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Entretiens

Spécialiste de la Guerre d'Algérie, l'historien participe samedi au colloque organisé ce week-end à Marseille par "Marianne".
Ayant tout perdu, les Pieds-Noirs, dont la plupart sont de condition modeste, seront souvent accueillis comme des pestiférés à Marseille.

Avec le recul d'un demi-siècle, la Guerre d'Algérie était-elle inévitable ?

 

Je pense qu'il est difficile de répondre à cette question. Il y avait un tel blocage, tellement de réformes étaient inabouties, des revendications étaient tellement confrontées à des refus, que cette guerre paraît inévitable... Alors que dix ans auparavant, il y avait eu les massacres de Sétif, la situation n'avait pas changé fondamentalement en Algérie. À cela s'ajoute le contexte général qui est celui de la décolonisation, qui avait déjà démarré au Maroc, en Tunisie et bien sûr en Indochine. Il y a donc des enjeux nationaux et internationaux, des mouvements qui font que globalement, je vois mal comment l'Algérie aurait pu éviter la guerre...
1962. En quelques mois, près de 2 millions de pieds-noirs quittent l'Algérie et s'installent en métropole. Photo Pierre DOMENECH
Si d'évidence la décolonisation était inévitable, elle n'a pas pris le même tour tragique pour d'autres pays où la France était présente...

Effectivement, il y aurait pu y avoir des discussions, des négociations, mais ça n'a pas été le cas. Cela s'explique notamment parce que la plupart des dirigeants qui se réclamaient du nationalisme algérien étaient peu connus des autorités françaises. Un homme comme Messali Hadj, qui dirigeait la principale formation indépendantiste, n'a jamais été reçu par des représentants de l'État. C'est aussi le cas de Ferhat Abbas, un autre leader plus modéré mais qui n'était pas pour autant reconnu comme un interlocuteur politique. Il n'y a jamais eu avec eux de discussions au plus haut niveau. Dans la mesure où il n'y avait pas de négociations possibles, la situation est devenue de plus en plus explosive.

Comment expliquer la violence du conflit, notamment avec la pratique de la torture et des exécutions sommaires par des soldats français, alors que notre pays était confronté quinze ans plus tôt à la barbarie nazie ?

Il y a une longue tradition de violence dans l'histoire algérienne. La conquête coloniale a été très longue, trente ans, et très dure. Cela a été une guerre terrible, une première guerre pourrait-on dire. Parmi les autres facteurs, il y a la nature de la population: c'est un grand pays paysan, avec l'archaïsme des traditions. À cela, il faut ajouter la volonté de revanche de l'armée française, qui ne voulait pas perdre l'Algérie comme elle avait perdu l'Indochine. Tous ces éléments se mêlent.

Alors que la Guerre d'Algérie a un tel impact qu'elle fait tomber la IVe République, alors qu'elle conditionne les décennies qui suivront, pourquoi a-t-elle été si vite cantonnée dans le silence, pour ne pas dire le déni ?

À la différence de 1945, la France n'est pas à la table des vainqueurs... Le consensus politique est donc difficile à réaliser, il n'y a pas d'union nationale possible sur la base d'une défaite politique et du retrait d'un territoire considéré comme français depuis un siècle et demi. C'est une blessure indéniable du nationalisme français. Il est très difficile de la commémorer ou même d'en parler. Ce n'est pas simple à affronter. À cette première grande explication de cette façon de faire silence s'ajoute que les années 60, c'est aussi les années de consommation, un autre monde apparaît, il y a un boom démographique... La France choisit de vivre dans le plaisir et la consommation. Enfin, ceux qui constituent du point de vue de la France les groupes principaux de cette histoire, à savoir les pieds-noirs et les harkis, veulent plus qu'on ne le croit oublier l'arrachement qu'ils ont vécu. Ce qui dans un premier temps est normal, ils ne souhaitent pas ruminer le passé. Tous ces éléments vont s'additionner et se coaguler pour fabriquer l'oubli pendant au moins 30 ans.

Résultat, la blessure reste ouverte. C'est ce que vous appelez la déchirure.

Tout à fait. Le refus de regarder le réel provoquera des retours de mémoire extrêmement durs. Sans oublier une guerre des mémoires, parce que chacun garde intacte sa perception de la guerre : la sortie de l'amnésie est ensuite beaucoup plus difficile, elle ne pousse pas vers un apaisement mais au contraire vers une concurrence des mémoires à l'intérieur de la société française.

Cela creuse aussi le fossé avec la nouvelle Algérie...

Bien sûr puisque de son côté, l'Algérie a besoin de commémorer cette guerre qui est le facteur de naissance de la Nation. Complexité supplémentaire, elle est célébrée de l'autre côte de la Méditerranée d'une manière "héroïsée" : des personnages importants de cette guerre et de cette révolution ont été éliminés de la scène politique après 1962 et donc leur rôle a été passé sous silence. La version officielle, c'est celle du peuple unanime, c'est une version unilatérale et accusatrice.

Un demi-siècle après, parler de la Guerre d'Algérie peut permettre de recoller ce qui doit l'être ?

Il faut l'espérer... tout en sachant que des deux côtés de la Méditerranée, il y a des groupes qui ne parviennent toujours pas à tourner cette page. Ils sont encore enfermés dans le passé et ne veulent présenter qu'une seule version de l'Histoire, la leur. Ces groupes sont dans la logique d'une guerre qui ne s'arrête pas. Ils sont toutefois de plus en plus minoritaires, les jeunes générations en Algérie comme en France n'aspirent pas à rejouer en permanence ce conflit : elles veulent comprendre ce qui s'est passé, en tirer les leçons pour permettre la justice autant que la réconciliation.

En France, le vote pied-noir reste-t-il spécifique ?

Il y a une sensibilité indéniable de gens attachés à cette histoire. Au fur et à mesure du temps, ce vote s'est toutefois dispersé sur l'échiquier politique, même s'il reste attaché à une forme qui est celle d'embellir le temps colonial ancien. Ils ne veulent voir que la fin tragique de l'Algérie française alors que de l'autre côté, les Algériens veulent s'inscrire dans la longue durée, dans l'ensemble de la colonisation.

Ceux qui ne regardent que la fin, c'est le Front national et la frange dure de la droite...

Oui. C'est essentiellement dans ces sensibilités politiques que l'on trouve encore le refus d'examiner ce qui a entraîné cette guerre.

La manière dont est abordée la question de l'immigration dans le débat de l'élection présidentielle vient-elle pour partie de la Guerre d'Algérie, de cette blessure toujours ouverte qui alimenterait des excès et des peurs ?

Effectivement, il y a des traces, des comportements, des attitudes... En même temps, on n'est plus dans la même situation, on ne vit plus dans le même monde. La décolonisation a été un acte très important dans l'Histoire du XXème siècle mais c'est derrière nous maintenant. Les jeunes générations ne veulent pas vivre éternellement dans les vêtements du passé, leur défi est l'avenir. Si la Guerre d'Algérie marque toujours les esprits politiques de 2012, c'est de manière confuse et lointaine, complexe et souterraine.

La diffusion en prime time sur France 2 de votre film a constitué un événement chez nous comme en Algérie. Quelles réactions avez- vous reçues ?

En France, les gens étaient satisfaits de voir que tous les points de vue étaient représentés dans le film, même si certains considèrent un peu naturellement que leur point de vue est plus important que celui des autres. En Algérie, il y a toujours des groupes très attachés à la guerre et à l'accusation de la colonisation et de la France, mais j'ai reçu énormément de messages exprimant la nécessité d'aller au-delà et de tourner la page."

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Colloque vendredi, samedi et dimanche à la Criée. Renseignements: 04 91 54 70 54, www.theatre-la-criee.com

Propos recueillis par Fred GUILLEDOUX

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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