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Les guerres sans fin - Introduction

Des menaces de mort.

les_guerres_sans_fin_un_historienla_france_et_lalgrie20100423Ce matin là, il y avait un drôle de courrier dans ma boite aux lettre : un petit cercueil en bois dans une grande enveloppe beige. La veille j’avais eu la surprise désagréable d’entendre sur mon répondeur téléphonique une voix d’homme qui psalmodiait des versets du Coran. Les jours suivants commencèrent des coups de téléphone, avec, au bout du fil, seulement le silence et le souffle d’une respiration. Nous étions en juin 1995. Je venais tout juste de sortir de l’hôpital, après une grave intervention chirurgicale, un quadruple pontage coronarien.

Le 24 janvier 1995, à la faculté de Saint Denis où je faisais cours,  une sorte de flamme avait transpercé, brûlé ma cage thoracique. Par chance, par miracle un vieux monsieur qui assistait aux séances de mon séminaire se porta à mon secours, en me donnant une petite pastille à placer sous ma langue et en me disant de ne pas bouger. C’était un cardiologue à la retraite,. Son intervention m’a sauvé la vie. J’avais fait un infarctus mais ne mesurais pas la gravité de mon état et au Centre Cardiologique du Nord, j’exigeais de sortir, prétextant l’importance de mes « tâches ». Le professeur Deloche m’a opéré à l’hôpital Broussais, et je suis  resté pendant deux mois dans un état aussi douloureux qu’étrange. Des sons et des images se contaminaient les uns les autres. Des visions d’enfance à Constantine ; des images de ma fille, morte d’un cancer à l’âge de 12 ans, en janvier 1992 ; des lumières blanches du néon de ma chambre ; des yeux d’amis, effarés en me regardant ; des visites silencieuses de ma femme, le visage livide, et des bruits d’infirmières dans le couloir ; des souvenirs de jeunesse, des manifestations et des prises de paroles militantes. Je ne « voyais » plus vraiment cette histoire cruelle de l’Algérie qui avait tant mobilisé mes forces, en particulier depuis la présence des islamistes sur la scène politique et l’arrêt des élections en janvier 1992. J’éprouvais de la souffrance, mais aussi une libération, une sorte de soulagement. Dans ma chambre d’hôpital, j’étais enfin « caché », à l’écart, à l’abri du tumulte de ces moments. La porte refermée, me laissait seul face à l’amoncellement des souvenirs.

Depuis 1992, j’avais été propulsé sur le devant de la scène médiatique française et algérienne, moins en tant qu’historien de ce pays, que comme « expert » de la terrible crise que traversait l’Algérie, et de la guerre que se livraient les islamistes et le pouvoir. Je sautais d’un plateau de télévision à une émission de radio, et mon téléphone sonnait en permanence à mon domicile (les mails et les « SMS » qui protègent aujourd’hui de l’intrusion téléphonique n’existaient pas encore). Ces quatre années d’effervescence médiatique, m’avait attiré à la fois reconnaissance et jalousie féroce (pourquoi lui ?).

Sur mon lit d’hôpital, je me sentais protégé, apaisé, presque euphorique. La souffrance qui tenaillait mon corps s’éloignait lentement. Avec les prises régulières de morphine, je flottais littéralement…. Images et sons s’agrégeaient pour créer un espace sensoriel, déroutant.

A ma sortie de l’hôpital, cette « surprise » désagréable m’était tombé dessus : je me retrouvais menacé de mort. Le petit cercueil, les musiques religieuses, les silences au téléphone…. Je figurais sur une liste d’hommes à abattre. C’est un commissaire de la DST qui est venu me l’expliquer, à domicile. Des inspecteurs de police sont allés chercher mon fils à l’école. Désormais nous devions vivre sous protection policière. Nous ne sortions plus de chez nous. Et puis, les choses se sont accélérées. Le 13 juillet 1995, l’Imam Sahraoui a été assassiné dans sa mosquée. Et les attentats ont commencé dans Paris en cet été 1995. On nous conseillait de partir à l’étranger. Ma femme, mon fils et moi sommes partis chez des amis en Suisse (pendant ce temps, notre maison fut cambriolée). On m’a demandé de choisir une destination, hors de France. J’ai opté pour…. l’Indochine, non, pardon le Vietnam ! Choix logique : autant aller loin et remonter le cours de l’Histoire, avant la guerre  d’Algérie, il y avait eu celle d’Indochine. Et deux années auparavant, j’avais travaillé avec Régis Wargnier comme conseiller historique sur le film Indochine. Ce travail sur des images de cinéma m’avait fait découvrir la beauté du Vietnam.

Nous avons quitté la France pour Hanoi au début du mois décembre 1995 en pleine grève générale contre « le plan Juppé ». Un seul journal publiera, après mon départ, un article sur ces « événements », La Croix, du 18 décembre 1995[1].

« Aujourd’hui, Benjamin Stora ne veut plus se demander de quoi il est précisément coupable. (…), Il s’en va loin de France pour un travail d’historien sur la guerre américaine au Vietnam. Quoiqu’en dise Benjamin Stora, le lien existe entre le Vietnam et l’Algérie, deux pays qui ont vécu des guerres de libération sanglantes, qui se sont entraidés à l’époque, et qui ont défait des puissances occidentales, la France et les Etats-Unis. Avant de quitter la France, Benjamin Stora a eu du baume au cœur. La Tribune, l’un des quotidiens francophones les plus lus d’Algérie, sans être au courant de cet exil forcé, lui a consacré, il y a trois semaines, un article chaleureux sur son dernier ouvrage paru l’été dernier, L’Algérie en 1995 – La guerre, l’histoire, la politique (Ed. Michalon). La Tribune notait aussi que Benjamin Stora « était tour à tour monté au pinacle ou invectivé. Il est devenu, avec la croissance de la crise politique en Algérie, un des intervenants qui déchaînent le plus de passion. » Et le journal de noter qu’il recueille le prix d’une notoriété qui n’est pas toujours sans risques. A 45 ans, Benjamin Stora se dit « enfin heureux de commencer une nouvelle vie, dans un nouveau pays ». Alors, bon voyage, Benjamin, portez-vous bien et revenez-nous quand même, un jour, pas si lointain, pour nous parler de l’Algérie. Vous la connaissez si bien ».

De ma part, cette discrétion était délibérée, je n’ai jamais voulu rendre publique cette affaire, et j’en parle dans ici pour la première fois. Rétrospectivement, le fait qu’en France, au milieu des années 1990, un universitaire ait été menacé de mort, obligé de se cacher, puis de partir à l’étranger avec sa famille pendant plusieurs années, et que cette affaire n’ait soulevé aucune émotion particulière, est évidemment surprenant. Mais à l’époque, aucune fuite n’est venue alimenter une presse pourtant déjà friande de sensations en matière de « menaces intégristes ». C’était avant le 11 septembre 2001, avant que se répande le sentiment de peur autour des questions touchant à l’islam ou à l’immigration. Nous étions en 1995, et à deux heures d’avion de Paris, des dizaines de milliers d’Algériens mourraient dans une tragédie cruelle.

D’où venaient les menaces contre moi ? Des islamistes, qui connaissaient mon parcours d’intellectuel laïc, juif de gauche ?  Du pouvoir algérien de l’époque, qui voyait d’un mauvais oeil mes déclarations en faveur de la démocratie dans ce pays ? Des activistes d’extrême droite déguisés en intégristes musulmans, et qui ne supportaient plus mes travaux montrant la nature inégalitaire du système colonial ? Les services de police ne sont jamais parvenus à identifier l’origine de ces menaces. L’absence de revendications claires et de signatures d’auteurs rendait le chantage inquiétant, le danger bien présent.

L’incertitude sur les origines possibles de ce péril dit bien la difficulté d’analyser en historien le devenir de la société algérienne, sa complexité, à distance critique des  idées reçues, des préjugés comme des pouvoirs établis. Toute cette histoire de menaces dit aussi combien en France la mémoire de la guerre d’Algérie est toujours présente, insistante. L’histoire dans la fébrilité, la mémoire jusqu’à l’obsession, la recherche des vérités dissimulées : écrire sur l’Algérie, ses rapports avec la France, ensanglantés et passionnés, reste un exercice périlleux. Ce livre est donc un retour sur les conditions de « fabrication » de toutes ces histoires algériennes et maghrébines, par les archives écrites, les témoignages, les images.

Il se présente également comme une suite de La dernière génération d’octobre qui racontait essentiellement mon engagement politique de 1968 à 1985. Il s’agit cette fois d’un autre engagement, à travers l’écriture de l’histoire de l’Algérie, du Maghreb, de l’immigration algérienne en France. Mais on découvrira au fil des pages que ces deux formes d’engagement ne s’opposent jamais vraiment, elles fonctionnent plutôt en miroir l’une de l’autre. Ces textes ont un double aspect : ils parlent à la fois de ce qui est arrivé, et de ce qui m’est arrivé. Chemin timide au début, emprunté non sans hésitations, mais frayé de plus en plus clairement dans mon ouvrage suivant, Les Trois exils, juifs d’Algérie. Cette fois encore, se mêlent clairement ici l’écriture méthodique de l’histoire et la plongée dans la subjectivité ; la « frénésie » d’une recherche rigoureusement scientifique et sa contre partie mélancolique, désabusée (le travail de l’histoire sur l’histoire algérienne n’arrive décidément pas à soigner les mémoires blessées qui s’affrontent).

Des histoires doubles donc, qui montrent un historien « classique », et un historien engagé, dans le seul temps qui vaille : le présent. Non pas un historien du présent, mais un historien au présent, par-dessus tout sensible à la présence de l’histoire, en son lieu actif, vivant, qui est la mémoire.



[1] De Julia Ficatier, « L’adieu à l’Algérie de Benjamin Stora. »

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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