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Préfaces, postfaces d'ouvrages

 

Postface de Benjamin Stora au Rapport de préfiguration de l’exposition du Musée de l'immigration : "Faire musée d’une histoire commune", sous la direction de Patrick Boucheron et Romain Bertrand. Ed du Seuil, 2019.

C’est devenu un lieu commun de rappeler que l’intelligence du passé nous informe d’abord sur la préoccupation du présent.

Longtemps absente des discours officiels et des manuels scolaires, voilà précisément que l’histoire de l’immigration s’installe véritablement sur la scène culturelle et politique française, européenne.

L’étranger, devenu immigré puis migrant, est devenu un « personnage » important précisément parce que sa présence interroge sur les règles de fonctionnement de notre société ; nous entraine vers les zones d’ombres du rejet et de la persécution ; révèle des symptômes de désorganisations politiques et des peurs identitaires. Et nous montre aussi les scénarios de fabrication d’une nation à travers son crédo républicain, ses écoles, ses partis politiques ou ses associations religieuses et culturelles. En regardant l’histoire longue de l’immigration, on ne peut ainsi éviter de s’interroger sur une démarche qui choisit de comprendre une société par ses blocages et d’en lire la trame là où elle se déchire. L’on voit bien alors que toute histoire est contemporaine, en ce sens qu’elle fournit au présent tourmenté un système d’intelligibilité du social.

A quoi tient ce sentiment, cette sensation que toute cette histoire de l’immigration a longtemps été absente, méprisée, enfouie dans les mémoires nationales ? Peut-être à cause de la nécessité de présenter un récit lisse, une d’accumulation d’images d’Epinal, plus facile d’accès pour une possible identification de chaque personne à une nation « homogène ». Peut-être aussi à cause de l’effacement des traces de construction nationale pour avancer vers un bonheur inexorable, à condition d’oublier sa condition d’origine. On sait que l’effacement de l’origine provient de cette tradition politique française pourvoyeuse d’images efficaces et durables, dans lesquelles se reconnait l’intégralité du corps social. Peut-être également parce que les immigrés ont été d’abord des ouvriers de la métallurgie, des bâtisseurs de routes, des travailleurs saisonniers des campagnes, et leur histoire était celle des classes populaires longtemps tenus à l’écart des fresques officielles.  Et puis sont venus les immigrés des espaces longtemps colonisés. A la difficile exposition de l’histoire ouvrière est venue s’ajouter l’oubli des mémoires coloniales, donc celles des hommes, des femmes et de leurs enfants qui sont venus travailler en France, pendant ou après la période coloniale. Il faut surmonter tous ces refus, absences et silences, pour qu’émergent toutes ces histoires d’immigrés.

C’est ainsi que s’est imposée la nécessité d’un  Musée national de l’histoire de l’immigration en France et dont la mission essentielle, dans le décret constitutif, était, dès son origine en 2007, la suivante :   « Rassembler, sauvegarder, mettre en valeur et rendre accessibles des éléments relatifs à l’histoire de l’immigration en France, notamment depuis le XIXe siècle, contribuant ainsi à la reconnaissance des parcours d’intégration des populations immigrées dans la société française, et à faire évoluer les regards et les mentalités sur l’immigration ».

Plus de dix ans après son ouverture au public, il s’agit d’enrichir encore, de rassembler toutes les connaissances les plus précises autour de ce sujet toujours si brûlant, l’immigration, dans la société française. Décidé et discuté par le Conseil d’orientation du Musée, un Rapport sur la refonte du parcours d’exposition de l’histoire de l’immigration, publié aujourd’hui sous la forme d’un ouvrage, servira de fil conducteur principal pour la refonte de l’exposition permanente du Musée national de l’immigration.

Ce grand travail, dirigé par Patrick Boucheron, aidé de romain Bertrand avec plus de quarante historiens, chercheurs, géographes, sociologues a été remis au Conseil d’orientation en novembre 2018.

Une « mise en condition » plante le décor de tout le travail, avec la création en 1917, avant celle des Français, de la carte d’identité des étrangers. Toutes les statistiques établies par François Héran, renseignent avec précision sur les flux de l’immigration et la nationalité en France depuis 1911, ou sur les étrangers recensés en France depuis 1851 par groupes de nationalités. Les mesures pour contrôler le flux des immigrants vers la France ne furent mises en place qu’au moment de la fin du XIXe siècle, confirmées par d’autres lois, nombreuses, de l’entre-deux-guerres à nos jours.

Le récit suit une trame chronologique précise s’appuyant sur des « dates-piliers », allant de l‘avant-Révolution française, à nos jours. D’une « police des Noirs » en 1777 à 1789, jusqu’à l’accord de Schengen et l’accord de Dublin (1985-1990).  Avec des moments cruels, comme la « Retirada » en 1939, le passage terrible des Pyrénées après la défaite républicaine en Espagne. D’autres épisodes sont moins connus, comme la tuerie coloniale de la Place de la Nation en 1953, lorsque la police ouvre le feu sur le cortège du MTLD, l’organisation des nationalistes algériens. Et le lecteur peut voir dans plusieurs dizaines d’années d’histoire, comment s’opère le voyage qui attendait les émigrants : d’abord de leur lieu de résidence jusqu’au port d’embarquement, puis ensuite le bateau jusqu’en France (de l’avion quelquefois aujourd’hui). La première partie du voyage jusqu’au port d’embarquement n’est pas la moins dangereuse. Le prix du voyage en bateau est très cher, voire exorbitant pour les candidats à l’émigration, surtout quand ils viennent de pays pauvres.  Les conditions de navigation sont assez mauvaises. Mais le but est atteint pour certains d’entre eux. Aujourd’hui encore, le voyage présente bien des dangers, et la méditerranée depuis les années 2014-2015 est devenue un grand cimetière.

Dans la dimension du « Présent critique », plusieurs historiens reviennent sur les stéréotypes et les fantasmes qui ont toujours entouré les présences migratoires, des affiches qui associent la drogue et l’insécurité à la présence étrangère,  à la restriction des soins aux migrants en rapport avec le fantasme de l’invasion de maladies dangereuses. Et différents articles traitent toujours de cette histoire immédiate, celle du temps présent : de la « jungle » de Calais aux errances du bateau « l’Aquarius », des  déboutés qui vivent dans les rues de Paris à ceux qui affrontent les périls mortels en mer, ou dans le désert.

Une « Cursive postcoloniale », s’attarde sur l’importance d’une immigration en provenance des anciennes colonies françaises.  Du regard sur une fresque du Palais de la Porte Dorée, « La France et les cinq continents », jusqu’à la circulation des « voitures –cathédrales » à Marseille en partance pour l’Afrique du Nord. Les articles de cette partie visent à rendre compte au travers de l’histoire longue, des systèmes et des pratiques qui conditionnent encore aujourd’hui les rapports sociaux au sein de la société française, et plus largement les relations entre les populations occidentales et celles des ex-colonisés du Sud.

L’ensemble de ce grand travail propose un portrait de la France en forme de puzzle. Il tisse des échos entre les images et les époques : l’itinéraire d’une jeune étudiante africaine peut être mise en regard avec les lettres d’ouvrières agricoles polonaises ; la souffrance de l’exil et la confiance en soi de plusieurs immigrés apparaissent au travers d’épisodes disséminés dans le temps.  Explorer l’expérience des immigrants, c’est, aussi, parler du rêve d’un départ vers la France. A la fois vécue comme une terre promise, mais aussi un lieu de travail, la possibilité de sortie d’une misère insupportable. Et si, « techniquement », l’immigrant est un étranger, il deviendra également, presque toujours, un futur citoyen de la République française. Le livre est d’abord, avant tout, l’histoire d’une odyssée des émigrants (vécue par des millions de personnes) et de la fascination exercée par l’Europe.  La France apparait à beaucoup comme un rêve, une rumeur, une fiction. Le rêve d’un pays vu comme une terre de liberté et d’égalité. Ainsi, par exemple, de nombreux Turcs, Arméniens et Grecs ont quitté la Turquie à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle pour fuir l’oppression politique. Une rumeur qui se répand, avec d’autres raisons qui apparaissent, le plus souvent économiques, poussant parfois des populations entières à émigrer : exploitation, misère, famine (c’est le cas de millions d’irlandais au 19ème siècle), épidémies (Italie du sud), persécutions religieuses (comme les Juifs des pays d’Europe central ou de Russie fuyant les pogroms).  A ceux-là la France apparait comme une promesse de mieux-être, un pays où sont garanties les libertés politique, religieuse et économique ainsi qu’une rapide naturalisation. Malgré l’angoisse et la douleur de l’exil, l’espoir reste assez fort pour mettre en mouvement des populations nombreuses.

Le livre dirigé par Patrick Boucheron parle du désir et de la faim de ces êtres, et de ce qu’ils finiront par faire, pour parvenir jusqu’en France, jusqu’à endurer toutes les épreuves. Abandonner même un peu de leur fierté pour atteindre ce que tous citoyens français considèrent comme acquis.  Et l’émigré devenu immigré connaîtra toutes sortes d’aventures, d’épreuves, de revers de fortune. Qu’il affrontera avec ténacité, obstination, énergie.

Le livre, on l’aura compris, dévoile que beaucoup de Français d’aujourd’hui ont d’abord été des immigrants. A ce titre, l’histoire de l’émigration vers la France peut être considérée comme un pan non négligeable de l’histoire intérieure française.  Le Rapport, puis le livre, enfin l’exposition qui sera présentée  au Musée national de l’histoire de l’immigration en 2020-2021, fait quitter le récit sur les étrangers des rivages de la périphérie vers le centre d’une narration nationale. Nous regardons ainsi se construire, aventureuse et obstiné, la destinée d’une nation qui façonne une population autant qu’elle est modelée par elle.

Benjamin Stora,

Président du Conseil d’orientation du Musée national de l’histoire de l’immigration.

Auteur, avec Emile Temime, de Immigrances : l'immigration en France au XXe siècle, Paris, Hachettes Littératures, 2007.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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