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Photographier la guerre d’Algérie

Territoires du visible, territoires de l’invisible
Ce livre est le bilan le plus complet possible sur la manière dont cette guerre a été photographiée. Il présentera des tirages d’époque, des albums et de la presse. Elle sera complétée par une série d’entretiens avec des photographes et (éventuellement après négociation des droits avec l’INA) d’extraits d’images télévisées.
Trois parties le composent : quels photographes ? Quel regards ? Quelles images publiques ?

Mais il faut d’abord s’interroger sur le caractère inégalitaire de cette guerre, observable dans le déséquilibre de la production d’images. D’un côté, une énorme masse de clichés, produite notamment par les services de l’armée française. De l’autre, quelques photos prises par les Algériens dans les maquis et retrouvés sur eux au moment de leur arrestation et de leur mort (donc saisis par les troupes française), ou des reportages effectués par des reporters étrangers dans des zones étroites contrôlées par l’ALN. Les Algériens sont donc les grands absents des représentations de ce conflit, même si quelques photographes ont fait l’effort de les « regarder ». Ainsi les clichés de Marc Garanger, qu’ils aient pour modèle une femme algérienne des Hauts P¨lateaux, ou un paysage se refusent aux facilités de l’exotisme ou de la propagande. Ce photographe veut comprendre l’Autre, si éloigné soit-il. Dans ce travail de retrouvailles de mémoires visuelles, on trouvera donc, surtout, deux « reportages » montrant le côté algérien de cette guerre si peu présent dans les collections, expositions et albums consacrés à la guerre d’Algérie. L’un, réalisé dans les maquis du Constantinois en 1957 par un photographe suédois, a longtemps été censuré en France. Il est montré ici pour la première fois. Un autre, réalisé par un photographe de France Soir, présente des images inédites de la répression des Algériens à Paris dans la nuit du 17 octobre 1961.    

Quels photographes ? insiste sur la diversité du statut des auteurs de photographie. Elle montrera le travail des agences ou des « pools » créés par les journaux (Paris-Match). Elle consacrera aussi une part importante à ce qui est produit par les services de l’armée et soulignera la différence de pratique entre deux auteurs : Marc Flament et Marc Garanger. Le voile sur cette guerre a été levé avec la publication des livres poignants de Marc Garanger, alors jeune appelé photographiant des femmes algériennes pour les besoins de l’état civil. Le regard de ces femmes en disait long alors beaucoup sur les tragédies de cette guerre[1]. Dans un autre registre, et d’un autre bord idéologique, le travail de Marc Flament livre les visions de la guerre avec des albums photographiques disant l’Algérie des théâtres d’opérations, et de « l’abandon » de populations restées fidèles à la France[2]. De leur côté, les appelés ont fait paraître leurs souvenirs accompagnés de quelques photos prises par eux. Le rythme de publication de ces livres-témoignages ira en s’amplifiant tout au long des années 1990, au fur et à mesure des retours de mémoires autour de la séquence-guerre d’Algérie[3].

Quels regards ? fera l’inventaire des « figures » de cette guerre. La mémoire photographique de la guerre d’Algérie semble avoir laissé peu de traces dans la société française, après l’indépendance de 1962. Les Français ne paraissaient pas éprouver le besoin de revisualiser cette séquence noire, à la différence des Américains transformant sans délai leur défaite au Vietnam en fait d’histoire. Pourtant un stock important de d’images existe. Quelles sont les scènes photographiées ? Qu’occulte-t-on ? Des patrouilles aux attentats, des massacres à la torture, des joies et des drames, où se porte le choix photographique, l’instant décisif cher à Cartier-Bresson ? Cette guerre est-elle exemplaire ou renvoie-t-elle à des schémas anciens ? Retrouvons-nous aujourd’hui le même visible et surtout le même invisible ?

Quelles images publiques ? insiste sur un point essentiel : qu’en ont vu les populations d’Afrique du Nord, de métropole, et dans le monde ? Quel fut le tamis de la censure et l’amplificateur de la propagande ? La presse, mais aussi les tracts illustrés et les affiches, permettront d’aborder la question de la diffusion de masse des stéréotypes, mais aussi d’indiquer tout ce qui s’en échappe, toutes les visions non contrôlée d’une guerre qui ne dit pas son nom. Dans cette partie, pourra être évoquée en parallèle la télévision en pleine ascension (journal télévisé et « Cinq colonnes à la une »). Cette guerre a été l’occasion de la « fabrication » d’une importante quantité d’images de toutes sortes, ne se limitant pas à la période de l’après-1958, marquée par la présence imposante du général De Gaulle. Il suffit par exemple de consulter la collection de Paris Match des années 1954-1958, première période d’une guerre qui ne s’avouait pas, pour découvrir des reportages photographiques impressionnants : les opérations de « ratissage » menées par les commandos de l’armée française, des « plongées » au cœur de la Casbah pendant la « bataille d’Alger », la peur des colons européens dans le bled, ou « la vie quotidienne » d’immigrés algériens à Paris confrontés à la terrible guerre que se livraient le FLN et la MNA. Il faudra aussi prendre connaissance de l’énorme travail visuel entrepris par les services de l’armée française dans les villes et les campagnes d’Algérie, travail pour observer, s’informer, surveiller des populations jugées « perméables » à l’influence de l’indépendantisme algérien ; mais aussi, travail photographique en vue de construire des tableaux de propagande, de soldats qui soignent, éduquent, enseignent, bref… « pacifient » le pays. Au moment de l’ouverture des archives militaires en 1992, cet énorme amoncellement d’images montrant une image particulière de l’Algérie en guerre est apparue. Quelques-unes de ces photographies ont été montrées au public au moment de l’exposition La France en guerre d’Algérie [4] au musée des Invalides à Paris. Entre censure et propagande, toutes ces photos anticipent sur la vague du photo-journalisme de guerre qui ira crescendo après la guerre d’Algérie[5] .

La conclusion présentera quelques photos exemplaires du propos d’ensemble. Ce sont les photos qui, de toute façon, « tiendront » par leur force d’expression l’ensemble du propos. Traces fragiles, friables, presque perdues, quelques photographies se sont incrustées dans un stock de souvenirs : le général De Gaulle à Alger en juin 1958, les bras en « V », juste avant de lancer le fameux « je vous ai compris » ; le même général devenu chef de l’Etat s’adressant aux Français à la télévision dans des discours disant la fin de l’Algérie française ; le regard fatigué des généraux putschistes en avril 1961 ; le visage défiguré de la petite Delphine Renard victime d’un attentat de l’OAS à la « une » des journaux parisiens en février 1962 ; et puis l’exode des pieds-noirs en juillet 1962, avec cette couverture de Paris Match d’un jeune couple sur un bateau serrant leur bébé….. Ces images témoignent d’un autre temps, celui des débuts de la Véme République, et qui, en vieillissant, ont perdu un peu de leur force, de leur douleur pour devenir des « icônes » admirées, reconnues.

[1] De Marc Garanger, Femmes algériennes, 1960, Paris, Ed Contrejour 1982, 114 pages, La guerre d’Algérie vue par un appelé du contingent, Paris, Le seuil, 1984, 133 pages, Femmes des hauts plateaux, Paris La Boite à documents, 1990, 75 pages.

[2] Par exemple, de Philippe Héduy, Algérie française, Paris, ed SPL, 1980, 376 pages.

[3] Sur les photographies prises par les appelés, voir l’énorme travail publié par la FNACA, Témoignages, 1989, 834 pages, et Algérie 1954-1962, Arrêt sur images inédites, ed FNACA, Gaje, 1993, 260 pages ; voir aussi des photos d’appelés, dans Appelés en guerre d’Algérie, B. Stora, Paris, Gallimard, collection « découvert » e, 1997.

[4] La France en guerre d’Algérie, sous la direction de Laurent Gerverau, Jean Pierre Rioux, et Benjamin Stora, Paris, ed BDIC, 1992, 320 pages.

[5] Voir, sur l’après-algérie, Vietnam INC, (publié pour la première fois en 1971), de Philip Jones Griffith, Paris, 2001, Ed Phaidon, 266 photos, 224 pages.

 

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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