Logo UP13   

Articles récents

 

zemmourpuponiLe 23 octobre, dans l'émission “Face à l'info” sur Cnews, Eric Zemmour a affirmé qu'il se situait “aujourd'hui du côté du général Bugeaud”, même s'il a massacré “les musulmans, et même certains juifs” en Algérie. L'historien de l'Algérie Benjamin Stora revient sur cette figure méconnue.

Eric Zemmour a de nouveau choqué par ses propos tenus lors de l'émission Face à l'info, sur Cnews, le 23 octobre. A la fin d'un long débat avec le député PS François Pupponi, qui portait alors sur le “risque de l'islam politique” en banlieue, la journaliste Christine Kelly pose cette ultime question : “François Pupponi, c'est quoi être Français, pour vous aujourd'hui ?” Après sa réponse, Eric Zemmour se lance dans un long développement sur les descendants d'esclaves. Pour bien comprendre, nous retranscrivons en intégralité ce passage, qui précède la citation mise en cause sur le général Bugeaud :

“Il ne faut pas leur parler (aux descendants d'esclaves) en tant que descendants d'esclaves. Il faut leur parler en tant que Français. Moi, on ne m'a pas parlé quand j'étais enfant en tant que descendant de juifs d'Algérie, on m'a parlé en tant que Français. Napoléon n'était pas juif d'Algérie, Louis XIV n'était pas juif d'Algérie, et moi je me sens proche de ces gens-là (...) Voit-on l'histoire en fonction des intérêts de la France, ou voit-on l'histoire en fonction des intérêts de sa communauté d'origine ? Moi j'estime que quand on vit en France et qu'on est Français, on doit changer son point de vue.”

C'est alors qu'Eric Zemmour fait référence au général Bugeaud : “Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence à massacrer les musulmans, et même certains juifs. Eh bien moi, je suis aujourd'hui du côté du général Bugeaud. C'est ça être Français !” Cette séquence, isolée par le journaliste de Libération Vincent Coquaz, a scandalisé : on comprend mal en effet comment on peut se vanter de se situer du côté de quelqu'un qui a “massacré” des musulmans et des juifs.

Bon. pic.twitter.com/WR5tdMM9Ne

— Vincent Coquaz (@VincentCoquaz) October 23, 2019

A cette occasion, Eric Zemmour, qui se pique d'être historien, a cependant cité un nom peu connu, celui du général Bugeaud. Pour mieux comprendre à qui il fait référence et ce qu'il incarne, nous avons interrogé l'historien de l'Algérie Benjamin Stora.

Pour défendre l’idée que pour devenir Français, il faut prendre le point de vue de la France et renoncer au point de vue de ses ancêtres, Eric Zemmour a déclaré : “Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence à massacrer les musulmans, et même certains juifs. Eh bien moi je suis aujourd'hui du côté du général Bugeaud. C'est ça être Français !” Qui était le général Bugeaud, dont se revendique Eric Zemmour ?

Benjamin Stora – C’est l'un des grands officiers de la conquête de l’Algérie des années 1840. Il a d’abord fait la guerre en Espagne sous Napoléon. A ma connaissance, il n’était pas partisan au départ de la colonisation totale. Mais il s’y est rallié progressivement dans son combat contre l’émir Abdelkader. Il a été un adversaire absolument impitoyable de ceux que l'on appelait à l’époque “les Arabes”. Il a mis en place en Algérie des stratégies militaires de colonnes infernales, qui avaient été utilisées en Vendée sous la Révolution française, mais aussi des enfumades, des razzias, des regroupements de populations, etc. Cette stratégie de massacres a été racontée par beaucoup de témoins.

Cette polémique met en lumière le fait qu’avant la guerre d’Algérie, il y a eu une autre guerre sanglante, qui a duré trente ans : la conquête de l’Algérie entre 1832 et 1871. En France, on avait le sentiment qu’une guerre avait éclaté en 1954, sans que l'on sache pourquoi. Mais si on a du mal à parler de la guerre d’Algérie, c’est parce qu’on a du mal à parler de la conquête coloniale.

Est-ce à Bugeaud que l'on doit la stratégie de “politique de la terre brûlée”, et en quoi consistait-elle ?

Absolument, il s’en revendiquait. Il voulait déplacer les populations, les empêcher de récolter et de semer, ça a été épouvantable. On n’a jamais prêté attention en France à cette conquête. Ce qui est extraordinaire et contradictoire chez Zemmour, c’est qu’il dit d’un côté que l’Algérie n’existe pas, que c’était un territoire vierge, que la France a tout inventé, a créé ce pays, et de l’autre, en parlant de Bugeaud, il souligne qu’il y a eu une résistance acharnée. Le siège de Constantine a duré deux ans et a tué des milliers de personnes. L’armée d’Afrique, sous le commandement de Bugeaud, c’était 100 000 hommes : c’est gigantesque. Pour quelque chose qui n’existait pas, c’est problématique.

>> A lire aussi : Comment combattre Eric Zemmour ?

Pourquoi remonte-t-il à cette période ? Quel est le symbole qu’il cherche à mettre en avant à travers le général Bugeaud ?

L’armée, la force, la colonisation, un adversaire de la République de 1848, quelqu’un qui était pour l’Etat fort. C’était l’idéologie de Bugeaud, la vieille France qui voulait prendre absolument sa revanche sur la Révolution française. Toute l’armée d’Afrique avait pour but de retrouver la gloire perdue de la France, à cause de la Révolution française.

Est-il un personnage récurrent dans la culture nationaliste, dans l’extrême droite française ?

Pas tellement. Depuis la perte de l’Algérie française, les personnages emblématiques de l’Algérie étaient les généraux de la fin de l’Algérie française - Salan, Jouhaud, etc. -, car en France, on n’a retenu que la fin de l’histoire. Le début de l’histoire a été occulté. Les généraux Saint-Arnaud, Changarnier, Lamoricière, Bugeaud, sont des personnages importants de leur époque. Mais la séquence de la conquête coloniale a été passée sous silence. A travers eux, l’Empire a construit le nationalisme français du XIXe siècle.

Propos recueillis par Mathieu Dejean

 

La guerre d'Algérie vue par les Algériens, de Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora

Dernier ouvrage paru : La guerre d'Algérie vue par les Algériens, de Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora, éd. Folio, 640p., 9,50 €

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

2018 31 mai Stora Mucem 1

Recherche

Ouvrages