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Comptes rendus d'ouvrages

 

BS-les memoires dangereusesNicolas Bancel est historien et professeur à l’Université de Lausanne, spécialiste de l'histoire coloniale et postcoloniale française. Il a écrit de nombreux ouvrages et articles notamment dans Les Guerres de mémoires. La France et son histoire. Enjeux politiques, controverses historiques, stratégies médiatiques (Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson (dirs), La Découverte, 2008) ou encore a co-écrit Le Grand Repli (La Découverte, 2015).

Dans cette tribune, il propose une réflexion sur l'ouvrage Les mémoire dangereuses écrit par Benjamin Stora - spécialiste de l’histoire de la Guerre d’Algérie et actuel président du Conseil d’orientation du Musée national de l’histoire de l’immigration - et Alexis Jenni - romancier et prix Goncourt pour son premier roman, L’art de la guerre, qui explorait notamment les persistances de l’imaginaire colonial dans la société française contemporaine. Les mémoire dangereuses est constitué d'un dialogue entre les deux auteurs, suivi de la réédition de l’ouvrage de Benjamin Stora, Le transfert d’une mémoire, publié en 1999, ouvrage fondateur sur ces enjeux qui a notamment inspiré le travail collectif autour de La fracture coloniale en 2005 qu'a préfacé Benjamin Stora ou Vers la guerre des identités ? préfacé par Alexis Jenni en 2016.

Autant le dire d’emblée, nous nous retrouvons largement autour des analyses de Benjamin Stora et d’Alexis Jenni, ce qui n’a rien d’étonnant puisque nous travaillons depuis de nombreuses années avec le premier et collaborons également avec le second pour un projet d'ouvrage à paraître en mai 2016, sur les sujets évoqués dans ce livre.

L’intérêt de ce dialogue est double : il offre d’une part la fraîcheur de réparties concises, argumentées et accessibles qui permettent au lecteur peu versé dans la littérature scientifique historique coloniale et postcoloniale, d’accéder aux principales problématiques historiographiques, mémorielles et sociales qui animent aujourd’hui ce champ concernant la France. D’autre part, si on ne peut parler de confrontation entre les deux points de vue puisque pour l’essentiel, ils se rejoignent, les perspectives sont différentes : Benjamin Stora parle depuis sa position d’historien pour tendre les fils qui relient la France contemporaine à son passé impérial, pour en évaluer les conséquences et les non-dits.  Alexis Jenni cherche à pénétrer l’économie psychique de ce que signifie, pour nous tous, les ressacs de la mémoire coloniale et des éclaboussures d’Empire. Sur un terrain aussi sensible, les deux propos s’entrelacent et s’approfondissent mutuellement.

Ce dialogue se compose de six parties thématiques – « Le “choc de janvier” et la bataille culturelle pour le Sud » ; « Différences culturelles et assimilation » ; « Eux et nous » ; « Le “sudisme” » ; « La France étroite » ; « Violence et illégalisme » – mais plusieurs thématiques se croisent, que nous nous proposons d'explorer ici.

L’une des forces de ce dialogue est de mettre à nu, sans détour, la puissance contemporaine de l’imaginaire et des mémoires coloniales. L’histoire de l’Algérie coloniale et de la décolonisation tiennent une place importante dans l’économie de la réflexion des deux auteurs, à la fois pour des raisons scientifiques – Benjamin Stora est internationalement connu pour ses travaux sur l’Algérie coloniale, Alexis Jenni a beaucoup lu et travaillé sur cette question... chacun entretenant des liens à cette histoire. L’Algérie coloniale et décolonisée devient un analyseur aigu des spectres postcoloniaux qui animent souterrainement la crise sociale, politique et identitaire que la France traverse. Comme l’affirme Benjamin Stora, « Aujourd’hui cette guerre [d’Algérie] fait retour, massivement, dans les deux sociétés, algérienne et française […] portée par les enfants des millions [d’individus] touchés par ce conflit ». Car l’histoire de l’Algérie est le point aveugle, pour les deux auteurs, de la mémoire nationale. Et le caractère inassimilable de cette défaite rend plus compréhensible le retour en force, à travers les postures intellectuelles et politiques dominantes, d’un désir de grandeur. Car ce que signe l’indépendance de l’Algérie, c’est une « blessure narcissique », la fin de la France comme « grande nation », à même d’« éclairer le monde ». C’est le deuil de cette « grandeur » – adossée à un système colonial volontiers meurtrier – qui n’a pas été rendu possible avec l’indépendance de l’Algérie. Si nous sommes en accord avec cette analyse, il serait pourtant nécessaire de l’élargir encore, de prendre en compte l’ensemble de l’Empire et les conséquences de l’ensemble des décolonisations, qui toutes ne revêtent pas les mêmes dimensions. En Afrique noire, les ressacs impériaux prennent d’autres formes, visibles aujourd’hui dans les multiples interventions françaises dans l’ancien « pré-carré africain », où la France – avec parfois de bonnes raisons d’intervenir – est à la recherche de cette grandeur passée. Face à cette amnésie, les auteurs proposent à la fois une anamnèse – incorporer le récit impérial dans le récit national – et un élargissement de la perspective historique – renvoyant à l’histoire connectée et à la Global History – pour désenclaver notre perception du monde :  « Il y a d’autres histoires que les histoires européennes : il faut les posséder, ou tout au moins les approcher, faire l’effort de les comprendre. […] Il s’agit d’un défi compliqué, mais le repli serait un choix paresseux. » Aussi, réécrire et réapprendre le passé pour donner à toutes les populations migrantes une généalogie qui leur est, pour l’heure, déniée.

Benjamin Stora et Alexis Jenni articulent ces questions mémorielles avec des problèmes plus concrets, la ghettoïsation et l’ethnicisation des quartiers populaires, par exemple, qu’ils n’hésitent pas à comparer à la ségrégation racio-spatiale prévalant dans la colonie. Les inégalités territoriales, se doublant de la massivité du chômage, du précariat et de la délinquance, entrent ainsi en résonance avec l’exclusion mémorielle : pour les populations postcoloniales et leurs descendants – les plus concernées par ces exclusions cumulatives – à quoi se raccrocher ? C’est là qu’intervient le symptôme religieux, à la fois comme refuge identitaire et ressource symbolique d’identification : « […] dans cet abandon à la périphérie, les religieux se sont engouffrés pour capter la génération des trentenaires-quarantenaires à qui l’on n’a jamais appris l’histoire coloniale. » Très majoritairement, l’islam des quartiers, dans ses différentes déclinaisons, est pacifique. Mais aux extrêmes du radicalisme, l’histoire coloniale devient l’un des arguments qui anime la construction du ressentiment contre la France. Sans histoire, sans généalogie, français sans l’être, la radicalité ouvre un horizon – certes mortifère – à des fractions (infimes) de la jeunesse.

L’intérêt de la réflexion de Jenni et Stora est qu’elle n’est pas univoque, ni victimaire. Retournant le miroir et observant l’Algérie, ils constatent que l’Algérie représente au moment de l’indépendance, une « situation coloniale inversée », avec la progressive marginalisation, puis stigmatisation, des Européens qui étaient restés sur le territoire après 1962. Effet d’une concurrence mimétique avec l’ancien dominant, l’État FLN s’est construit sur un modèle jacobin, refusant l’identité complexe de l’Algérie (produit également de multiples histoires et migrations), « remplacé par un État-nation simple, justifié par la lutte ». La violence de la colonisation, sous cette forme et par l’effet récurrent des violences contre les populations pendant et après la conquête, ouvre une perspective pour comprendre la violence de la Guerre d’Algérie, mais aussi de la société algérienne contemporaine, ses tensions, comme l’histoire coloniale ouvre pour la France une perspective analytique similaire.

L’histoire du Front national est aussi analysée depuis l’Empire. Alexis Jenni affirme ainsi : « la place centrale de l’imaginaire colonial dans l’imaginaire du Front national, et cet imaginaire colonial, en France, nous le partageons tous. » L’utopie du Front national serait ainsi de recréer en France le fonctionnement « chaotique, inefficace, violent, de la colonie algérienne », de recréer les conditions d’une discrimination radicale entre les Français « de souche » et les autres, en particulier les Maghrébins ou Français d’origine maghrébine. Comme si, d’une certaine manière, l’arrivée du Front national était une revanche de la Guerre d’Algérie perdue. Le Front national fonctionne aussi – comme en Algérie – sur l’exceptionnalité : non application en Algérie des lois édictées en France, actions spectaculaires et symboliques des maires Front national, vitupérant l’ordre légal, empêchant que se déploie le lien entre le leader – héroïsé – et le peuple. Le « sudisme » se manifeste aussi dans la radicalisation des oppositions identitaires, portées par de nombreux intellectuels médiatiques, entre « nous » et « eux ». Selon ces derniers, les différences sont trop grandes, le conflit est inévitable et « eux » ne peuvent demeurer en France. On pense bien sûr ici à la réflexion d’Éric Zemmour imaginant la possibilité qu’un jour les immigrés musulmans, mais aussi leurs enfants français, puissent être expulsés de l’hexagone. Ce désir, encore informulable il y a seulement quelques années, est désormais envisagé comme une eschatologie libératrice. Et plausible.

Il y a une vingtaine d’années, lorsque le Groupe de recherche Achac a commencé à mettre à jour l’imaginaire colonial (Images et Colonies, publié en 1993 par les éditions Syros), puis ses connexions avec le contemporain (De l’indigène à l’immigré, publié en 1996 par Gallimard), nous avions été surpris par l’ampleur des réactions de scepticisme, voire de franche dénégation : l’Empire était loin, la page était tournée, il ne fallait pas faire de lien entre l’histoire coloniale et le présent postcolonial au risque de l’anachronisme, de l’amalgame ou du « décalque » entre situation coloniale et France postcoloniale. Ces échos semblent bien lointains… Benjamin Stora et Alexis Jenni tissent clairement ce lien et en montrent la prégnance, sans précaution particulière. L’un des points aveugles les plus manifestes de notre histoire et de notre contemporanéité commence à être éclairé.
 

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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