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Comptes rendus d'ouvrages

 

La guerre invisible - Algérie années 90. Ed Presses de Sciences Po (7 mars 2001) Coll. La bibliothèque du citoyen

6_la-guerre_invisible_BStoraLeçon d'histoire… du temps présent
Compte rendu de Gérald Attali - 1er janvier 2002 professeur au lycée Emile Zola AIX-EN-PROVENCE Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Introduction

La phrase m'a d'emblée interpellé : "On comprend mieux pourquoi on ne peut pas comprendre". C'est la conclusion d'un compte rendu donné par Jean Daniel dans Le Monde des Débats1. Il s'agit du livre de Benjamin Stora, La guerre invisible. Algérie, années 902. Comment tout ce travail d'historien du temps présent n'aurait servi à rien, ou à si peu de choses qu'on puisse conclure "On ne peut pas comprendre" !
Le livre de Benjamin Stora est un livre d'histoire sur l'Algérie de ces dix dernières années. L'Algérie déchirée par la guerre civile. Elle aurait coûté 100 000 morts si l'on s'en tient aux déclarations du président Abdelaziz Bouteflika. Comment expliquer le formidable déchaînement de violences dont les médias se font régulièrement l'écho ? Et pourtant, malgré cela, la plupart des événements de cette nouvelle guerre d'Algérie restent dans l'ombre. C'est une "guerre invisible" que l'historien s'efforce d'interpréter.

Des violences inexplicables ?

Et d'abord, comment nommer ces événements qui se déroulent en Algérie ? S'agit-il d'une "guerre classique", d'une "guerre de guérilla" ou encore d'une "guerre de civilisations […] entre ténèbres de l'obscurantisme et lumières de la raison" (pages 12 et 13). Sans doute, est-elle un peu tout cela à la fois ! Mais là n'est pas l'essentiel pour une bonne partie de l'opinion publique. Cette guerre se traduit par des actes d'une violence inouïe qui paraît défier toute analyse rationnelle de ses origines.

L'histoire de la colonisation de l'Algérie est d'une exceptionnelle férocité. En quelques années, une société rurale est arrachée à sa terre3. "Les explosions de violence ne peuvent être dissociées des violences paysannes en rapport avec le viol colonial de la colonisation" (page 36). L'historien situe les insoutenables débordements dont l'Algérie a été le théâtre à l'aboutissement d'une longue chaîne de brutalités qui débute avec la colonisation.

Dans cette société restée profondément rurale, quoique déracinée, le nationalisme n'émerge que lentement : un siècle après le début de la colonisation. Pourtant, l'insurrection qui débute en 1954 se traduit par "la mise à l'écart des "pères" fondateurs du nationalisme". Dès lors, si l'on en croit B. Stora, "la violence se déploie comme un moteur central de l'action au détriment de la patiente accumulation politique" (page 38).

La religion en Algérie est porteuse d'aspirations qui, dans d'autres pays, s'expriment par des voies différentes. Comment s'en étonner ? C'est dans l'Islam que l'émir Abd el-Kader trouve le ferment grâce auquel lève la première révolte contre l'occupant français de 1832 à 1847. C'est encore l'Islam qui dessine les principales lignes de fracture du nationalisme algérien4. Enfin, en 1962, le nouvel État fait de l'Islam une religion d'État. Il prépare ainsi, sans le savoir, les conditions qui feront des mosquées "à partir des années 1980 des espaces de protestation contre le pouvoir algérien" (page 39). Le fil est renoué qui fait du religieux l'ultime rempart contre la toute puissance de l'État.

Comment nommer ce qui se déroule actuellement en Algérie, telle était la question initiale. Difficile de trancher ! Reste cependant l'idée que, depuis sa colonisation, l'Algérie a connu des événements qui l'ont installée dans une culture de guerre. En un peu plus d'un siècle et demi s'est forgé ce "corpus de représentations"5 qui ont rendu possible le déchaînement de la fureur guerrière. ["Cette culture de guerre se transmettra et peut permettre de comprendre, en partie, l'incroyable violence perpétuée à l'intérieur de la société algérienne." (page 38)]

Après la "guerre sans nom", la "guerre sans images"….
Au point de départ de la réflexion de Benjamin Stora il y a le constat d'un paradoxe. Les événements qui ont secoué l'Algérie ces dernières années n'ont donné lieu qu'à un très petit nombre d'images. Certaines ont fait le tour de la planète ; telle celle de cette femme qui pleure ses morts après le massacre de Bentalha en 1997 et que les médias ont appelé la "madone algérienne". Mais pour le reste, rien ou si peu ! La guerre qui se déroule en Algérie est une "tragédie à huis clos", une guerre sans images.

L'invisibilité du conflit trouve sa première explication dans la censure. Celle-ci se met en place deux ans après le début des atrocités, à partir du mois de juin 1994. Le pouvoir algérien l'impose au nom de la lutte pour "l'éradication du terrorisme". Elle repose sur deux procédés. Le premier est classique de l'établissement de toute censure : "l'information sécuritaire" passe désormais par des communiqués officiels. À quoi s'ajoutent des "recommandations" faites aux journalistes. Parmi celles-ci, l'encouragement à ne pas "recourir inconsciemment à une terminologie favorable à l'idéologie et à la propagande de l'adversaire". Ou encore, celle de "médiatiser les atrocités commises par les régimes islamistes" et de mettre "en évidence le caractère inhumain des pratiques barbares du terrorisme" (pages 26 et 27).
Guerre invisible parce que la guerre est aussi faite aux journalistes, autant qu'à la liberté de l'information. Au début des années 90, les journalistes sont la cible privilégiée d'attentats qui émeuvent l'opinion publique. Un sommet est atteint quand le directeur du grand quotidien El Moudjahid est à son tour assassiné au mois de mars 1995.
Censure, meurtres de journalistes, tout ceci encourage une tradition déjà bien ancrée dans la société politique algérienne, celle du secret. Elle s'impose avec la clandestinité dans la lutte anticoloniale ; se prolonge jusqu'à nos jours, favorisée par le situation de parti unique qui s'installe après l'Indépendance.

L'ombre qui pèse sur le conflit, rend difficile la compréhension des événements. La tentation est grande alors de n'y voir qu'une répétition de la "première" guerre d'Algérie. Celle qui, de 1954 à 1962, devait conduire à l'indépendance du pays.
Comme la "première" guerre d'Algérie, celle-ci est une guerre sans front, sans visages. Elle est aussi une guerre d'inspiration religieuse, presque sans images. Pourtant les différences abondent. La nouvelle guerre d'Algérie est d'abord une guerre civile : ce sont des Algériens qui s'entredéchirent. Au contraire de la première, qui était clairement une guerre pour le droit du peuple algérien à l'indépendance, il est plus difficile dans la seconde de dire "où est la justice […] ? Du côté d'une caste militaire qui tient sans partage les rênes du pouvoir depuis l'indépendance ? Du côté des islamistes qui affichent, clairement, leur refus de la démocratie ?" (page 63)
Ainsi persiste l'idée, pour beaucoup d'Algériens de rejouer les actes d'un drame encore tout proche. Ceci ne facilite pas la compréhension de l'actuel conflit et contribue, au contraire, à en obscurcir les fins. Là est peut-être l'essentiel ! La superposition d'événements, malgré tout très distants dans le temps, conduit à un contresens historique et brouille plus encore l'interprétation. Les actes de violence paraissent d'autant plus barbares qu'ils ne paraissent pas avoir de sens.

Conclusion

L'invisibilité du conflit algérien est-elle si originale ou, au contraire, ne participe-t-elle pas de cette "tendance générale qui va à l'invisibilité des conflits ?" Le livre s'ouvre sur cette hypothèse. L'auteur y revient dans sa conclusion : "L'invisibilité provoque l'incapacité à donner un sens au monde dans lequel se développe cette guerre." (page 117) L'historien est-il dès lors disqualifié faute de pouvoir fonder son observation sur des traces visibles ? Bien au contraire ! Selon B. Stora, cela ne fait que renvoyer l'historien à ce qui constitue ses outils habituels : "les témoignages et […] la parole des acteurs, la lecture attentive de la presse quotidienne, des oeuvres de fiction, cinéma ou roman (page 118)." Le travail de l'historien n'est pas seulement dans la restitution des événements, il est aussi dans l'analyse de la représentation que se forge une société de ces mêmes événements. Ainsi s'explique l'importance accordée aux rares photographies du conflit. Elles renseignent davantage sur la représentation du conflit que sur sa réalité quotidienne.
Le livre est consacré à une actualité très proche, quasiment écrite au présent. À ce titre, l'historien s'aventure sur un terrain qui est habituellement celui du journaliste. Pourtant on ne trouvera sous sa plume aucune révélation ni aucun témoignage sensationnel. Tout en poursuivant une réflexion sur les rapports entre les deux métiers7, Benjamin Stora fait la preuve de la différence radicale qui sépare le journaliste de l'historien. Au terme de la lecture, c'est moins l'impression de ne pouvoir comprendre qui prédomine que le sentiment d'affronter, ici comme ailleurs, la complexité. Au risque d'aller à rebours du prestigieux journaliste cité en introduction, c'est là l'un des enseignements majeurs de cet ouvrage d'histoire.


1 N° 24, avril 2001
2 Presses de Sciences Po, mars 2001
3 Voir à ce sujet : Algérie : main basse sur les terres, B. Droz, in Le temps des colonies, Les collections de L'Histoire, H.S. n° 11, avril 2001
4 Ferhat Abbas et Messali Hadj : portrais croisés, B. Droz in Le temps des colonies, Les collections de L'Histoire, H.S. n° 11, avril 2001
5 Voir à ce sujet : 14-18, retrouver la Guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, Gallimard dans la « Bibliothèque des Histoires », 2000, page 122 et suivantes

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

2018 31 mai Stora Mucem 1

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