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Histoire de l’Algérie XIXe - XXe siècle Éditions La Découverte, coffret 3 volumes

lundi 19 mars 2012, par Bruno Modica

histoire-de-lalgerie-storaÀ l’occasion du 50e anniversaire de la signature des accords d’Évian, entrés en application le 19 mars 1962, les éditions la découverte proposent sous forme de coffret les trois volumes que Benjamin Stora a publiés à partir de 1991 et qui ont été à plusieurs reprises réédités. Dans la collection repères, et donc un prix très accessible, les éditions la découverte mettent à la portée du lecteur, une précieuse synthèse sur cet épisode de l’histoire méditerranéenne, parce que c’est bien ainsi qu’il faudrait envisager les relations entre la France et l’Algérie.

- histoire de l’Algérie coloniale, 1830-1954
- histoire de la guerre d’Algérie, 1954-1962
- histoire de l’Algérie depuis l’indépendance, 1. 1962-1988

L’histoire de l’Algérie coloniale est bien envisagée sous l’angle de l’histoire méditerranéenne, d’abord parce que c’est Algérie, dans la longue durée, s’inscrit dans une relation complexe entre la terre et la mer, une interface avec le désert et enfin la présence ottomane, dont l’Algérie marquait la limite. 

L’auteur revient sur les grandes étapes de l’histoire de l’Algérie pendant la colonisation, en montrant comment cette conquête de circonstances, en 1830, est devenue peu à peu ce que j’aimerais appeler une terre d’illusions. Illusions de ces premiers colons, arrivés dans les fourgons de la conquête, de ces officiers français rêvant de constituer un nouvel empire, de l’empereur Napoléon III et des saint-simoniens voulant créer un royaume arabe, et enfin illusions de tous ses occupants considérant qu’il était possible impunément de procéder au démembrement et à la spoliation des terres agricoles des populations indigènes. L’auteur revient sur la première guerre mondiale, sur le bouleversement du paysage agricole qui en a découlé, et sur la constitution des premiers mouvements de contestation de la colonisation. À cette occasion, il convient de revenir tout particulièrement sur la partie consacrée au Front populaire et à l’occasion perdue que le projet Blum-Violette a pu représenter. L’idéologie indépendantiste a réuni simultanément plusieurs courants, celui d’un nationalisme culturel avec le mouvement des oulémas, d’un nationalisme moderne, ayant tiré du marxisme ses modes d’organisation, mais détaché du modèle communiste, et d’un courant moderniste représentée par « les indigènes assimilés ». La seconde guerre mondiale constitue également mon sens une occasion manquée, et l’épisode du 8 mai 1945, avec l’insurrection de Sétif marque ce que l’auteur appelle la véritable fracture dans l’histoire de l’Algérie. La question des victimes est toujours un sujet polémique et si le nombre de victimes européennes est connu de façon très précise, avec 103 tués et 110 blessés, la fourchette de morts liées à la « guerre de représailles » se situe entre 10 000 et 45 000. Le chapitre sans doute le plus émouvant et celui consacré à la société « pied-noir » qualifiée par l’auteur d’inconsciente. La France, pays aimé, pays mythique est une référence mais qui reste bien lointaine. Mais la métropole paraît bien ingrate et regarde avec un certain dédain ces méditerranéens qui parlent fort, souvent avec les mains, et qui ont des goûts culinaires qui apparaissent à l’époque comme exotiques. Quelques décennies plus tard les apologistes du fameux « régime crétois » leur donneront raison.

Le second volume, histoire de la guerre d’Algérie, a été publié pour la première fois en 1993. C’est l’ouvrage indispensable qui permet en à peine 100 pages d’avoir une idée précise de ce que ce conflit a pu représenter bien entendu, la bibliographie est énorme mais on retrouve dans cet ouvrage l’argumentaire de Benjamin Stora que nous reprenons notre compte, sur la triple guerre d’Algérie.

Guerre franco-algérienne qui commence véritablement après un round d’observation d’un an entre le 1er novembre 54 et le 20 août 55, avec le soulèvement de Philippeville. Cette guerre ouverte correspond très clairement, avec l’arrivée de l’armée ayant fait la guerre d’Indochine et l’irruption de la population pied-noir lors de la journée des tomates du 6 février 56, à l’épisode le plus cruel, marqué par la bataille d’Alger en 1957. Cette période de la guerre d’Algérie est encore étudiée dans les écoles militaires, y compris aux États-Unis, tant les anciens d’Indochine ont pu théoriser les méthodes de ce que l’on appelle la contre insurrection.

Guerre algéro-algérienne qui oppose les différents nationalistes, le front de libération national étant minoritaire au départ, contre les partisans de Messaline Hadj, le vieux chef fondateur du parti populaire algérien et du mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques. Cette guerre a lieu en Algérie mais aussi en métropole, et il existe, il en a déjà été question dans ces colonnes, des différences régionales d’implantation entre le front de libération national puissante en région parisienne et le mouvement national algérien très influent dans le Nord-Pas-de-Calais autre terre d’émigration pour les algériens depuis le début des années 50.

Guerre franco-française enfin, qui fait passer la société française de l’indifférence à l’inquiétude et finalement au rejet de cette guerre qui ne dit pas son nom. Le retour au pouvoir du général De Gaulle est envisagé clairement comme une opération de conquête parfaitement réalisée, en instrumentalisant le poids politique que les pieds-noirs avaient pu acquérir, avant de constater que cette masse de manoeuvre encombrante devait se soumettre aux impératifs de la grande politique. Alors dans cette guerre franco-française, on retrouve les cadres de cette armée qui espérait prendre sa revanche sur sa défaite en Indochine et que l’on contraint à l’abandon. Le putsch des généraux en avril 61, la fuite en avant de l’OAS, sont les derniers feux du désespoir d’une population européenne totalement déboussolée, et prise de panique, après la signature des accords d’Évian.

Le troisième volume, et consacré à l’histoire de l’Algérie depuis l’indépendance. La période couverte par ce qui apparaît comme un premier tome, 1962-1988, est celle qui a été marquée par le monopole politique du front de libération national qui s’est très rapidement transformé en parti-État. Si les militaires français n’ont pas pu faire prévaloir leur point de vue contre le général De Gaulle sur le devenir de l’Algérie, il n’en a pas été de même pour les militaires algériens. Les armées des frontières, ont été en mesure avec Boumediene d’imposer leur conception du devenir de l’Algérie. Cette victoire de l’armée des frontières, qui porte Ben Bella au pouvoir, jusqu’au coup d’état de 1965, constitue une « arabisation » de la révolution algérienne qui fait peu de cas de la place des kabyles dans cette insurrection.

Très rapidement, la direction algérienne passe sous les mains de technocrates militaires, avec une politique de nationalisation des ressources pétrolières et des terres agricoles dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle a contribué à entretenir l’illusion de la réussite d’un modèle économique qui atteint son point de blocage dès le début des années 80. Comme moyen de détourner en partie une colère qui s’exprimait à l’encontre des inégalités qui marquaient la société algérienne, la direction politique du pays a voulu instaurer un ordre public religieux, effectuant un rapprochement qui a pu être explosif par la suite entre les principes socialistes et la justice sociale qui constitue l’un des éléments essentiels de l’islam. Dès 1981 les premiers incidents ont lieu avec la constitution de maquis islamistes, le gouvernement algérien hésitant entre une répression brutale et la validation des aspirations sociétales des mouvements islamistes, notamment sur le statut des femmes.

L’Algérie a été, et le reste encore aujourd’hui, victime de sa rente pétrolière qui a favorisé la mise en place d’un régime militaire prédateur, corrompu, et qui résiste jusqu’à présent à la montée en puissance du mécontentement social par la redistribution d’une partie de la rente pétrolière en subventionnant des produits de première nécessité. Peut-être aussi que la guerre civile menée par les islamistes pendant 10 ans, réprimée avec férocité, sert aussi de repoussoir et fait considérer le pouvoir actuel comme « un moindre mal. » La suite de cette histoire de l’Algérie s’écrit en ce moment, depuis le printemps arabe de 2011. Et la question n’est pas de savoir si l’Algérie sera à son tour touchée et connaîtra des bouleversements mais quand ?

Bruno Modica

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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