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par Sonia Dayan-Herzbrun 23 juin 2020

Benjamin Stora (2015) © Jean-Luc BertiniC’est avec une biographie de Messali Hadj, leader nationaliste algérien combattu et évincé par le FLN, que Benjamin Stora a entamé sa carrière d’historien, largement consacrée à la guerre d’Algérie. Dans les Mémoires de cet homme politique, il avait retrouvé, raconte-t-il, cette « Algérie communautaire » qu’il avait rencontrée « étant enfant à Constantine, pendant la guerre d’Algérie ».

L’histoire donne sens à la mémoire, et elle est elle-même éclairée par l’expérience subjective qui devient « facteur de vérité ». Benjamin Stora a été longtemps convaincu que son intérêt pour l’histoire de l’Algérie était lié à son engagement militant de jeunesse dans une organisation d’extrême gauche qui soutenait les luttes anticoloniales. La passion algérienne ne l’a cependant jamais quitté, alors que ses choix politiques n’étaient plus du tout les mêmes.

Benjamin Stora. Une mémoire algérienne. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1 088 p., 32 €

Les clés retrouvées, précédemment publié aux éditions Stock en 2015, est le premier des six ouvrages rassemblés dans ce gros volume de la collection « Bouquins ». En revenant sur sa propre histoire, celle d’une enfance algérienne heureuse, à laquelle a brutalement succédé le traumatisme de l’exil, Benjamin Stora témoigne de ce qu’était la vie d’une famille juive dans l’Algérie d’avant l’indépendance, mais il retrouve aussi le fil qui relie son propre vécu à son travail de chercheur. Les  quatre textes qui constituent la première partie du volume, intitulée « Écrits autobiographiques », vont au-delà de ce que, à la suite de Pierre Nora, on a appelé « égo-histoire ». Certes, comme le préconisait Nora, l’historien de l’Algérie éclaire sa propre histoire comme il le ferait pour celle d’un autre, mais il ne dissimule ni ses émotions, ni sa nostalgie, qui tourne beaucoup autour de l’image de sa mère, Marthe, qui, au matin du départ de Constantine, a lavé consciencieusement le petit appartement que la famille quittait pour toujours. Cependant, elle « n’a pas versé de verre d’eau sur le palier » comme il était rituel de le faire, pour souhaiter que le voyageur revienne en bonne santé. Elle ne se doutait pas que ce qui l’attendait à l’arrivée, c’était la dure vie d’une ouvrière chez Peugeot.

Cet exil était le troisième de ceux que subissaient, en moins d’un siècle, les Juifs d’Algérie. Le premier, marqué par le décret Crémieux d’octobre 1870, est celui de la séparation des Juifs d’Algérie d’avec le reste de la population « indigène », constituée de musulmans. « La France colonise l’Algérie, le judaïsme français “colonise” le judaïsme algérien. » Benjamin Stora ne travaille pas seulement à partir des textes. Il est un lecteur d’images. Les photos de famille (la sienne) qui figurent dans Les trois exils donnent à voir cette césure, entre son arrière-grand-père fièrement vêtu à l’ottomane (on est en juin 1914) et son grand-père et sa grand-mère à l’élégance toute française. La francisation sera brutalement interrompue quand le régime de Vichy expulsera les juifs de la République. Vécu comme une humiliation, ce retour à l’indigénat contribuera à creuser le fossé entre juifs et musulmans. Le troisième exil, c’est celui de la guerre et de l’indépendance, avec le départ des Juifs d’Algérie pour la France, mais aussi pour Israël, le Canada ou les États-Unis. Il n’était pas facile dans ces conditions de définir son appartenance : « Nous étions français, mais à l’évidence, nous n’étions pas vraiment des Français ».

Benjamin Stora porte en lui cet héritage historique, cette fragilité inquiète. Il aurait pu, comme d’autres, se laisser emprisonner dans le traumatisme de la perte, et devenir un « hagiographe de l’Algérie française plein de ressentiment ». Il a, tout au contraire, assumé sa multiplicité, avec la certitude obstinée qu’il était possible « d’être à la fois juif et français, républicain et comprenant les rites religieux, tourné vers l’Occident et marqué à jamais par l’Orient, par l’Algérie ». Au cours des premières années qui ont suivi son départ de Constantine, il n’a guère quitté la banlieue ouvrière où sa famille, écrasée par la honte des vaincus et par les difficultés matérielles, avait fini par s’établir. Ce n’est qu’en mai 1968 que, lycéen, il a « enfin découvert et rencontré la France », une France comme réchauffée par le soleil de Constantine.

Quand il entre en terminale, en octobre 1968, il adhère à l’Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS), une branche de l’OCI (Organisation communiste internationale) dirigée par Pierre Boussel, dit Lambert. Ayant un fonctionnement très secret et très centralisé, cette organisation qui se réclame du trotskisme et du léninisme tient davantage de la secte que du parti. Benjamin Stora va s’y investir totalement durant ses années d’étudiant en histoire et y rencontrer tous ceux qui, comme lui, appartiennent à cette « dernière génération d’octobre », celle qui vit dans l’illusion d’une répétition d’octobre 1917. On a beaucoup écrit et supputé sur les ambiguïtés des lambertistes, la radicalité de leurs propos, leur aptitude à la double appartenance et leur proximité avec les allées du pouvoir. C’est sans doute ce qui a leur donné tant d’importance, et permet à Benjamin Stora d’écrire que l’OCI était devenue en 1981, au moment où François Mitterrand prenait le pouvoir, « la première force d’extrême-gauche », alors même qu’elle était passée à côté de tous les débats d’idées et des mouvements sociétaux qui avaient marqué les années 1970, en particulier, mais pas seulement, du mouvement des femmes.

En juin 1986, après la victoire de la droite aux élections législatives, Benjamin Stora quitte l’OCI. Avec tout un groupe de militants, il rejoint le Parti socialiste. Un des titres de gloire de François Mitterrand est d’avoir fait voter l’abolition de la peine de mort dès 1981. Comment concilier ce personnage avec celui du jeune ministre de la Justice qui, dans l’Algérie de 1956, avait fait appliquer sans sourciller la peine capitale ? Entre février 1956 et mai 1957, 45 condamnés à mort ont été guillotinés. Ce sont ces cinq cents jours de « descente aux enfers » que détaille Stora dans le texte qui clôt son livre, « François Mitterrand et la guerre d’Algérie ». Il n’y a pas que la peine capitale. Il y a aussi l’usage de la torture dont Mitterrand, ministre de l’Intérieur, dans un gouvernement précédent, n’a pas su ni voulu empêcher l’usage endémique. Certes, comme le rappelle Benjamin Stora, la pratique de la torture dans les colonies datait de bien avant la guerre d’Algérie. Pratiquée par la police, elle était le symbole d’une brutalité qu’il était « trop souvent admis d’appliquer à ces sous-citoyens, tous ces indigènes déjà soumis à de multiples mesures discriminatoires ». Mais, en ne s’y opposant pas, en faisait activer la guillotine, Mitterrand s’est rendu coupable, par ambition personnelle, d’une faute à la fois morale et politique. La violence répondant à la violence s’est amplifiée, et toute issue pacifique et démocratique au conflit, comme celle que préconisait Messali Hadj, est devenue impossible. Les choix stratégiques de François Mitterrand ont scellé le destin de la famille Stora. On comprend alors ce qui relie la partie autobiographique du volume à sa partie plus historique.

À la différence de Mitterrand, de Gaulle était probablement conscient du caractère inéluctable de l’indépendance algérienne, et finalement désireux, dans cette situation comme dans d’autres, « de se défaire du Sud, du fardeau qu’il fait peser sur la France ». On a souvent évoqué les ambiguïtés premières de la politique algérienne du général de Gaulle. Mais Benjamin Stora émet l’hypothèse que tout s’est finalement joué le 16 septembre 1959, quand, devant les caméras de la télévision, le Général proclame la nécessité du recours à l’autodétermination. Selon Ferhat Abbas, le leader du FLN, c’est une date historique qui marque la fin de la domination du plus fort. De la manière dont cette journée s’est déroulée d’un côté et de l’autre de la Méditerranée, de ce qui l’a précédée et de ce qui l’a suivie, nous apprenons à peu près tout, Benjamin Stora s’efforçant de percer « Le Mystère De Gaulle », et là encore de faire émerger ce qui, dans l’Histoire telle que la font les « grands hommes », détermine le cours des vies ordinaires.

Il est particulièrement malaisé de faire l’histoire de l’Algérie, de sa guerre, de ses guerres (car il y eut des guerres à l’intérieur de la guerre). Pour de multiples raisons : l’une étant cette amnésie qui a frappé les protagonistes et leurs descendants,  et dont on est encore loin d’être débarrassé : « L’oubli a été organisé dans tous les camps ». Il y a aussi les conflits mémoriels auxquels il est si difficile d’échapper. Benjamin Stora a tenté de lever l’amnésie, et d’atteindre une position lui permettant « de voir des deux côtés, tout en n’étant ni d’un côté, ni de l’autre », avec la préoccupation de répondre aux « exigences démocratiques du présent ». Car cet historien, qui a dirigé jusqu’à ces derniers mois le musée de l’Immigration, est aussi un homme du présent, engagé dans le présent, et faisant pour cela revivre la mémoire, sa mémoire.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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