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L'histoire Stora, par Kamel Daoud

Beaucoup en parlent et font des calculs avec la calculatrice : il y a 21 millions d'électeurs. 57% n'ont pas voté. Plus de 1,5 million ont voté blanc. Sur le reste, la moitié a voté pour le FLN. Ou le un tiers ou même pas si on prend en compte la loi du plus fort de la proportionnelle. Donc, pour ceux qui veulent garder espoir et garder, à la fois, une raison de désespérer longuement, le FLN est majoritaire en haut, minoritaire en bas, par les chiffres des électeurs réels. Le FLN peut-il gouverner 36 millions d'Algériens au nom de 04 millions, ou presque pas, d'électeurs ?
Fausse question : il l'a toujours fait. C'est le fils unique de la révolution et les autres sont nés d'un second mariage avec le pétrole ou le temps. Il a fait la guerre, les autres n'arrivent même pas à faire un mur. Donc, faire des calculs sur les chiffres ne mène à rien. Le FLN croit qu'il a la majorité des Algériens quand on compte les morts d'avant 62. Le reste, il fait avec en faisant contre. Donc, c'est ce qui explique que ce pays continuera. D'ailleurs, cela s'est fait hier à Skikda dans un village.


Des villageois excédés qu'on leur ait fermé le port, ont simplement fermé leur village qui donne sur la mer. Des Algériens en colère ont fermé des universités, des administrations, des routes, l'entrée de mosquées, des places publiques, des seuils d'entreprises et de sociétés étrangères ou locales, mais c'est la première fois que des habitants ferment leur village. Techniquement, la technique ressemble à du suicide : on menace de tuer soi-même pour expliquer que l'on tue les autres en soi. Puisqu'on ne peut pas tuer les autres, on tue son humanité et donc l'humanité entière. Ici, c'est aussi.
Le village s'appelle d'ailleurs Stora, homonyme en pierres du célèbre historien spécialiste de l'Algérie. Le plus inexplicable est donc la solution : fermer le village que le pays a déjà enfermé dans son propre dos. D'ailleurs, les villageois ont fermé le village parce qu'on leur a fermé le port du village. Que contient le village pour que sa fermeture soit un problème pour le reste du pays et la totalité du pouvoir ? Rien de spécial. D'ailleurs, dans leur liste de revendications, les habitants le prouvent malgré eux : ils demandent «le logement, l'emploi, l'eau potable, la réfection des routes et l'éclairage public aux côtés de la lutte contre les fléaux sociaux et la réalisation d'un stade et enfin élever Stora, qui n'est actuellement qu'une simple agglomération dépendant de Skikda, au rang de commune à part entière».


C'est dire que le village ne contient rien de précieux pour les autorités, pas même du pétrole ou un maquis GSPC ou deux étrangers européens. Sauf que si des Algériens ferment un village, d'autres peuvent le faire aussi. En effet domino. Une sorte de lutte pour une nouvelle indépendance par le suicide de la collectivité et le retour de la nation. Village après village, le pays va tourner le dos à Alger. Alger qui est justement fermée aux villes et villages et villageois et populations algériennes. Donc on aura deux pays : tous les villages fermés qui seront ouverts les uns aux autres mais fermés à l'autorité centrale et Alger. Cela s'est passé ainsi pour le dernier Dey d'Alger et les Ottomans en général. Ils ont été éjectés par l'histoire sur des chaloupes humiliantes, surveillées par des navires français. Mais c'est peut-être cela le paradoxe géométrique : l'Algérie est fermée aux siens, Alger est fermée aux Algériens. Si les Algériens ferment les villages d'Algérie, ils pourront un jour ouvrir Alger et rouvrir l'Algérie. Abyssale perspective d'un printemps arabe que l'on commence chez soi, dans son village, sans bouger, sans Alger.
C'est peut-être cela, ou pas. Dans tous les cas, c'est une première : c'est la première fois, depuis longtemps, que l'on ferme un village. Cela se passe en Kabylie peut-être mais rarement ailleurs. C'est à méditer cette forme de révolte : s'enfermer. Se soustraire au territoire, s'exiler dans sa propre terre, rentrer à l'intérieur de sa peau, dire non, bloquer l'entrée du seul coin que l'on possède. Benjamin Stora pourra recommencer donc l'histoire de l'Algérie à partir du village de Stora. Amusant pour lui sûrement.

Kamel Daoud.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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