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A Alger, le 24 janvier 2020, lors du 49e vendredi de mobilisation contre le régime. (RYAD KRAMDI / AFP)La contestation algérienne a démarré il y a tout juste un an, le 22 février 2019. Benjamin Stora, historien spécialiste de l’Algérie, revient sur ce mouvement inédit depuis l’indépendance de 1962 qu’il assimile à une « révolution ». Par Nathalie Funès.

 

Dans « Retours d’histoire, l’Algérie après Bouteflika », que vous venez de publier chez Bayard, vous employez le terme de « révolution » et pas celui de mouvement, « hirak » en arabe, pour décrire la contestation algérienne. Pourquoi ?

Parce que l’Algérie n’a jamais connu un mouvement d’une telle ampleur depuis l’indépendance. Il y a d’abord le fait, incroyable, que la contestation ne s’arrête pas. Chaque vendredi, les Algériens continuent de manifester, partout, dans tout le pays. Ils ne sont plus aussi nombreux, ils ne sont plus des millions comme au début, c’est vrai, mais ils sont encore des centaines de milliers. Il y a aussi, tout aussi incroyable, surtout au regard de l’ampleur du mouvement, l’absence de violence, au fil des semaines, des mois et maintenant d’une année entière. Il n’y a pas eu de mort, les manifestants ne cassent rien, ils ne s’attaquent pas aux bâtiments, aux commerces, et l’armée n’a pas tiré, contrairement à ce qui s’est passé lors des grands mouvements précédents, en 2001 ou en 1988.

Mais le plus impressionnant, et c’est ce qui me fait employer le terme de « révolution », c’est que l’appareil d’État ait été touché à un si haut niveau. Le président de la République est tombé, le responsable des services est en prison, mais aussi deux anciens Premiers ministres, deux anciens ministres de l’Industrie, un nombre non négligeable de patrons, dont le patron des patrons lui-même, Ali Haddad, condamné à sept ans de prison … L’Algérie est un cas, pour l’instant, exceptionnel dans tout le Maghreb et le Moyen-Orient. Regardez la Syrie, le contre-exemple absolu, où le pouvoir est resté en place, malgré neuf ans de guerre et des centaines de milliers de morts.

Au-delà de l’élément déclencheur – la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, malgré la maladie qui en a fait un président-fantôme –, comment expliquer qu’un mouvement aussi massif, inscrit dans la durée, survienne maintenant ?

Il y a tellement de défis à relever en Algérie depuis tellement d’années. Juste avant le démarrage du « hirak », plusieurs mouvements sociaux avaient éclaté à l’hôpital, dans l’éducation nationale. La nécessité d’une presse et d’une magistrature indépendantes se fait de plus en plus criante. De nouveaux combats, notamment environnementaux, autour du gaz de schiste, émergent… Les Algériens ont le sentiment que tout est à faire, tout est à construire. Or, face à ces défis, terribles, nouveaux, le pouvoir restait immobile, ne voulait rien changé, comme l’a montré la tentative de cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Mais, en seulement quarante jours, ce pouvoir que l’on pensait de l’extérieur si stable et si homogène, qui semblait avoir quadrillé tout le pays, s’est tout simplement effondré. Des fractions entières de l’appareil d’Etat, des fractions entières des services de sécurité, les syndicats et partis officiels, le FLN (Front de libération nationale) et le RND (Rassemblement national démocratique), les anciens combattants… tout a volé en éclats.

Qu’est-ce que cela traduit du pouvoir algérien ?

Cela montre qu’il était en fait très instable, fragile et déliquescent. La revendication des Algériens, tous âges confondus, toutes classes sociales confondues, est désormais de faire nation, une nation moderne et pluraliste. Il y a eu, par le passé, de grands mouvements de protestation historiques : la décolonisation, qui a abouti à l’indépendance confisquée après 1962, le « printemps berbère » de revendications culturelles de 1980, le soulèvement d’octobre 1988 qui annonce la naissance du pluralisme politique. On assiste maintenant à une nouvelle séquence, plus intense, plus profonde, plus forte, où est réclamée la séparation du militaire et du politique. Ce nouveau mouvement se hisse sur les protestations antérieures – souverainisme, pluralisme politique, reconnaissance culturelle –, qui n’ont pas abouti, et milite pour un Etat de droit. Pour les Algériens, les militaires doivent rester à leur place et la nation doit émerger en tant que telle. Cela ne signifie pas, entre parenthèses, qu’ils s’opposent à l’armée, laquelle se confond avec l’histoire du pays et joue un rôle fondamental de protection des frontières. Des militaires ont encore été attaqués à la frontière malienne il y a quelques jours.

C’est pour cela aussi que vous parlez de « retours » d’histoire ?

Des retours d’histoire qui ne soient pas falsifiés. Qui ne donnent pas la part belle à la violence ou au parti unique. Les Algériens ont été abreuvés d’histoire officielle, mais cette histoire n’est pas la même que celle transmise dans leur famille. Il s’agit aujourd’hui de reprendre possession de son histoire, je dirais même de soi. Jamais un mouvement de contestation n’avait fait autant référence au passé, au nationalisme et à la guerre d’indépendance. Regardez les manifestations du vendredi. A Alger, elles partent de la place Maurice-Audin, le militant communiste torturé et tué par l’armée française pendant la bataille d’Alger en 1957. Des portraits de Larbi Ben M’hidi, lui aussi assassiné par les militaires, ou de Messali Hadj, le vieux leader indépendantiste écarté avec ses proches pendant la guerre au profit du FLN, sont régulièrement exhibés. Le livre de Ferhat Abbas « l’Indépendance confisquée », publié en France en 1984, a aussi été brandi. La révolution algérienne ne fait pas table rase du passé mais y puise ses références.

Comment voyez-vous le mouvement et le contexte politique évoluer ?

C’est très difficile d’élaborer des scénarios. Une situation révolutionnaire est par définition imprévisible. Mais ce qui est sûr, c’est que le pouvoir ne peut plus décider seul. Il est obligé de « faire » avec le mouvement, y compris pour ceux qui sont issus de l’ancien pouvoir. Je ne crois pas à un coup d’Etat militaire, brutal et répressif, comme en Egypte. Le « hirak », de son côté, peut refuser tout compromis, mais il va plus probablement laisser émerger des leaders politiques au sein de cette mouvance où se côtoient la société civile, des avocats, des membres de la Ligue des droits de l’homme (LDH), des magistrats, mais aussi des opposants traditionnels. Il est d’ailleurs prévu des assises nationales à l’occasion du premier anniversaire du « hirak ». La question fondamentale est : peut-on aller vers l’Etat de droit avec des figures de l’ancien régime ? Ce mouvement est irréversible. Je ne vois pas comment il peut déboucher sur autre chose que des discutions, des négociations, avec sans doute aussi des reculs, inévitables, et des avancées. La société algérienne a été traumatisée, par le passé, par des expériences terribles, la décolonisation qui a été très violente, la « décennie sanglante » qui a fait quelque 150 000 morts. Elle n’a pas envie de revivre ça.

Propos recueillis par Nathalie Funès

Un an de « hirak » en 7 dates

  • 22 février 2019 Des centaines de milliers de personnes envahissent les rues d’Alger et des grandes villes du pays pour manifester contre la volonté annoncée d’Abdelaziz Bouteflika, président octogénaire au pouvoir depuis vingt ans mais quasi invisible depuis un AVC en 2013, d’être candidat à la présidentielle prévue en avril.
  • 11 mars 2019 Bouteflika renonce à briguer un cinquième mandat et reporte l’élection, le temps de mettre en place un « nouveau système ». Le « hirak », le mouvement de contestation, se poursuit.
  • 2 avril 2019 Après plus d’un mois de mobilisation, Bouteflika remet sa démission au Conseil constitutionnel. Le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major qui a précipité le départ du président, s’affirme comme l’homme fort du régime. Pour les Algériens, ce n’est qu’une étape : ils demandent un changement radical de régime.
  • 2 juin 2019 Faute de candidats, le Conseil constitutionnel reporte la présidentielle prévue le 4 juillet. C’est la seconde fois que le scrutin est annulé en quelques mois.
  • 12 décembre 2019 Abdelmadjid Tebboune, ex-Premier ministre de Bouteflika, remporte la présidentielle – où la participation s’établit à moins de 40 %. Le lendemain, le nouveau chef de l’Etat tend la main au « hirak » et l’invite au dialogue. Fin de non recevoir des manifestants.
  • 23 décembre 2019 La télévision publique annonce la mort du général Salah, âgé de 79 ans, d’une crise cardiaque. Le puissant chef d’état-major apparaissait aux yeux du mouvement de contestation comme le gardien du « système » au pouvoir depuis l’indépendance dont il réclame le démantèlement.
  • 21 février 2020 Ce 53e vendredi consécutif de mobilisation marque le premier anniversaire du « hirak ».

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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