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D'une amulette iranienne sertie de pierres entourant une inscription en hébreu, datant de 1900. Autant de preuves saillantes, émouvantes, parfois même bouleversantes d'une histoire que l'on a cessé de vouloir oublier, gommer, réécrire ou salir depuis la seconde moitié du XX e siècle : celle de la longue présence des Juifs dans ce qui allait devenir le monde arabo-musulman du pourtour de la Méditerranée au golfe Persique en passant par les Balkans ou la mer Rouge. Soit plus de deux mille ans que retrace admirablement l'Institut du monde arabe, à Paris, à travers une rétrospective exceptionnelle réalisée à la demande de Jack Lang, le président de l'institution, sous la houlette de l'historien Benjamin Stora, et d'Élodie Bouffard, responsable des expositions au sein de l'établissement.

L'exposition « Juif d'Orient » est à la fois érudite et accessible à tous, d'une implacable rigueur historique et d'une flamboyante humanité. Mêlant avec brio textes savants et documents ou objets intimes dans un parcours chronologique aéré et fluide, elle dit ce qu'a été là-bas l'existence des Juifs. Dans leur quotidien, comme dans leur pratique religieuse. Ravivant les périodes d'effervescence intellectuelle, artistique et scientifique, sans faire l'impasse sur les épisodes de violence qu'a eus à subir la communauté. « Autochtones à part entière, les Juifs d'Orient sont partie prenante de cette histoire qu'ils ont contribué à fabriquer, à construire », rappelle Benjamin Stora. Tout commence en 587 avant notre ère, avec la destruction du temple construit par le roi Salomon à Jérusalem. Une partie de la population juive choisit alors de s'exiler à Babylone.
Avec la destruction du second temple, en l'an 70, la majeure partie d'entre elle quitte la ville et se disperse en Babylonie, mais aussi en Égypte, en Galilée ou en Syrie. En témoigne la reconstitution, grâce aux projections des photos de Philippe Maillard, de la salle de prière de la synagogue de Doura Europos, construite au III e siècle en Syrie, dont les murs sont recouverts de scènes figuratives polychromes tirées de la Bible.

La première rencontre des Juifs avec l'Islam ? C'est dans l'actuelle Arabie saoudite qu'elle a lieu, à Médine, où le prophète Mohammed avait trouvé refuge en 622. Probablement venus du Proche-Orient, les Juifs s'étaient installés dans la région dès le III e siècle. Et l'on reste sans voix devant les images majestueuses de Humberto da Silvera, donnant à voir l'un des pitons rocheux de l'oasis de Khaybar coiffé d'un village habité par eux seuls jusqu'en 628, date à laquelle, défaits, ils en ont été chassés. Leurs maisons, inhabitées depuis, en ruine, ne continuent pas moins de tenir tête au temps.
Si les Juifs restent intégrés aux populations locales dont ils parlent la langue après la conquête musulmane, ils répondent désormais, comme les chrétiens, au statut de dhimmis, ce qui les rend inférieurs aux musulmans mais leur garantit une protection juridique et une certaine autonomie religieuse, administrative et fiscale. Vulnérables ? Ils le sont sous les Almohades, cette tribu berbère rigoriste qui régna sur l'Afrique du Nord et l'Espagne entre le XII e et le XIII e siècle et les persécuta. Mais ce Moyen Âge n'a pas empêché à Bagdad, en Égypte, comme en Andalousie une véritable symbiose culturelle, linguistique et philosophique entre juifs, chrétiens et musulmans. Le prouve cette pièce décorative en bois, aux motifs floraux entrelacés issue de la synagogue Ben Azra du Caire : seules les lettres hébraïques sculptées sur les côtés la
distinguent de ce que font les musulmans pour leurs mosquées ou les chrétiens pour leurs églises. Et que dire de Moïse Maïmonide (1138-1204), l'un des plus grands savants du monde musulman né à Cordoue, réfugié à Fès puis en Égypte, dont les traités ici présentés sont alternativement écrits en arabe ou en hébreu.
Chassés d'Espagne en 1492 par Isabelle la Catholique, les Juifs se dispersent entre l'Afrique du Nord et l'Empire ottoman, s'intégrant là encore aux populations locales, donnant naissance à une nouvelle culture judéo-arabe. Jusqu'à ce que la colonisation européenne ne bouleverse cet équilibre, accordant par exemple aux Juifs d'Algérie la nationalité française, maintenant les musulmans dans le statut de l'indigénat. Avec la naissance d'Israël, en 1948, et la décolonisation, la fin est tragique : l'arrachement à la terre natale, le départ, l'exil. Cette douleur se comprend d'autant mieux au regard de cette exposition qui, pour la première fois, a pris le temps de raconter les deux mille ans d'histoire qu'il leur a fallu laisser derrière eux.

Comment ne pas être ému par ce certificat de fiançailles entre Fadla, fille d'Abraham, et Muhfuz ben Menahem ? Par cet exercice d'écriture laborieux, à la plume sur parchemin ? Par ce poème rédigé en arabe entre le XII e et le XIV e siècle, comme la plupart de ces écrits ? Tous proviennent de la Genizah de la synagogue Ben Ezra du Caire, une salle où étaient entreposés textes de loi, lettres, actes administratifs ou commerciaux : 380 000 feuillets au total, découverts par un professeur de littérature rabbinique de Cambridge, Solomon Schechter (1847-1915). D'une richesse inouïe quant à la vie des Juifs d'Égypte à cette époque.

Par Yasmine Youssi


À voir : « Juifs d'Orient », à l' Institut du Monde Arabe à Paris (5 e ), jusqu'au 13 mars.
À lire :   Catalogue : co-édition Gallimard-IMA, 224 p., 29 euros

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Expositions : Juifs et musulmans de la France coloniale à nos jours

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Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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