de Mers-el-Kébir, tentent de maîtriser l’incendie, tandis que les derniers desperados de l’OAS (Organisation de l’armée secrète) essaient, en tirant à la mitrailleuse sur les réservoirs voisins, d’étendre le désastre. Pourquoi est-ce à Oran que les derniers mois de l’Algérie française et les premiers jours de l’Algérie indépendante ont été les plus meurtriers, les plus terribles ?

Oran est la première ville d’Algérie où la population européenne dépasse en nombre la population musulmane. En 1961, les statistiques donnent, en gros, 400 000 habitants, dont 220 000 Européens et 180 000 musulmans. Cette proportion explique la particulière acuité du conflit dans cette deuxième cité de l’Algérie. Tout au long d’une histoire coloniale commencée en 1830, les mariages avaient brassé les descendants des communautés originelles métropolitaines, ibériques et italiennes ; venaient s’y ajouter quelques gouttes de sang grec ou maltais. Mais la plupart des Européens étaient des descendants d’émigrés espagnols qui, au milieu du siècle dernier, avaient fui la misère de leur pays. La proximité de l’Espagne facilite cette arrivée massive (par temps clair, du haut de la rade de Mers-el-Kébir, il est possible d’apercevoir à l’horizon le sommet de la cordillère du cap de Gata). En 1931, on estime la population oranaise originaire d’Espagne à 65 % du total des Européens, 41 % étant déjà naturalisés. Cette influence espagnole se voit par le sens ibérique de l’hospitalité et par une religiosité puissante. Depuis 1849, l’église Notre-Dame-de-Santa-Cruz est la patronne qui veille sur la ville, le port, le rivage. Le catholicisme devient un puissant instrument de référence identitaire, face à des Algériens musulmans de plus en plus minoritaires et marginalisés. Les juifs d’Oran, naturalisés par le décret Crémieux de 1870 et victimes de violentes campagnes antisémites dans les années 1890, se groupent sur le plateau ouest de Karguentah. Et les " Arabes ", comme on appelait à l’époque les Algériens musulmans, sont au sud de ce même plateau, dans ce qui est resté longtemps le " village nègre ", avant de devenir la " ville nouvelle ".

Dans cette guerre d’Algérie qui dure déjà depuis sept ans, il semble impensable à la majorité de la population européenne de quitter Oran, de concevoir une indépendance sous l’égide du FLN. Certains hommes politiques français, au moment des négociations avec les indépendantistes algériens en 1961, avaient même envisagé la partition, avec Oran pour capitale, d’une nouvelle Algérie française ! Pour les commandos de l’OAS, dirigés dans l’Oranie par le général Jouhaud et par son adjoint le commandant Camelin, cette idée n’existe plus au début de l’année 1962. Le moment est à la radicalité extrême. Avec retard sur Alger, mais avec les mêmes moyens, l’OAS d’Oran se lance aussi dans le terrorisme, les coups de main spectaculaires, les hold-up dans des banques ou dans des entreprises pour se procurer des fonds, les expéditions sanglantes contre des Algériens musulmans. Ainsi, le 13 janvier 1962, six hommes de l’OAS, déguisés en gendarmes, se présentent à la prison d’Oran, où ils se font remettre trois militants du FLN condamnés à mort. Ils les exécutent quelques instants après. Le lendemain, quatre autres prisonniers du FLN s’évadent. L’OAS leur donne la chasse, les retrouve, les exécute. L’organisation activiste développe des émissions de radio pirate, publie un faux numéro de l’Echo d’Oran, le 6 février, tiré à vingt mille exemplaires, condamnant la " politique d’abandon de de Gaulle ".

Le 19 mars 1962, à midi, au moment où le général Ailleret, commandant en chef en Algérie, ordonne l’arrêt des combats, une émission pirate de l’OAS fait entendre la voix de Raoul Salan, qui, avec véhémence, condamne le cessez-le-feu et les accords d’Evian, puis donne l’ordre de " harcèlement contre les forces ennemies ". Le 20 mars, un détachement de l’OAS tire au mortier sur la casbah d’Alger : 24 morts et 60 blessés, tous Algériens. Le même jour, fusillades à Oran : 10 morts et 16 blessés. Le 26 mars, l’armée, débordée, tire sur une foule d’Européens à Alger. On relève 46 morts et 200 blessés rue d’Isly. Pendant qu’Alger connaît ces heures sanglantes, Oran est frappée de stupeur : le général Jouhaud et son adjoint Camelin sont arrêtés.

Le 28 mars, Abderrahmane Farès, président de l’" exécutif provisoire " mis en place après Evian, s’installe avec son équipe à la cité administrative de Rocher-Noir. Le 8 avril, un vote massif au référendum organisé par l’Elysée (90,7 % des suffrages exprimés, 24,4 % des électeurs n’ont pas participé au vote) donne au président de la République la capacité juridique " d’établir des accords et de prendre des mesures au sujet de l’Algérie, sur la base des déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 ". Loin d’apaiser, les résultats de ce référendum poussent le commandement de l’OAS dans une folle escalade : la politique de la terre brûlée.

Le 24 avril au matin, à Oran, l’OAS s’attaque à une clinique, celle du docteur Jean-Marie Larribère, militant communiste très connu dans la ville. Deux femmes, dont l’une venait d’accoucher, échappent à la destruction complète de l’immeuble. Les plastiquages, les mitraillages, prennent une cadence infernale. Des gendarmes mobiles sont agressés, desblindés ripostent au canon de 20 mm et 37 mm. Les coups partent au hasard, contre des immeubles habités par des Européens. Des avions se mettent de la partie, avec leurs mitrailleuses lourdes. Le 23 avril 1962, le conseil de l’ordre des avocats d’Oran publie un communiqué dénonçant " ces attaques contre une population civile qui seraient, en temps de guerre, contraires à la Convention de La Haye [...]. En temps de paix, et entre Français, elles dépassent l’imagination. "

En dépit des consignes de l’OAS, qui interdit le départ des Européens (avec surveillance des agences de voyages), l’exode commence vers la métropole. Le 15 avril, le Chanzy débarque un premier contingent de " rapatriés " venant d’Oran. Les attentats de l’OAS ne cessent pas. On pourrait même dire que le terrorisme croît en violence : assassinats individuels de musulmans, chasses à l’homme, plastiquages, tirs de mortier.

A la fin du mois d’avril, une voiture piégée explose dans un marché, très fréquenté par les Algériens en ce moment de ramadan. C’est une première du genre (le 2 mai, le même procédé _ une voiture piégée qui explose dans le port d’Alger _ fait 62 morts et 110 blessés, tous musulmans). En mai, à Oran, quotidiennement, de 10 à 50 Algériens sont abattus par l’OAS. La férocité est telle que ceux qui habitent encore des quartiers européens les quittent en hâte. Chacun se barricade, se protège comme il peut. Certains musulmans quittent Oran pour rejoindre leurs familles dans les villages ou les villes n’ayant pas une forte population européenne. D’autres s’organisent en une sorte d’autonomie dans l’enclave musulmane. Des commissaires politiques du FLN font surface, une vie s’organise (approvisionnement, ramassage des ordures...). Mais, dans ce cycle infernal qui continue, avec les rafales d’armes automatiques résonnant çà et là, jour et nuit, que va-t-il advenir de la population européenne ? Surtout quand les troupes de l’ALN pénétreront dans la ville après la proclamation de l’indépendance ? Les dirigeants du FLN ont de plus en plus de mal à retenir une population musulmane exaspérée, et qui veut riposter. Les responsables de l’OAS encore en liberté savent pourtant que la partie est perdue. L’armée française n’a pas basculé en leur faveur, le moral est au plus bas après les arrestations de Salan, Jouhaud, Degueldre et l’échec d’un maquis de l’OAS dans l’Ouarsenis. Aucun espoir, non plus, à attendre de l’étranger. Et puis il y a cet exode, cette hémorragie qui se poursuit. Chaque jour, à partir de fin mai, ceux que l’on appellera plus tard les " pieds-noirs " sont de 8 000 à 10 000 à quitter l’Algérie, emportant hâtivement avec eux ce qu’ils ont de plus précieux.

Le 7 juin 1962 est un des points culminants de la politique de la terre brûlée. Les commandos Delta de l’OAS incendient la bibliothèque d’Alger et livrent aux flammes ses soixante mille volumes. A Oran, c’est la mairie, la bibliothèque municipale et quatre écoles qui sont détruites à l’explosif. Plus que jamais, la ville, où règne une anarchie totale, est coupée en deux : plus un Algérien ne circule dans la ville européenne. La décision de Paris d’ouvrir la frontière aux combattants de l’ALN stationnés au Maroc provoque une panique supplémentaire chez les Européens. Dans un fantastique désordre, l’Algérie se vide de ses cadres, de ses techniciens. Inquiet de la paralysie générale qui menace le pays, Abderrahmane Farès, par l’intermédiaire de Jacques Chevallier, ancien député et maire d’Alger, décide de négocier avec l’OAS.

L’accord signé le 18 juin par Jean-Jacques Susini, au nom de l’OAS, avec le FLN, est rejeté à Oran. Les 25 et 26 juin, dans la ville recouverte par la fumée des incendies, les commandos de l’OAS attaquent et dévalisent six banques. En fait, il s’agit de préparer la fuite, après l’annonce du colonel Dufour, ancien chef du 1 REP et responsable de l’organisation pour l’Oranie, de déposer les armes. Sur des chalutiers lourdement chargés d’armes (et d’argent), les derniers commandos de l’OAS prennent le chemin de l’exil. Pendant ce temps, le départ des Européens d’Oran a pris l’ampleur d’une marée humaine. Des milliers de personnes, désemparées, hébétées, attendent le bateau dans le plus grand dénuement. Il faut fuir au plus vite ce pays, auquel ils resteront attachés de toutes leurs fibres, transformé en enfer.

Le 1er juillet 1962, la population algérienne vote en masse l’indépendance de l’Algérie. Le " oui " obtient 91,23 % par rapport aux inscrits, et 99,72 % par rapport aux votants. Le 3 juillet, jour où l’indépendance est officiellement proclamée, sept katibas de l’ALN défilent à Oran, boulevard Herriot, devant une foule énorme. Les Algériens déploient leur drapeau d’une Algérie nouvelle, vert et blanc, frappé d’un croissant rouge, manifestent leur joie avec des cortèges scandés par les youyous des femmes, des chants, des danses. Le capitaine Bakhti, chef de la zone autonome d’Oran, s’adresse aux Européens dans une allocution en français : " Vous pourrez vivre avec nous autant que vous voudrez et avec toutes les garanties accordées par le GPRA. L’ALN est présente à Oran. Il n’est pas question d’égorgements. " Est-ce, avec la fin officielle de la guerre, l’arrêt, enfin, des flots de sang ? Le 5 juillet 1962, c’est le drame. La foule des quartiers musulmans envahit la ville européenne, vers 11 heures du matin. Des coups de feu éclatent. On ignore les causes de la fusillade. Pour les reporters de Paris-Match présents sur place, " on parle, bien sûr, d’une provocation OAS, mais cela semble peu vraisemblable. Il n’y a plus de commandos, ou presque, parmi des Européens qui sont demeurés à Oran après le 1 juillet, que d’ailleurs on considérait là au moins comme une date aussi fatidique que l’an 40 ". Dans les rues, soudain vides, commence une traque aux Européens.

Sur le boulevard du Front-de-Mer, on aperçoit plusieurs cadavres. Vers le boulevard de l’Industrie, des coups de feu sont tirés sur des conducteurs, dont l’un, touché, s’affaisse au volant tandis que la voiture s’écrase contre un mur. Une Européenne qui sort sur son balcon du boulevard Joseph-Andrieu est abattue. Vers 15 heures, l’intensité de la fusillade augmente encore. A un croc de boucherie, près du cinéma Rex, on peut voir, pendue, une des victimes de ce massacre. Les Français, affolés, se réfugient où ils peuvent, dans les locaux de l’Echo d’Oran, ou s’enfuient vers la base de Mers-el-Kébir, tenue par l’armée française.

Pendant ce temps, le général Katz, commandant de la place militaire d’Oran, déjeune à la base aérienne de La Sebia. Averti des événements, il aurait, selon l’historien Claude Paillat, répondu à un officier : " Attendons 17 heures pour aviser. " Les troupes françaises restent l’arme au pied, le ministère des armées leur ayant interdit de sortir de leur cantonnement. Précisément, à 17 heures, la fusillade se calme. Dans les jours qui suivent, le FLN reprend la situation en main, procède à l’arrestation et à l’exécution d’émeutiers.

Le bilan du 5 juillet est lourd. Selon les chiffres donnés par le docteur Mostefa Naït, directeur du centre hospitalier d’Oran, 95 personnes, dont 20 Européens, ont été tuées (13 ont été abattues à coups de couteau). On compte, en outre, 161 blessés. Les Européens racontent des scènes de tortures, de pillages et surtout d’enlèvements. Le 8 mai 1963, le secrétaire d’Etat aux affaires algériennes déclare à l’Assemblée nationale qu’il y avait 3 080 personnes signalées comme enlevées ou disparues, dont 18 ont été retrouvées, 868 libérées et 257 tuées (pour l’ensemble de l’Algérie, mais surtout en Oranie). On ne parlera plus, pendant longtemps, de ces " disparus ".

Ici s’arrête la présence française, dans ce " joyau d’Empire " qu’était l’Algérie française. Le 12 juillet 1962, Ahmed Ben Bella pénètre dans Oran. Une autre bataille commence, celle pour le pouvoir en Algérie. De l’autre côté de la Méditerranée les pieds-noirs n’ont plus qu’une pensée : faire revenir la " protectrice " d’Oran. Notre-Dame-de-Santa-Cruz recevra l’hospitalité dans l’humble église de Courbessac, près de Nîmes.

Benjamin Stora

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Marseille, 1962. Un "rapatrié" et sa légion d’honneur encadrée. © Pierre Domenech.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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