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Entretiens

Comment expliquez-vous que histoire des catholiques engagés pour l'indépendance algérienne soit si peu connue ?

L'histoire des engagements de soutiens aux côtés des indépendantistes algériens est beaucoup mieux connue à partir de la gauche, ou de l'extrême gauche politique française. A l'image des porteurs de valise très engagés à gauche, dans des mouvements proches du PCF, de l'extrême gauche trotskiste ou anarchiste. On a, je crois, sous-estimé dans l'écriture de cette histoire la part jouée par des fractions importantes de l'Église catholique française, dans l'engagement et le soutien à l'indépendantisme algérien. La raison est que la gauche traditionnelle française, en particulier le PCF, était dominante sur le plan culturel. L'engagement de ce qu'on appelle « les chrétiens de gauche progressistes » a été, peu travaillé, peu étudié. Il y a une injustice quelque part, à réparer dans cette histoire.

Comment interpréter et mesurer la hauteur de ces engagements catholiques ?

La guerre d'Algérie éclate et se développe seulement dix ans après la Résistance. Une fraction importante de prêtres se sont engagés dans la Résistance, dans les années 1942-1943. Je pense en particulier à toute la partie de l'Église catholique française dans la résistance lyonnaise. Le cardinal Pierre Gerlier, nommé archevêque de Lyon en 1937, avait organisé des filières de sauvetage pour les juifs. Il est toujours cardinal durant la guerre d'Algérie. À la fin de l'Occupation, un prolongement de l'esprit de la Résistance se manifeste sous la forme des prêtres ouvriers. Dans l'histoire des prêtres ouvriers, existe à la fois une influence du PCF, et en même temps une concurrence. Il faut exister là où se trouvent les gens les plus pauvres, et en même temps, ne pas les laisser sous l’influence communiste du PCF, seule force dominante avec la CGT à l'époque. Les prêtres ouvriers, à la fin des années 1940 et au début des années 1950, vont jouer un très grand rôle dans le fait de vivre dans ces milieux pauvres, en bas de l'échelle sociale. Dans cette situation là, ceux qui sont plus écrasés socialement, dans la région lyonnaise et parisienne notamment, ce sont les immigrés. Des prêtres découvrent donc la pauvreté la plus extrême, celle de l'immigration algérienne de cette époque. Les Algériens vivent dans des conditions de logements terribles, attestées par la présence de bidonvilles. Les prêtres ouvriers vont s'intéresser à eux avant la guerre d'Algérie. Une dimension sociale, d’abord, existe dans l'intérêt qu'il porte à cette population particulière.

Comment cette découverte de la grande pauvreté s'est-elle articulée à un véritable engagement ?

La dimension politique et idéologique interviendra pendant la guerre d'Algérie. La guerre d'Algérie, c'est un seuil passé, de la défense des conditions sociales les plus terribles, à des questions plus politiques. Entre temps, les prêtres ouvriers ont été condamnés par le Vatican. Donc une partie d'entre eux vont trouver, quelque part, une poursuite de leur lutte, de leurs idéaux, de leurs engagements, en le transférant sur la question algérienne, sur la question de la guerre en Algérie. Cette période coïncide avec leur mise à l'écart du Vatican. Ce sont les années 1954-1955. À partir de là, en 1955-1956, c'est une autre histoire qui commence...

Cet engagement a-t-il été progressif ?

Oui, l'engagement de ce courant peut à mon sens être séquencé en trois étapes clefs. On va y retrouver les prêtres ouvriers de la Mission de Paris et la Mission de France. A la Mission de France, se  retrouve le séminaire de Saint Fons, du Prado, et toute une série de prêtres autour du Cardinal Liénart (Lille). Il y a la première étape, à partir de 1956 : celle de l'indignation morale avec des publications dans la revue Esprit. Car la mouvance s’exprime à travers plusieurs revues  : Vie Nouvelle, la Quinzaine, TC... Des grandes voix catholiques se font entendre, la plus importante d'entre elles étant celle de François Mauriac dans L'Express, en janvier 1955, avec son célèbre article « La question ». Et puis il y a le livre de Pierre-Henri Simon « Contre la torture » publié aux éditions du Seuil en 1957. C'est un premier seuil : l'indignation, le sursaut moral, la lutte contre la torture. C'est une défense des valeurs traditionnelles de la France, de l'Église et de la religion avec l'idée que l'on s'abaisse gravement à torturer un homme. Cela touche beaucoup de jeunes prêtres. Ils s'engagent alors pour la paix en Algérie, contre la guerre. C'est une tradition classique de protestation morale. Mais c'est la première séquence.

Quand débute la deuxième séquence ?

La seconde commence à partir de 1958. Une fraction plus réduite passe au soutien au FLN. Elle franchit un pas supplémentaire. On trouve d'ailleurs un article en avril 1958 dans El Moujahid (Ndlr : journal du FLN) qui se félicite de l'engagement de 7 prêtres ouvriers. Ils franchissent une étape sous deux angles. D'abord via le comité de solidarité aux détenus (CSD) pour aider les détenus du FLN. Là, il y a un certain nombre de gens de la Mission de France, des prêtres mais aussi des laïcs, qui s'engagent dans le CSD et aide les détenus algériens. Informer les familles, faciliter les transferts, les correspondances, l'argent, etc... Un pas supplémentaire est franchi, ce n'est pas seulement de la protestation ou de l'indignation morale. Ce ne sont pas des porteurs de valise au sens traditionnel du terme. Ces catholiques restent dans une mission humanitaire, mais au profit du FLN. Le deuxième aspect qui joue un rôle important, à partir de 1958, c'est l'aide à la construction de l'Amicale Générale des Travailleurs Algériens (AGTA). Elle est l'ancêtre de l'UGTA. Ces catholiques vont participer à l'organisation de séances pour les cadres syndicaux. C'est très intéressant car eux-mêmes militaient dans la CFTC comme prêtres-ouvriers. Ils étaient syndiqués, et le fait d'aider à la mission de l'AGTA, c'est aussi une manière pour la CFTC de se disputer une influence avec la CGT. La CFTC, à cette époque, par l'influence de ses prêtres-ouvriers, se gauchise nettement. Il ne faut pas oublier que cinq ans plus tard, c'est le passage à la CFDT. La sécularisation se réalise de facto dans l'engagement politique.

Comment expliquer ce rôle primordial qu'ont pu avoir les prêtres ouvriers dans l'AGTA puis l'UGTA, alors que la CGT était si forte ?

Certains de ces prêtres ouvriers sont en contact avec Omar Belouchrani et, pour les étudiants algériens, avec Mohamed Khemisti. Ce sont deux cadres du FLN au contact direct avec les gens de la Mission de France. Il y a tout un territoire social sur cette connexion là. Le PCF et la CGT sont très puissants à cette époque. Le PCF, de 1945 jusqu'en 1958, est le premier parti de France. Il ne faut pas l'oublier. Ce syndicalisme chrétien, c'était également pour les Algériens un moyen de respirer par rapport à la tutelle du PCF. Il y avait tout de même une animosité, il ne faut pas voiler les choses, entre le PCF et les algériens nationalistes. Une vieille animosité qui démarre avec les massacres de Sétif en 1945. Une fraction de la CFTC vient à leur secours et cela permet aux Algériens de trouver des alliés dans la classe ouvrière.

Quelle est la troisième étape pour ces catholiques engagés pour l'indépendance algérienne ?

In fine, il y a une troisième étape à mon sens, encore plus radicale. À partir de 1960, c'est le soutien à l'insoumission. On voit un personnage comme Robert Davezies, qui, lui, est carrément un militant du FLN. Là, c'est l'aide aux filières des déserteurs, des insoumis. On sait que la guerre d'Algérie touche à sa fin, il y a eu le discours du général de Gaulle du 16 septembre 1959 qui pense à l'auto-détermination. Il y a de plus en plus de jeunes en France qui, à partir de la fin de l'année 1959-1960 disent « on ne veut plus partir en Algérie ». Beaucoup se disent « on sait que ça va être la paix, je ne vais pas mourir pour rien » et il y a un durcissement de l'UNEF sur cette question. La jeunesse étudiante est frappée aussi à ce moment là. L'UNEF passe alors à gauche, sur la question de l'Algérie. Dans ces milieux de la gauche progressiste chrétienne que l'on retrouve à l'UNEF, à travers la deuxième gauche qui deviendra le PSU, c'est cette aussi cette mouvance « religieuse laïque » qui trouve un relai politique. L'apparition de la deuxième gauche se lie à ces milieux chrétiens progressistes qui, eux-mêmes, se lient à une fraction du syndicalisme ouvrier.

C'est donc dans ce contexte que se réalise la radicalisation ?

Oui, dans ces années là, une fraction se radicalise et soutien donc le FLN ou les déserteurs, mais aussi les insoumis et ceux qui refusent la guerre. Ils se feront arrêtés dans ce que l'on appelle les réseaux « Jeune Résistance ». On retrouvera des gens de la Mission de France dans le réseau « Jeune Résistance » à partir de la fin de l'année 1959. Davezies y a été en janvier 1961. C'est un réseau installé en France avec des ramifications en Suisse. Le fait que ces chrétiens choisissant une action politique radicale ne soient pas à cette époque là au PCF ne tient pas seulement au fait que le parti soit marxiste. Cela tient à la politique : selon eux, le PCF n'est pas assez engagé pour l'Algérie indépendante. Il ne faut pas oublier que le PCF a voté les pouvoirs spécieux en mars 1956. Avec le seuil franchis entre 1956 et 1960, il y a donc une radicalisation.

Pour autant, cette radicalisation n'allait pas sans soulever des questions chez les catholiques engagés pour l'indépendance algérienne.

En effet, à partir de ce moment-là, il y a eu des problèmes, des débats dans cet engagement. D'abord, une première question : pourquoi choisir le FLN et pas le MNA ? Cette question, je la soulève. Le MNA était très enraciné, il était majoritaire jusqu'en 1958 dans l’immigration ouvrière algérienne. Je n'ai pas de réponse particulière, mais je crois que l'influence du PCF continue dans cette mouvance là, à l'époque. Le MNA est perçu comme un mouvement obscurantiste, au sens islamique du terme. Ce qui n'est pas vrai, mais cette sensation s’installe. L'influence du PCF s'exerce de manière indirecte et le choix se porte d'avantage vers le FLN que vers le MNA. Seconde question, qui n'est pas simple pour les catholiques engagés – je ne parle que des gens engagés, pas de la hiérarchie, ni même des prêtres Algérie française car il y en avait aussi – je ne parle que de cette mouvance favorable à l'indépendance. La deuxième grande question est la suivante : quelle statut pour la minorité chrétienne d'Algérie ? Il ne fat pas croire que cette question est évacuée à cette époque là. Des inquiétudes existaient. Il y avait des gens très radicaux qui disaient « il n'y a aucun problème, les Algériens vont respecter les minorités ». D’autres étaient inquiets. Au fur et à mesure que l'indépendance s'approche, de plus en plus de gens d'Eglise s'interrogent. Ils ont très peur que l'Islam devienne religion d'État. À partir du moment où le FLN lie l'histoire de la nationalité à l'histoire religieuse, ils en ont peur et cette question agite. A côté désintéressé du don et de l'engagement inconditionnel, des gens qui s'interrogent.

La guerre d'Algérie, c'est aussi une bouleversement politique à gauche.

C'est l'ultime problème : la traduction politique de tout cela en France. Est-ce que cela peut recomposer la gauche, ou pas ? Sur la troisième question, le constat est qu'une fois obtenue l'indépendance de l'Algérie, on n'entendra plus ces catholiques s'exprimer. Comme si leur mission s'arrêtaient là, quelque part. L'histoire du rapport à la guerre d'Algérie se termine, et leur trace se perd. Il y a très peu de témoignages de tous ces chrétiens engagés pour l'indépendance, alors qu'ils sont très nombreux. Curieusement, il y a très peu d'ouvrages sur le très grand nombre de personnes engagées. Dans le fond, beaucoup ensuite ont peut-être été déçus par le tour pris de l'Algérie, avec la désillusion. Ils ont peut-être décidé qu'une fois la mission remplie, il fallait passer à autre chose. La question du tiers-mondisme incarne alors la possibilité de mener d'autres combats. Et il ne faut pas oublier également qu'ils ont l'esprit accaparé très vite par une date très importante : Vatican II, en 1965. C'est très peu de temps après l'indépendance de l'Algérie et ces débats vont secouer l'Église.

C'est à cause de cela que cette histoire est aujourd'hui si méconnue ?

Il y a en effet un effacement rapide de la question algérienne. La page tournée, on passe à autre chose. Cela explique en particulier la méconnaissance que l'on a de cette histoire. Quand j'ai fait ma thèse d'État sur l'immigration ouvrière algérienne, j'avais accumulé beaucoup de documentations là-dessus. J'étais tombé sur ces catholiques de la Mission de France, mais je ne pouvais pas publier les noms car beaucoup sont restés silencieux depuis. Pourtant, c'est incroyable, c'est extraordinaire, en particulier dans les archives policières. Il y avait énormément de fiches, d'indications. C'était un gisement. Je me suis dit : « Mais comment se fait-il que tous ces gens-là n'aient pas parlé après et pourquoi n'y a-t-il pas de livres de témoignages ? ». Il y a peu de choses. Donc je me suis dit qu'il fallait faire attention. Ces gens n'avaient peut-être pas envie que l'on reparle d'eux. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il ne faut pas retracer leur histoire, car c'est une vraie histoire. Ces catholiques ont été à mon sens plus importants dans leur engagement au FLN que les réseaux de la gauche radicale. Ils étaient plus nombreux, plus organisés, plus influents, plus importants. Cela, j'en suis sur. Les gens de la fédération de France du FLN, à l'image d'Ali Haroun ou de Mohammed Harbi, me l'ont dit : leur grand soutien, c'était la Mission de France. Les Algériens qui étaient au sommet de la hiérarchie le savaient. Ils l'ont toujours su.

Entretien réalisé par Jean-Baptiste Malet

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Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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