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Débattre sur les circonstances d’émergence de l’Étoile nord africaine, (ENA) dans les années 1920 revient à s’interroger sur les origines politiques de l’indépendantisme algérien. L’Étoile a été la première formation algérienne a demander de manière forte et explicite l’indépendance des pays du Maghreb, au moment de sa proclamation officielle le 12 juin 1926.

1979 Ageron Publibation Livre Ageron Histoire de lAlgérie contemporaineA cette date, le nationalisme algérien quitte les rivages du ressourcement à caractère exclusivement religieux ou rural, transite par une posture défensive de demande d'égalité des droits, pour se lancer dans l’aventure exigeante de la séparation avec le système colonial mis en place par la France.  Les quatre premières années de vie de l’ENA (l’association sera dissoute en novembre 1929) apparaissent ainsi décisives dans la configuration culturelle, sociale, politique du nationalisme algérien radical. Cette courte séquence soulève le problème du rapport d’une histoire nationale à son origine fondatrice. Cette vieille discussion sur les rapports entre communisme et nationalisme a fait retour dans mon esprit à l’occasion d’une accusation portée par Mr Hocine Kamel Souidi (qui avait soutenu une thèse en 1991 sur les communistes et la question algérienne) à propos de ma thèse de 3e cycle soutenue en…  mai 1978. Mr Souidi a envoyé un texte à l’été 2021 à des universitaires et des journalistes en France en expliquant que j’avais « dissimulé » un pan de l’histoire algérienne en minimisant le rôle du PCF dans la construction de la première organisation nationaliste algérienne (L’Etoile nord africaine) ; et en ignorant l’adhésion de Messali Hadj au PCF en 1925. L’accusation principale portait sur le fait que je n’avais pas lu une de mes principales sources revendiquées, les mémoires que Messali Hadj. Ce document  a été rédigé par Messali avant son décès en 1974, et m’a été transmis par sa fille en 1977, madame Djanina Messali-Benkelfat, pour la rédaction de ma thèse. Une accusation portée sans preuve, à propos de cette séquence de l’histoire de l’Algérie des années 1920-1930.  Ma thèse, pourtant, n’était pas seulement un travail consacré aux années de formation de l’ENA, mais une biographie générale traitant de toute la vie de Messali, de sa naissance en 1898 à son décès en 1974. Ce travail abordait largement sa participation /présence aux deux guerres mondiales, et, surtout, traitait de la période de la guerre d’Algérie où les partisans de Messali Hadj se sont durement affrontés à ceux du FLN (sorti victorieux de cette guerre en 1962).  La dernière partie de ma thèse était ainsi largement consacrée à la vie de celui qui a été un pionnier de la bataille de l’indépendance algérienne, mort dans la solitude, en exil.  Cette biographie était la première consacrée entièrement à la vie de Messali Hadj.

Ma thèse de 3e cycle a été soutenue en 1978 à l’EHESS, il y a donc près d’un demi-siècle, devant un jury composé des Professeurs Jacques Berque (Président du jury, Professeur au Collège de France), Charles-Robert Ageron (Directeur de thèse, Professeur des universités), et Annie Rey-Goldzeiguer (Rapporteur, Professeur des universités), tous aujourd’hui décédés.  Elle a obtenu la mention « Très bien », avec les félicitations du jury, le 12 mai 1978[1].

Mais pour comprendre les termes de ces accusations autour d’une thèse soutenue en 1978, il faut revenir aux moments d’élaboration des autres travaux universitaires dans cette période des années 1970-1980, qui ont servi de points d’appui dans ma recherche à l’époque .

Les années 1970, la réapparition de la figure de Messali Hadj.

Jusqu’aux années 1970, un voile de silence entoure les origines réelles de l’indépendantisme algérien. Le nom de Messali Hadj s’efface de l’histoire algérienne pendant la guerre d’indépendance, suite à la victoire du FLN contre les partisans du vieux leader regroupé dans le Mouvement national algérien (MNA). Dix ans à peine après l’indépendance de 1962, il fallait donc oser rompre le silence, sortir d’une histoire officielle au risque de se sentir assiégé par le soupçon de « trahison » porté par ceux qui, à gauche en France, voyait le FLN comme une force progressiste. Les premières thèses académiques d’histoire scientifique, celle de Janet Zagoria en 1973 (The Rise and the fall of Messali Hajd, Columbia University) puis de Mohamed-Salah Mathlouti (Le messalisme, itinéraire et idéologie, Paris 8, 1974), laissent soudain apercevoir une complexité d’engagement, une zone-frontière entre domination coloniale subie et retournement des principes républicains contre le colonisateur. A travers les travaux pionniers de Jean Louis Carlier, (son mémoire de maitrise sur La première Etoile-nord-africaine en 1972, puis son mémoire de DES Sc-Po en 1976, et son article dans La Revue algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques, en 1976), apparaît une autre origine du nationalisme, au moment où l’on continue de célébrer en Algérie le « peuple en héros anonyme ». Il est ici question, non seulement de retour du religieux dans la constitution du nationalisme, mais aussi de découverte du mouvement ouvrier, du socialisme et de l’internationalisme, de la nation et de la république. Ces thèmes sont visibles également dans la thèse de Kamel Bouguessa, sur les Origines du populisme révolutionnaire en Algérie, soutenue en 1979, éditée à Alger, à Casbah Editions, en 1999.

1980 Kaddache Thèse publicationLa figure de Messali Hadj émerge en force à travers les thèses de Mahfoud Kaddache sue L'histoire du nationalisme algérien, question nationale et politique algérienne, 1919-1951, soutenue en 1977 et publiée en 1980 ( deux volumes) par la SNED en Algérie, ma thèse de 3e cycle soutenue en 1978 à l’EHESS sous la direction de Charles Robert Ageron ( Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien, publié en langue arabe à Alger en 1998, par Casbah Editions) et les article fameux de Mohammed Harbi sur Messali publié en 1977 dans Les Africains (collection Jeune Afrique, tome IX ) en 1977, celui de René Gallissot paru dans le dictionnaire biographique, « Maitron » en 1979. Tous ces travaux corrigent des points de vue jusqu’alors très défavorables. Ils montrent que dans l’histoire du Maghreb des années 1920-1930, l’itinéraire de Messali offre l’exemple unique d’un dirigeant issu du peuple et plaçant sa confiance en lui pour l’accomplissement de tâches nationales. Immigré en France, s’il connaît les lourds inconvénients du déracinement, cela lui permet néanmoins d’élargir sa vision du monde et sa connaissance des hommes ; de dissiper les brouillards des conformismes familiaux et des particularismes régionaux quelquefois étouffants. Par sa rencontre avec le PCF, il accède à la familiarisation de la grève sociale et de la manifestation politique, la contradiction et la connaissance des problèmes d’organisation, les questions de tactiques, d’alliances, de compromis. Messali aborde ainsi le marxisme dans sa vision nationale libératrice, ne prenant jamais en compte la dimension de l’athéisme. Il restera longtemps influencé par la conception d’une organisation politique centralisée. L’ensemble des travaux sur la première Etoile-nord-africaine montre ainsi comment ce contact avec le PCF des années 1920 introduira en Algérie la conception politique de la mobilisation de masse, et un certain mode d’organisation calquée sur les structures des partis de la gauche radicale européenne (plus tard, le PPA sera très proche des formations trotskystes).

Les premières recherches sur l’ENA opérées dès les années 1970, à travers les études sur la formation du couple conflictuel nationalisme-communisme, ou le rôle joué par la constitution de l’immigration ouvrière en France, remettent en cause une vision du nationalisme étroitement centrée sur le culturel-religieux ou l’enracinement organisationnel à partir du seul territoire national. Les travaux scientifiques s’appuient alors sur les archives françaises déposées à Aix en Provence ou des rapports de police comme celui établi en 1934 sur les activités de L’ENA (134 pages). Ces archives, qui seront plus difficilement accessibles après la loi française de janvier 1979 sur les délais en vigueur pour la consultation de documents, me serviront également pour la rédaction de ma thèse. Les publications de ces années 1970 s’appuient sur la consultation de la presse nationaliste (L’Ikdam ou El Ouma), les témoignages d’acteurs du mouvement national toujours vivant à cette époque (en particulier le témoignage de Banoune Akli dans la thèse de 3e cycle de Mohamed-Salah Mathlouti, Paris 8, 1974, publié avec celui de Amar Khider dans l’ouvrage de Mahmoud Bouayed, L’histoire par la bande, SNED, 1974.)

A première vue la recherche historique semble donc progresser rapidement dix ans ou quinze après l’indépendance de l’Algérie. Pourtant la discipline ne va pas aussi bien que cela. La communauté des historiens, des deux côtés de la Méditerranée, est faible et éclatée, sans véritable projets collectifs, l’ouverture vers le marché de l’édition apparaît comme tout à fait problématique, et, surtout, le champ du savoir académique reste en Algérie très largement dépendant des besoins étatiques (« L’histoire est la servante du pouvoir », dira l’historien Mohammed Harbi dans son ouvrage publié en 1975, Aux origines du FLN).  Cette situation ne permet pas à l’expérience historique de se mettre à l’œuvre ni de décider du bien fondé de certaines investigations. La discipline histoire achoppe sur ses modes de définitions, d’interprétation et d’inscription dans le temps long colonial et pré-colonial, sur la distorsion entre la description objective de la réalité passée et l’impossibilité d’y parvenir tout à fait par fermeture du champ intellectuel, donc sur la relation à tenir avec le présent vécu à cette époque, ce temps étant celui de la présidence de Houari Boumediene.

Mais revenons à la question de la naissance de l’Etoile nord africaine puisque c’est le principal motif des accusations contenues dans le texte de KH Soudi envoyé en 2021 à des journalistes et universitaires (quarante ans après toutes ces recherches).  Ses critiques portent essentiellement sur la question de l’adhésion de Messali Hadj au PCF en 1925, et la création de la première organisation nationaliste algérienne, l’Etoile Nord Africaine (ENA).

Ma thèse soutenue en 1978 : un travail appuyé sur plusieurs sources, et des origines discutées du nationalisme algérien.

1982 Messali par Stora Ed Le SycomoreAprès l’accession aux indépendances politiques des pays du Maghreb, de nouvelles enquêtes historiques ont  permis de revisiter l’histoire particulière des oppositions à la colonisation, afin d’établir les fondements de nouvelles perspectives théoriques utiles à l’analyse des sociétés maghrébines. En particulier,  l’explication par le seul paradigme de classe, ou par l’appartenance politique en rapport avec la seule gauche française (SFIO ou PCF) ne suffisait plus pour cerner les oppositions à la colonisation. Le regard porté sur les sociétés colonisées se modifie. Les chercheurs se montrent davantage soucieux aux modes de revendications identitaires. Non pour revenir à une authenticité indigène mythologisée ; mais pour situer les interactions entre la fabrication d’un nationalisme aux multiples visages, origines, et la réappropriation par le colonisé des idéologies apportées par le colonisateur. C’est pourquoi la discussion sur le couple nationalisme-communisme était si importante au moment où j’ai rédigé ma thèse dans ces années 1975-1980. On verra dans les quelques extraits de ce travail soutenu en 1978 qui suivent à propos de la naissance du nationalisme algérien, les formulations de recherches, hésitations sur les différentes possibilités d’apparition de l’Etoile. A travers des associations caritatives religieuses, des impulsions communistes, ou des mouvements liés à l’Emir Khaled (le petit-fils de l’Emir Abd el Kader qui tenta dans les années 1920 de fédérer les premières dissidences indigènes face au régime colonial) ; mais aussi les affirmations sur la non –appartenances de Messali au PCF, quitte à le contredire dans ses écrits mémoriels.  Je donnerai ensuite la mise en contexte de mes formulations en citant sur ces questions les écrits de Charles-Robert Ageron, Mahfoud Kaddache, René Gallissot et Gilbert Meynier qui étaient à la fin des années 1970 les principales références universitaires sur ces questions.

  • Page 47 de ma thèse soutenue en 1978, j’ai écrit :

« Une amitié profonde allait naitre entre les deux hommes (il s’agit de Hadj Ali Abdelkader, alors membre du PCF, et de Messali, avec une note en bas de page indiquant les Mémoires de Messali). Au contact d’Hadj Ali, Messali participa à une réunion du PCF dans le XXe arrondissement. Toutefois, impatient d’agir, mais minutieux dans les préparatifs de l’action, Messali n’adhéra pas au Parti communiste ».

A la fin de cet écrit sur la non-adhésion au PCF en 1925, aucune mention ne fait référence aux Mémoires de Messali. Et en lisant bien mon texte, il est question de l’année ou Messali Hadj rencontra Hadj Ali, et pas du reste de sa trajectoire. La note en bas de page indiquant les Mémoires de Messali évoque l’amitié entre les hommes, mais pas la question de l’adhésion au PCF. Sur cet aspect particulier, je n’ai donc pas suivi dans ces années 1970 le texte des Mémoires de Messali mais j’ai construit mon point de vue à partir d’autres sources. Ce qui est mon opinion de jeune chercheur dans ces années (j’avais 27 ans au moment de ma soutenance), mon récit évoluera ensuite comme je le montre par ailleurs.

  • Page 56, j’ai écrit dans ma thèse soutenue en 1978 :

« Après une série de réunions dans un café de la rue Ordener, Messali, avec un groupe d’ouvriers algériens, décida d’adhérer à une association humanitaire : L’Etoile nord africaine ».

Il n’y a pas, pour cette information, de référence indiquée dans mon texte aux Mémoires de Messali. Ce fait, à l’époque, était avancé par un certain nombre d’historiens dont Mahfoud Kaddache, et les écrits de Mohamed Guenanèche. Cette affirmation était en effet avancée par des témoins toujours vivants à cette époque, en particulier Mohamed Guenanèche, compagnon de lutte de Messali Hadj de 1937 à 1974 (pendant près de quarante ans). Dans la revue Al Asala, numéro 11, publié en novembre-décembre 1972, Mr Guenanèche adopte le point de vue sur le passage de l’ENA d’une organisation caritative religieuse, à une organisation politique. « L’ENA a t il écrit, s’est constituée sur les ruines d’une association religieuse ». Mahfoud Kaddache a publié avec M. Guenanèche  deux recueils de textes en français et en arabe sur « L’Etoile Nord Africaine et le PPA ». Ils établissent une distinction entre le mouvement national construit par les indépendantistes algériens et les autres mouvements (en particulier les communistes). Les travaux de Mahfoud Kaddache, La vie politique à Alger 1919-1939 (Ed Sned, 1970), et surtout son ouvrage majeur, sa thèse d’Etat soutenue sous la direction de Charles Ageron, devenue son ouvrage majeur, Histoire du nationalisme algérien, (ed Sned, 1980, deux volumes), vont dans le même sens. Mahfoud Kaddache écrivait :

« Au sein de l’émigration algérienne de l’après-guerre, des groupes d’Algériens s’étaient formés au hasard des rencontres ; ils fonctionnaient comme de petites associations à but philanthropiques (entraide, soutien moral) ; le sort des travailleurs, les nouvelles du pays, celle du monde arabe, le devenir de la patrie, les droits des Musulmans d’Algérie constituaient l’essentiel de l’ordre du jour des réunions tenues dans les foyers et les cafés. De nombreux témoignages évoquent une société de bienfaisance où le projet d’une action politique était souvent discuté ; l’Etoile nord-africaine se serait formée sur les ruines d’une association religieuse, l’Association de la Fraternité islamique ».[2]

Je me suis ainsi appuyé sur ces travaux d’historiens mais aussi sur les témoignages, ainsi que sur les rapports de police (Renseignements Généraux de la région parisienne) disponibles à l’époque pour me faire une opinion personnelle, sans forcément suivre l’affirmation de Messali au moment de la rédaction de ma thèse.

- Page 57, j'ai écrit dans ma thèse soutenue en 1978:

« Ce sujet, l’origine précise de l’Etoile, a donné lieu à plusieurs procès en recherche et revendication de paternité. Pour les uns, l’ENA est une création des communistes français, désireux de s’assurer le contrôle puis le soutien des nord-africains émigrés. Pour les autres, l’œuvre est bien algérienne et musulmane, et ne se situe à l’ombre du PCF que pour trouver aide et soutien nécessaire ».

J’ai donc livré les deux positions au sujet de l’origine de l’ENA. Et j’ajoute après : « Nous appuyant sur les Mémoires de Messali, et les rapports de police, nous avons pour notre part adopté le point de vue suivant ». Encore une fois, il s’agit bien de la formulation de mon point de vue, et non de la simple reproduction du texte des Mémoires de Messali.

La note en bas de page de cette page de ma thèse, donne les sources bibliographiques suivantes pour construire mon analyse personnelle:

NOTE : « On peut se reporter aux de Amar Ouzegane, « Le meilleur combat », Paris, Julliard, 1962, 309 pages, pages 174-182 ; Mohamed Lebjaoui, « Vérités sur la révolution algérienne », Paris, Ed Gallimard, 1870, 249 pages, pages 19-24 ; André Nouschi, qui cite Charles-André Julien « L’Etoile nord africaine créé à l’ombre du PCF », page 61 ; Jacques Jurquet, « La Révolution nationale algérienne et le Parti communiste français », Ed de Centenaire, Tome II ; 160 page, 1974, pages 229-230 ; la thèse de P. Rossignol, « Les partis politiques algériens musulmans des origines à 1945 », qui donne pour origine l’ENA en 1924, comme « une association de bienfaisance au profit des travailleurs émigrés », nous semble intéressante ; Mathhlouti Salah, dans « Le Messalisme », thèse pour un doctorat de 3e cycle , Paris 7, 1974, page 53 ; enfin, sur l’ensemble des problèmes, JL Carlier, « La première Etoile nord-africaine, 1926-1929, in La Revue Algérienne, 4-1972, plus précisément pages 933-936 ».

On notera que dans cette note en bas de page ne sont pas mentionnés les Mémoires de Messali (HK Souidi n’évoque pas dans son texte accusateur les autres sources bibliographiques pour établir mon travail).

- Page 59 de ma thèse soutenue en 1978, j’ai écrit :

« La bataille pour la transformation de la société de bienfaisance portera ses fruits : le 15 mai 1926, fut organisé une première réunion de l’Etoile nord-aficaine chargée de préparer la conférence de constitution pour le mois de juin de la même année ».

Pour cette étayer information, j’ai indiqué en note de bas de page, que je me suis appuyé sur TROIS sources : le témoignage de Banoune Akli (largement cité dans la thèse de Mr Mathlouti), l’agence de presse des messalistes pendant la guerre d’Algérie (InterAfrique press), et les Mémoires de Messali. Mr HK Souidi ne cite pas les autres sources utilisées à l’appui de sa démonstration, mais seulement les Mémoires de Messali. J’ai déjà mentionné plus haut  le témoignage de Mr Guenanèche.

D’autres écrits universitaires dans les années 1970 sur la naissance de l’Étoile nord africaine et Messali Hadj.

1982 Messali par Stora Ed Le SycomoreAu moment de la préparation de ma thèse soutenue en 1978, d’autres travaux universitaires ont abordé la question de l’origine de l’ENA, ses rapports avec le PCF, et les relations de Messali avec le communisme dans les années 1925-1926. Mon directeur de Thèse de 3e cycle, le Professeur Charles-Robert Ageron a écrit sur cette question, dans son ouvrage majeur publié en 1979, Histoire de l’Algérie contemporaine, 1871-1954, publié aux PUF, les lignes suivantes :

« Touché par la propagande anticolonialiste lors de la guerre du Rif, il adhéra, semble-t-il, au parti communiste en 1925. Il aurait suivi les cours de l’école des cadres communistes de Bobigny, mais ne fût sans doute jamais un marxiste orthodoxe puisque non matérialiste. » (page 350).

Et sur les origines de l’Étoile :

« Certains Algériens affirment que ce serait l’Émir Khaled qui aurait décidé la constitution de l’étoile en 1924 après une entrevue avec Doriot et aurait nommé les premiers responsables, Ahmel Belghoul et Hadj Ali Abdelkader. » page 349. Comme on le voit, Mr Ageron, mon directeur de thèse, dans un livre rédigé en 1977 et publié en 1979 utilise le conditionnel, et prononce le mot « semble-t-il », pour l’adhésion au PCF, et livre différentes versions sur la constitution de l’Etoile[3].

Dans son livre Ci gît le colonialisme, le compagnon de combat de Messali Hadj, le libertaire Daniel Guerin reproduit un article publié le 26 juillet 1946 dans Combat, où il écrit : «  L’Etoile nord africaine avait été créée à Paris en 1925. M. Messali déjà installé en France y devint un militant en vue et en prit rapidement la direction. Ce groupement réunissait des ouvriers nord-africains, fixés pour la plupart en banlieue. Tout en s’affirmant comme une organisation nationale, il possédait un caractère prolétarien très marqué. L’ENA conjuguait étroitement son activité avec celle du Parti communiste qui réclamait alors l’indépendance des colonies. Par la suite un conflit assez aigue éclata entre les deux organisations ». (page 314). Pour Daniel Guerin, il ne fait pas de doute qu’il y avait bien deux organisations séparées, combattant côte à côte, puis se séparant à partir de 1929.

Je cite ces deux auteurs pour bien situer le contexte idéologique de l’époque, moment où j’ai entrepris l’écriture de cette thèse en 1974, soutenue en 1978.

Ajoutons un mot sur la consultation des archives du PCF à ce moment des années 1970. Dans Les Cahiers du bolchevisme, du 2 janvier 1925 ( numéro 7), l’auteur de l’article sur « Le parti communiste et la question coloniale », qui signe sous le pseudonyme E. Djazairi (« L’Algérien »), ne souffle mot de l’existence de l’Etoile, et il écrit : « En soutenant l’Emir Khaled et même son programme de revendications démocratiques, le Parti s’est attiré la sympathie des Nord-Africains et les réunions politiques et syndicales organisées pour ces travailleurs ont depuis connus le plus grand succès ». Avant ma consultation des archives du PCF,  l’ouverture des archives du PCF  je me suis également appuyé sur le livre pionnier de Jacob Moneta Le PCF et la question coloniale (publié en 1971 aux éditions Maspéro en 1971) qui suit cette tendance d’écriture de l’histoire (ce livre de J. Moneta m’a beaucoup servi durant l’écriture de ma thèse)[4].

II y a donc bien confusion de Hocine Kamel Souidi entre le fait que j’aurai cité une seule source (les Mémoires de Messali) à l’appui de mon travail, et il ne veut pas voir l’expression d’une opinion développée dans un travail universitaire à partir des indications de mon directeur de thèse, des sources multiples (témoignage comme celui de Daniel Guerin), à un moment donné dans les années 1970. J’avais opté dans ces années pour un « compagnonnage » (sympathisant) de Messali avec le PCF engagé dans la campagne contre la guerre du RIF, (comme je le dis clairement dans mon texte) et non d’une adhésion (je n’avais pas retrouvé sa carte d’adhérent au PCF).

Aujourd’hui encore, en 2021, des publications évoquent toujours la « fréquentation » de Messali Hadj avec le PCF (voir la fiche Wikipédia de 2021 sur Messali, ou la notice de Guy Pervillé publiée en 2009  qui parle d’un « rapprochement » de Messali avec le PCF, page 597[5]). En 2019, l’historien René Gallissot écrit toujours:

1984 Thèse Stora publié en 1987« C’est de l’Union intercoloniale que naquit en mai 1926, l’Étoile nord-africaine (ENA), constituée selon les principes des organisations de masse de militantisme communiste avec la présence à la direction d’une "fraction ” communiste, dont Messali ne semble pas faire partie,  (souligné par moi) autour du principal responsable Hadj Ali. La première carte d’adhésion de l’ENA indiquait : « Étoile nord-africaine-Association des Musulmans-Algériens-Tunisiens-Marocains ; Président d’honneur : Émir Khaled, section de l’Union intercoloniale, 3 rue du Marché-des-Patriarches, Paris (Ve arr.). » Son programme en dix points demandait les libertés et droits politiques pour les émigrés d’Afrique du Nord. Par ailleurs la CGTU faisait campagne dans des « congrès nord-africains », pour l’indépendance des colonies et l’élection en Algérie d’une assemblée constituante au suffrage universel »[6].

L’accusation actuelle consistant à dire que j’ai à dissimulé l’adhésion de Messali au PCF en 1925, est ainsi une méconnaissance complète du travail universitaire, puisque j’exprimais une opinion personnelle établie à partir de plusieurs sources (en particulier le rapport des RG, les témoignages de militants algériens toujours vivants à l’époque, Mohammed Guenanèche, ancien de l’Etoile Nord Africaine, Mustapha Ben Mohamed ancien dirigeant du PPA-MTLD, la fille de Messali Hadj, Djanina Benkelfat, Daniel Guerin, ou encore l’avocat de Messali, Yves Dechezelles, également les différents ouvrages d'acteurs et de chercheurs publiés, et la presse de l’époque). Il faut ajouter que le témoignage d’Omar Carlier est essentiel : il est un des rares chercheurs a avoir vu Messali Hadj à son domicile en 1971 avant son décès, et O. Carlier m’avait rapporté le fait que Messali lui avait dit qu’il avait été un « sympathisant » du PCF. Je ne prendrai connaissance des archives du PCF qu’après ma soutenance de thèse de 1978. 

Mon argumentation pour ma thèse d’Etat soutenue en 1991 à l’université de Créteil, toujours sous la direction du Professeur Charles-Robert Ageron (avec comme membres du jury, Gilbert Meynier, Mohammed Harbi, René Gallissot, Jean Leca, Henri Lerner) a donc évolué en attribuant au seul PCF la création de l'ENA (et l’appartenance de Messali à la commission coloniale de ce parti). Cette thèse d’État a obtenu la mention « très favorable », avec les félicitations du jury. En lisant ce travail, treize ans après ma thèse de 3e cycle, il est possible de mesurer dans une discussion classique entre historiens, la progression des connaissances à partir de nouvelles sources. Le travail de l’historien ne consiste pas simplement à s’appuyer sur un seul témoignage d’acteur, mais de questionner une source en la confrontant à d’autres sources.

Il faut également situer le contexte intellectuel et universitaire des années 1970 pour comprendre le travail universitaire de cette thèse de 3e cycle. A l’époque les débats étaient vifs entre les universitaires et chercheurs sur la question des rapports entre nationalisme et communisme, portant en particulier sur l’origine de la création de l’Etoile nord-africaine par les communistes français. Avant ma soutenance de 1978, dans les séminaires de recherches des universités Paris 7 (Jussieu) ou Paris 8 (Vincennes- Saint Denis), de nombreux chercheurs étaient engagés dans ce débat, comme Charles-André Julien, René Gallissot, Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Emmanuel Sivan, Charles-Robert Ageron, André Nouschi, Odile Jusserand, Guy Perville[7], et aussi Omar Carlier, Mohammed Harbi, Kamel Bouguessa ou Mahfoud Kaddache. Egalement à ce moment, le grand travail de l’historien allemand Hartmut Elsenhans, est publié à Munich en 1974, Frankreichs Algerienkrieg 1954-1962, Entkolonisierungsversuch einer kapitalistischen Metropole, Zum Zusammenbruch der Kolonialreiche.[8]. Pour les grandes bibliographies et les répertoires des thèses rédigées en français, anglais et allemand, le chercheur des années 1970-1980 pouvait également s’appuyer sur les travaux de Jean-Claude Vatin, en particulier, L’Algérie politique, histoire et société, Edit. nouvelle, P.F.N.S.P., Paris, 1983.

1986 Messali par StoraHK Souidi ne mentionne pas dans son argumentation ce contexte de batailles universitaires de ces années 1970, moment où ma thèse a été préparée et soutenue, ni l’état de connaissance des archives. Or, il suffit de lire l’article d’Omar Carlier publié dans Vingtième siècle, Revue d’histoire, dans l’année 1991, (pages 82 à 92), pour mesurer toute l’importance des débats engagés autour de la disparition/réapparition de l’ENA dans le discours public, en Algérie et en France. De comprendre la complexité des arguments au moment de situer les origines, avec l’apparition de la figure d’Emir Khaled (que des témoins de l’époque valorisent comme créateur de l’organisation nationaliste, au détriment du PCF). Dans cet article, « Mémoire, mythe et doxa de l’Etat en Algérie. L’Etoile nord-africaine et la religion du « watan », Omar Carlier écrit : « N’y avait il pas derrière l’imposante figure du zaïm (Messali), politiquement détruite mais symboliquement redoutable, à affronter d’autres épreuves, à retrouver en amont, dans le souvenir de 1926, d’autres figures du « père », d’autres images de la naissance, incompatibles avec la pureté présumée des origines et la filiation sans partage proclamée par le FLN ? Celle de l’émir Khaled, petit-fils d’Abelkader, grand seigneur et saint-cyrien, avec ses déclarations encombrantes sur « la « mère-patrie » (française) et celle du parti communiste avec son matérialisme athée, son origine étrangère et sa lutte initiale pour l’indépendance ? D’un côté, l’inspirateur de l’Etoile (Messali), de l’autre son pygmalion (Khaled). Celui-ci comme maitre de l’appareil, celui-là comme Président d’honneur ». Et Omar Carlier de rappeler dans son article la polémique à la fin des années 1970 entre Charles-Robert Ageron, et Mahfoud Kaddache où l’émir Khaled apparaît comme personnalité intermédiaire, à la jonction entre communisme et nationalisme. On voit bien dans cette discussion/dispute que la question des origines ne se fixe pas autour de la contradiction entre nationalisme et communisme, mais dans un jeu à trois influences…. par le biais de la figure de l’Emir Khaled. Ce qui explique les hésitations de mon Professeur Charles-Robert Ageron dans la rédaction de son ouvrage sur l’histoire de l’Algérie contemporaine publié en 1979, qui utilise le conditionnel pour l’adhésion de Messali au PCF. Dans son livre bien, L’Algérie, nation et société, de Mostéfa Lacheraf publié en 1976 aux édition Maspero, on peut lire : « L’ENA est un mouvement qui contenait en lui plusieurs tendances et plusieurs idéologies à la fois, ou plutôt des échantillons de deux ou trois idéologies hybrides : un marxisme de surface, un algérianisme sentimental et nostalgique, un islamisme sommaire » (pages 194-195).

Le déplacement vers d’autres objets d’histoire. Les guerres et la mémoire

Dans les années 1980-1990, un certain modèle historique s’essouffle : l’histoire quantitative est mise en doute, l’histoire des mentalités est attaquée, l’interdisciplinarité entre en crise. Reviennent au premier plan de vieux « objets » longtemps négligés : la nation, l’événement, la biographie par exemple. Les historiens qui travaillent alors sur le Maghreb en prennent acte et tentent de penser ce tournant critique de façon stimulante. Les études sur la guerre de libération nationale et la mémoire sont le éléments principaux d’une redéfinition du savoir historique autour de la question algérienne. Dans ces années-là, le champ politique en Algérie s’ouvre par crise et effondrement du parti unique avant et après octobre 1988, et des retours de mémoires longtemps occultées se produisent en France et en Algérie. Les problématiques antérieures s’élargissent comme par exemple à propos du couple nationalisme-communisme étudié dans la thèse de Jean Louis Planche sur l’Antifascisme et l’anticolonialisme à Alger au temps du Front populaire (thèse, Paris 7, 1981) ou l’ouvrage de Claude Liauzu  sur Les origines du tiers mondisme, (L’Harmattan, 1982) ; à propos aussi du rôle de l’immigration dans la construction du nationalisme algérien dans la thèse de Chokry Ben Fredj sur l’immigration nord-africaine dans la France de l’entre-deux guerres (Paris 7, 1985). Les études à caractère biographique sur les pionniers de l’indépendantisme algérien s’enrichissent avec les ouvrages d’Omar Carlier sur Amar Imache (publié en 1985 à Alger) ou de mon Dictionnaire biographique de militants algériens (L’Harmattan, 1985).

1987 Colloque Etoile nord africaineDes documents nouveaux ouvrent sur une perception originale de la première ENA : les Mémoires de Messali Hadj sont publiés, en une version abrégée (Lattès,1982) et Mahfoud Kaddache avec Mohamed Génanèche publient des textes fondamentaux sur les origines et l’activité de L’Etoile-nord-africaine, 1923-1937, en 1984 (Alger, OPU). L’historien Daho Djerbal entreprend de recueillir l’autobiographie de Lakhdar Ben Tobbal, leader important du nationalisme algérien pendant la guerre d’indépendance, fortement influencé par les idéaux de l’Etoile. Un colloque important se tient à Paris, organisé par l’universitaire Abdelkader Djeghloul, autour de l’Eoile-nord-africaine, au Centre culturel algérien, en 1987.

Mais fondamentalement, dans ces années 1980, le centre d’intérêt des études sur le nationalisme algérien se déplace des origines (la vie de l’Etoiles-nord-africaine) vers la guerre d’Algérie. Les grandes thèses et ouvrages sur cette période clé de l’histoire contemporaine algérienne se multiplient. La thèse de Slimane Chikh, L’Algérie en armes ou le temps des certitudes, (Economica, 1981), ainsi que Le FLN, mirage et réalité de Mohammed Harbi (Ed Jeune Afrique, 1980), sont suivies de L’Algérie en guerre de Mohamed Téguia (Alger, OPU, 1984), et la 7e Wilaya de Ali Haroun (Le Seuil, 1986). Ces approches de la guerre d’indépendance contribuent à une redéfinition du savoir historique autour de notions touchant au populisme, la violence politique, la mise à l’écart des figures fondatrices du nationalisme pendant et après cette guerre. Cette réflexion introspective sur les crises portées par le nationalisme bouscule les pratiques des historiens. Une « autre » histoire nécessite de nouveaux découpages chronologiques (avec mise en discussion et émergences des dates de l’indépendantisme radical, 12 juin 1926 pour l’ENA ou 11 mars 1937 pour la proclamation du PPA), de nouveaux rapports entre les disciplines (sociologie, anthropologie) une autre manière d’interroger des archives ou de travailler sur nouvelles sources (comme le travail sur les images), une autre manière d’en rendre compte.

Dans ce jeu de pistes où l’historien part à la recherche des signes et des traces les plus ténus du passé, il trouve désormais sur sa route le journaliste. L’apparition d’une presse privée dans les années 1990 en Algérie fait du récit d’histoire une catégorie d’investigation : le passé est une énigme, l’histoire une enquête, et son compte-rendu s’écrit comme la résolution d’un mystère. Dès 1990, le quotidien El Watan titre en une : « Faut-il réhabiliter Messal Hadj ? » et dix ans plus tard, le 19 août 2000, le quotidien La tribune titre, également en une : « L’histoire officielle aux prises avec les retours de mémoire » (un dossier comprend des entretiens avec mesdames veuve Abane Ramdane, et Djanina Benkelfat, la fille de Messali Hadj). A côté de la presse, l’édition entreprend de combler le retard mémoriel avec les publications de textes de Messali (Bouchène, 1999), ou la thèse importante de Kamel Bouguessa (Casbah, 1999).

Lors de la commémoration du centième anniversaire de la naissance de Messali, en 1998, un ouvrage d’hommages paraît à Alger, dans le cadre de la revue Réflexions. Il contient un article de Ammar Nedjar, qui avait milité dans les années 1940 au PPA alors qu’il était étudiant à l’université de la Zitouna à Tunis. Ce dernier écrit, à propos des conséquences de l’occultation de Messali : « Nous vivions sous le climat d’un terrorisme intellectuel, du musellement, de l’absence de liberté d’expression. C’est ce climat qui a fait que la génération de l’indépendance ignore tout de l’histoire du mouvement national, de ses hommes, de leurs sacrifices. Une meilleur connaissance de l’histoire, aurait conduit cette génération à regarder autrement les tenants du pouvoir ».[9] La « disparition » de Messali signifiait la fin d’une époque qui voyait le politique comme moyen de construire des rapports de force, jouer sur les contradictions de l’adversaire, procéder par accumulation patiente de ses propres ressources, être capable d’accepter des compromis pour atteindre le but fixé, louvoyer sans abandonner ses principes, reconnaître la pluralité des débats dans le mouvement nationaliste… Désormais, l’argument de la force primera sur le reste, avec pratique de la ruse pour conquérir une hégémonie politique. Cette contestation d’une histoire qui efface la vie de certains hommes veut reconstruire un passé encore récent, pour le lier à l’accomplissement de tâches à venir : les retrouvailles avec la pratique du débat contradictoire, démocratique. A la fin des années 1990, l’État semble perdre progressivement le contrôle du monopole d’écriture de l’histoire. 1987 LEmir par Meynier et KoulakssisLa presse algérienne rend compte de colloques organisés autour des personnages « retrouvés » du nationalisme indépendantiste : « On pourrait être tenté d’opposer à cet ensemble de signaux leur modestie, leur fragilité. En vérité, et au-delà des cas Messali et Abbas et de la forte charge affective et politique qui les entoure, c’est bien un processus en cours qui signale la virtuelle obsolescence du contrôle politico-policier sur des pans entiers de l’histoire du pays ».[10] Le succès de la « biographie » de l’acteur central du nationalisme politique, Messali Hadj, l’écho rencontré par la commémoration du centenaire de sa naissance avec une série de manifestations en 1998, s’inscrit dans une période de recherche des origines de la nation algérienne L’intérêt pour l’itinéraire de ce personnage s’explique aussi par le besoin de socle et de chair comparé à l’hégémonie des idéologies qui ont longtemps dominé la scène intellectuelle en Algérie. Le retour de toutes les figures « maudites » se charge d’exprimer aujourd’hui ce qui se formule difficilement ailleurs. La demande de biographies répond au manque de sens qui caractérise une histoire officielle, souvent anonyme et morne. Les récits qui reviennent disent, décrivent des parcours hors normes d’hommes débarrassés des préjugés de leurs temps, porteurs d’ambitions inouïes pour leur pays, décidés à prendre eux-mêmes leur destin en main. Des parcours-citoyens invitent les générations nouvelles à prendre le monde au sérieux, dans sa dimension tragique et exubérante. D’autres travaux suivront autour de la figure de Messali Hadj, en particulier ceux de Nedjib Sidi Moussa dans sa thèse consacrée au mouvement messaliste pendant la guerre d’indépendance algérienne[11]. Et aussi le livre de la fille de Messali Hadj, madame Djanina Messali-Benkelfat publié en 2012 aux éditions Riveneuve sous le titre, Une vie partagée avec mon père.

La concurrence de la presse et le développement d’internet changent l’œil de l’historien, ses outils d’investigation et sa plume. Il lui faut prendre au sérieux la poussière d’informations livrées par la presse écrite ou les images télévisuelles (en particulier les documentaires) afin de reconstituer des trajets individuels, des bribes d’expériences qui éclairent les logiques sociales et symboliques de groupes ou de communautés plus larges. Ce jeu sur les échelles d’observation produit des effets de connaissance, permettant de voir autrement et autre chose : des stratégies militantes et des carrières politiques, des réseaux idéologiques permettant des ascensions sociales. L’arrivée et l’installation de la violence dans ces années 1990 pousse également à une redécouverte des origines du nationalisme algérien. Dans la recherche généalogique émergent les figures de Messali Hadj, bien sûr, mais aussi de Ferhat Abbas, qui ont tenté, chacun de leur côté, de faire prévaloir les arguments du politique pour se débarrasser du système colonial, se méfiant de la violence à caractère populiste ou millénariste. Les leçons portées par l’Etoile, première ou seconde version à partir de 1933, s’inscrivent dans ces recherches.

Poursuite de mes recherches après ma soutenance de 1978.

2013 Une vie paratagée avec mon pèreJ’avais bien sûr lu la totalité des manuscrits originaux de Messali au moment de la préparation de ma thèse soutenue en 1978, comme le prouve les nombreux détails de sa vie que j’ai résumé ainsi dans thèse de 3e cycle : « Messali résume dans ses Mémoires les premières années de sa vie, il est apprenti-coiffeur, puis apprenti-cordonnier. A dix ans, il se sépare des siens pour être placé chez El Ghouti Mesli à Henwaya, localité située à dix kilomêtres de Tlemce…. . » La citation est encore longue et les détails rapportés prouvent bien tout le travail entrepris à partir des originaux. Dans un témoignage envoyée le 2 aout 2021, Madame Benkelfat, fille de Messali Hadj écrit : « Je soussignée Djanina Messali-Benkelfat, atteste que Monsieur Benjamin Stora a bien consulté les mémoires originaux de mon père Messali Hadj pour la préparation de sa thèse soutenue en Mai 1978, à laquelle j'ai assisté en présence également de mon mari Enouar Benkelfat à L'EHESS Bd Raspail à Paris ». Je n’ai pas travaillé ensuite à l’élaboration du livre avec CR Ageron, M. Harbi et Renaud de Rochebrune (éditeur) publié en 1982 (Ed Lattès) sous le titre « Les Mémoires de Messali Hadj » (Ed Lattès, 1982). L’affirmation de HK Souidi sur ma non-lecture des Mémoires, sans preuve, est tout simplement fausse (des passages entiers des Mémoires de Messali sont cités dans ma thèse, à de nombreuses reprises). Dans un article publié par la Revue française de l’occident musulman en 1983, j’ai ensuite, de manière très précise, livrée toute l’organisation du plan de travail mis en œuvre par Messali pour la rédaction de ses Mémoires.

Dès la publication de ma thèse sous la forme d’un ouvrage, en 1982 (Ed Le Sycomore), j’ai affirmé mon point de vue, en soulignant l’adhésion de Messali au PCF en 1925. Ce livre dès 1982 montre bien ma non-volonté de « dissimulation » (donc de « fraude ») très peu de temps après ma soutenance. J’ai repris ce point de vue dans ma seconde thèse en sciences sociales (sur l’histoire du nationalisme algérien) soutenue à Paris 7 en 1984 (sous la direction de Pierre Fougeyrollas, avec le Professeur Ageron, rapporteur, dans le jury). Dans la suite de ce second travail, je suis devenu assistant à l’université. Hocine Kamel Souidi a soutenu une thèse qui traite en particulier des rapports entre communisme et nationalisme, en  1991. Pourquoi a-t-il attendu trente ans, en 2021, pour relever les points de discussions sur Messali dans ma thèse soutenue en…  1978 ?

En conclusion.

Mémoires de Guenanèche Les quatre premières années de vie de l’ENA (l’association sera dissoute en novembre 1929) apparaissent décisives dans la configuration culturelle, sociale, politique du nationalisme algérien radical. Cette courte séquence soulève le problème du rapport d’une histoire nationale à son origine fondatrice. Michel de Certau Michel Foucault disent bien comment les historiens se montrent réticents à fixer de manière solennelle une datation fixe, une coupure unique et inaugurale dans la généalogie d’un mouvement social et politique. Le travail historique préfère suivre les mouvements d’un processus que d’épouser les « remontées » d’une histoire ramenée à une origine unique. Il en va ainsi de la fondation de l’Etoile qui trouve plusieurs origines fondatrices. L’histoire procède par sauts multiples et ne peut s’appréhender simplement par un seul événement fondateur, ou actes d’un seul individu. Mon regard sur un bilan historiographique aujourd’hui, veut précisément dire le foisonnement d’interrogations autour d’une origine sans cesse mise en discussion. Et donc le moyen de se réapproprier autrement les commencements du nationalisme algérien, d’enrichir notre vision des sources constitutives de ce courant politique dans sa diversité et complexité.

A Hocine Kamel Souidi de décider s’il entend poursuivre dans cette démarche accusatrice, cinquante ans après ma soutenance. Je serai dans l’obligation de défendre mon honneur, bien que je sois contre la judiciarisation des questions historiques. Je reste à sa disposition pour continuer cette discussion sur l’origine de l’ENA, le dévoilement successif des sources, et les différentes discussions de chercheurs dans les années 1970/1980.

Benjamin Stora.

 

[1] Cette biographie tirée de ma thèse soutenue en 1978 a été publiée une première fois en 1982 (Ed Le Sycomore), puis en 1986 (Ed L’Harmattan), et en 2005 aux éditions Hachette (collection « Pluriels »). Elle a été traduite en arabe et publiée en Algérie par les éditions Casbah, en 2000.

[2] Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Reprise de l’édition parue en 1980, republiée en 2003, Alger, Ed Addif 2000, page 167.

[3] - Voir sur ce sujet , de Ageron, Charles Robert : " Communisme et nationalisme dans l'Algérie française » cahiers de l’IHPO, 1979, n°5 , pages 215 - 238.

[4] Sur les archives du PCF consultées après ma soutenance, voir le travail de Kamel Bouguessa  publié sous le titre, Aux sources du nationalisme algérien, Alger, ed Casbah, 2000, avec la partie portant sur les archives de la commission coloniale déposées à la bibliothèque de Paris 7-Jussieu.

[5] In L’Algérie et la France, dir de Jeannine Verdès Leroux, Ed Laffont, collection « Bouquins », Paris, 2009.

[6] René Gallissot, notice sur Messali Hadj, in Dictionnaire Le Maitron, 15 juillet 2019.

[7] Guy Pervillé a soutenu une thèse remarquable en 1980 sur les étudiants algériens musulmans de l’université française, thèse publiée aux Editions du CNRS en 1984 sous le titre : Les étudiants algériens de l’université française, 1880-1962. Populisme et nationalisme chez les étudiants et intellectuels musulmans algériens de formation française. Préface de CR Ageron, Paris, Ed du CNRS, 1984, 346 pages.

[8] La version française de ce livre est : Elsenhans Hartmut, La Guerre d’Algérie 1954-1962. La transition d’une France à une autre. Le passage de la IVe à la Ve République, Préface de Gilbert Meynier, traduction de Vincent Goupy, revue et corrigée par Gilbert Meynier, Publisud, 2000. A partir de cet ouvrage, voir la bibliographie synthétique de la guerre d'Algérie annotée et commentée, par Gilbert Meynier, in Naqd, 2001/1-2, N° 14-15, pages 95 à 162 

[9] Ammar Nedjar, « Messali Hadj, le Zaïm calomnié », in Réflexions, Messali Hadj, Alger, éditions Casbah, 1998, page 125. L’article présenté dans cet ouvrage et traduit de l’arabe a été publié en 1993 dans le quotidien An-Nasr paraissant à Constantine.

[10] Chaffik Benhacène, « Le débat est ouvert sur les pères du nationalisme algérien », La Tribune, 21 mai 1998.

[11] Nedjib Sidi Moussa, Algérie, une autre histoire de l’indépendance : trajectoires révolutionnaires des partisans de Messali Hadj, PUF, 2019.  Jacques Simon publiera des textes de Messali Hadj aux éditions l’Harmattan, et une étude sur l’Etoile nord africaine, dans la même maison d’édition.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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