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Comptes rendus d'ouvrages

 

Les trois exils : Juifs d'Algérie. Ed. Hachette Littératures (12 mars 2008) Coll. Pluriel

La longue mémoire de l’inquiétude

Par Albert Bensoussan. La Quinzaine littéraire, N° 935, 1er au 15 décembre 2006.

les-trois-exils-juifs-dalgerie_Nul n’était mieux placé que Benjamin Stora, historien reconnu de l’histoire de l’Algérie, qui s’est penché avec tant de science sur le nationalisme algérien et ses grandes figures (Messali Hadj, Ferhat Abbas), pour aborder enfin le destin de la minorité juive en ce pays, de 1830 à 1962, et y déterminer trois exils successifs. Le premier avec le décret Crémieux de 1870 qui, en les faisant accéder collectivement à la nationalité française, va détacher les Juifs de leur vie en terre d’Islam, le second en 1940 avec, sous les lois antijuives de Vichy, le retour à l’indigénat trois années durant (pendant lesquels les Juifs seront cantonnés dans les limbes d’une identité indéfinie), et enfin, en 1962 quand les Juifs, devenus « pieds-noirs », vont connaître l’exil de toute la communauté française de l’Algérie.

Ce qui différencie, en essence, ce livres des précédentes études de Benjamin Stora, c’est que cette fois l’historien y est partie prenante, ce dès la couverture, si belle, où l’on voit sa grand- mère portant le voile à la juive et les générations successives, l’ancienne en habit indigène, la moderne en vêtements européens. Le peuplement juif de l’Algérie, nul ne le conteste, fut séculaire : des Juifs ont débarqué avec les Phéniciens voici trois millénaires, des Juifs sont venus avec les Romains, voici deux millénaires, des Juifs sont venus de Palestine via la Libye de tout temps, et les Berbères, qui ont été islamisés à partir du VIIe siècle se souviennent qu’ils ont appartenu, pour beaucoup à des communautés juives ou à des tribus berbères judaïsés, d’où est issue la Kahéna, la célèbre reine qui fut le dernier rempart de la résistance contre les cavaliers arabes.
La coexistence judéo-arabo-berbère fut séculaire et les traces n’en sont, certes, pas encore effacées : quel « pied-noir » d’origine juive ne frémit encore en entendant telle mélodie orientale ? Que de chanteurs et chanteuses issus de cette communauté sont devenus de véritables icônes de la musique arabo-andalouse ? Quel ex-Juif d’Algérie ne se sent concerné au fond de ses fibres par tout ce qui touche à l’Orient et au monde arabo-berbère ?
C’est sur ce terreau que Benjamin Stora développe avec brio et conviction sa thèse des trois exils et son examen de cette incertitude identitaire qu’il nomme « mémoire longue de l’inquiétude ». Cette inquiétude, qu’un Albert Cohen, natif de Corfou, lui, nommera de façon parabolique la « peur juive » l’historien la voit dans l’attitude neutraliste (ou disons, frileuse) de la communauté juive pendant la guerre d’Algérie. Partagés entre leurs deux patries, mais en fait entre leur patrie véritable, la France, et la terre natale où ils étaient séculairement enracinés, les Juifs d’Algérie n’ont jamais répondus aux appels du pied de la « rébellion », sauf quelques individus, comme les frères Timsit, qui s’engagèrent corps et âme, et à leurs dépens, dans la lutte armée. Ils ne répondront pas plus, collectivement, aux chants de sirène de l’OAS, avec certes quelques exceptions, qu’à pu justifier un Henri Chemouili avec l’imparable argument : « Nous ne voulions pas mourir, tout simplement ». « Que pouvons nous faire ? déclarera alors Jacques Lazarus, un des leaders de cette communauté juive. Etre vigilant, ne jamais provoquer, mais tout tenter pour éviter de subir. »
Les Juifs d’Algérie, Français de cœur et d’adoption, malgré la forfaiture vichyssoise qui les avait exclu des écoles (parmi ces « renvoyés », celui qui allait devenir le plus illustre philosophe de France, Jacques Derrida), n’entendaient pas trahir leur patrie, leur nation, la France « grande et généreuse » : ils connaîtront donc le destin des Français d’Algérie et partageront leur « rapatriement », sous l’appellation identitaire nouvelle de « Pieds-noirs », dont le nom nous en sommes convaincus, renvoie tout bonnement à ces Indiens (Blackfoot Indians) des westerns dont nous enivraient les multiples écrans algériens dans les années 50. Quant à l’Algérie indépendante, il est clair à travers le témoignage direct et précieux de Jean Daniel ici rapporté, « qu’elle excluait tout avenir pour les non-musulmans ».
Reste le problème d’Israël et de la fidélité au judaïsme viscéral. Dans la logique d’une assimilation progressive qui, depuis 1870, avait fait évoluer les Juifs de l’échoppe au barreau, et du turban au borsalino (n’en déplaise au général Giraud dont la fielleuse phrase « les  Juifs à l’échoppe » retarda d’une année le rétablissement des droits nationaux des Juifs d’Algérie en 1943), ces derniers étaient devenus profondément français : les femmes juives furent d’éminentes institutrices (telle la mère de Pierre Kalfon), bientôt brillantes universitaires et écrivaines (comme Hélène Cixous) ou gloire du caducée ou du prétoires ; quand aux hommes, ils désertèrent bien vite les échoppes ancestrales pour se faire des noms brillants dans la médecine (dont le professeur Aboulker) et dans l’université. Sans compter que l’un deux, le physicien Claude Cohen-Tannoudji natif de Constantine, allait donner à la présence française en Algérie son deuxième prix Nobel. Alors en 1962, c’est 95% de cette communauté, forte de 130 000 âmes, qui choisit, à nouveau, la France. Israël restait pour l’immense majorité un rêve lointain, avec cette « Jérusalem céleste » et inaccessible.
Sauf que….. L’alya des Juifs originaires d’Algérie, ou de leurs enfants et petits-enfants, est devenue une réalité contemporaine sur la quelle il appartiendra aux sociologues et politiques de se pencher un jour. Pour l’heure, l’historien ne peut que dresser un bilan et constater « qu’en voulant se donner la possibilité d’une autre vie, après 1870, 1940 ou après 1962, ces exilés se sont trouvés confrontés à des formes douloureuses d’altérité (…) et contraints de se redéfinir, de trouver de nouveaux repères », et d’ajouter lucidement : « Cette « précarité » récurrente explique peut être le désir de certains, aujourd’hui, de partir pour Israël. », en concluant sur cette instabilité identitaire  qui génère l’espoir de se trouver une terre, peut être une autre terre.
Benjamin Stora nous donne donc, ici, un essai d’une grande pertinence et excellemment documenté sur ces Juifs d’Algérie demeurés jusqu’ici « invisibles » au regard de l’histoire, mais au-delà, par sa propre implication dans cette histoire, il nous donne aussi un livre vibrant d’émotion et de conviction.

La Quinzaine littéraire, N° 935, 1ier au 15 décembre 2006.

Hommage à Benjamin Stora, Mucem, Marseille, 31 mai 2018

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