Né en 1933, Mohammed Harbi est décédé ce 1er janvier 2026 à Paris. Benjamin Stora rend hommage à cette grande figure de l’histoire algérienne, par ses engagements de citoyen et d’historien.
Publié en 1975, Aux origines du FLN, le populisme révolutionnaire en Algérie, le livre de Mohammed Harbi a été un vrai choc pour moi. J’étais alors un jeune étudiant de vingt-cinq ans préparant à l’École des hautes études en sciences sociales sous la direction de Charles-Robert Ageron une thèse sur Messali Hadj. A la lecture de son ouvrage, Mohammed Harbi m’est apparu comme un intellectuel maghrébin pour qui les mots n’ont pas de nationalité ni d’origine, et sont donc des êtres libres, rétifs à tout embrigadement, libres d’aller où bon leur semble sans devoir rendre des comptes aux États. Un historien qui n’a que faire des étiquettes politiques, plus attaché à l’intelligence, aux idées, qu’à la nationalité. Un être de chair et de sang, de solitude, mais qui veut partager avec les autres un peu de ce qui le constitue.
Mohammed Harbi a été un pionnier dans la déconstruction de l’idéologie officielle véhiculée en Algérie sur l’histoire du pays, et la guerre d’indépendance contre la France. Sa critique, souvent très aiguisée, des pratiques du Front de libération nationale (FLN) pendant la guerre, de la constitution d’un appareil bureaucratique s’élevant au-dessus de la société et « confisquant » les acquis de cette action anticoloniale ne sont pas passées inaperçues.
L’homme, en effet, a été un dirigeant important de la direction de la Fédération de France du FLN entre 1954 et 1958, puis un conseiller influent dans la délégation du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) qui a conduit les négociations avec la France, aboutissant à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Mohammed Harbi savait donc de quoi il parlait, de l’intérieur d’un mouvement politique révolutionnaire dont il avait connu tous les rouages et les hommes placés à des postes de responsabilités. Dans les premières années de l’indépendance, avant de subir en 1965 la répression qui suivit le coup d’État de Houari Boumediene, il fut proche du trotskyste Michel Pablo et des courants autogestionnaires, ce que l’on appelait à l’époque, « la gauche du FLN ». Arrêté, il reste emprisonné jusqu’en 1973, et s’évade pour rejoindre la France, où il s’installera en exil, opposant résolu au régime algérien de Boumediene.
Ses premiers livres, dans les années 1970 ont donc été un véritable coup de tonnerre dans le ciel apparemment serein des discours officiels algériens, où « un peuple anonyme et unanime » s’est débarrassé de la présence coloniale française. Dans Aux origines du FLN, Mohammed Harbi s’est attaqué à l’archéologie du nationalisme algérien radical, en mettant en pleine lumière le personnage de Messali Hadj, celui qui avait animé les premières organisations indépendantistes algériennes dès les années 1920-1930, et qui avait été vaincu par le FLN pendant la guerre d’Algérie. Le personnage, a été mis au secret, son nom devenant synonyme de trahison dans l’Algérie indépendante. Dans son article pionnier sur Messali Hadj (1898-1974), « pionnier malheureux de la révolution algérienne » paru dans l’encyclopédie Les Africains (1977) ; il écrivait : « Peu de personnages de l’histoire de l’Algérie contemporaine ont été aussi discutés que Messali Hadj. Cet homme qui avait devancé l’avenir dut vivre le restant de ses jours à se débattre pour se laver de l’accusation de trahison. “L’histoire qui est juge du monde a pour premier devoir de perdre le respect” écrivait Michelet. Perdre le respect en retraçant ce qu’a été la vie de Messali, c’est rétablir la vérité et restituer sans fard et sans passion le visage de l’homme qui a présidé aux destinées des organisations qui ont préparé la révolution algérienne. »
Dans Aux origines du FLN, Mohammed Harbi voulait répondre à la question essentielle de la formation d’un parti nationaliste dans une société déstructurée par le système colonial (perte de l’identité, qui se réapproprie par l’engagement). Il répondait à ces questions dans un travail historique rigoureux, méthodique, appuyé sur des sources solides. Il parlait de l’intérieur d’une société qu’il avait connue et d’événements qu’il avait vécus entre les années 1930 et les années 1960. En même temps, il était extérieur, en situation de réflexion, observateur de la situation. Ce qui m’a le plus intéressé dans son travail c’est la restitution d’une certaine Algérie, la série de tableaux qui rompt avec les clichés dont on dispose en général. Une plongée au cœur de l’Algérie coloniale, faite d’entre-soi, de communautarisme, de religiosité, avec dans le même temps, un regard sur l’autre, sur l’Européen, sur le monde colonial, ce monde d’inégalité. Son travail n’est pas univoque, il restitue ce que fut le monde colonial, fait à la fois de ségrégation, d’inégalité, de racisme et aussi de « l’entre deux », de contact, d’ambivalence. Il rompt avec l’historiographie de l’Algérie qui, dans les années 1960-1970, oscillait entre le « paradis perdu » porté par les nostalgiques de l’Algérie française (très présents dans le monde de l’édition dans les années 1970-1980) et le récit très noir de la nuit coloniale véhiculé par un nationalisme algérien autoritaire et intransigeant, peu soucieux de vérités historiques parce qu’imprégné d’idéologie. Mohammed Harbi a été un des premiers intellectuels algériens qui échappait à cela, évoquant la ségrégation coloniale et tous ces blocages que le nationalisme allait déverrouiller ; disant les « guerres dans la guerre » entre messalistes et frontistes, la terrible tragédie de cet affrontement qui allait peser si lourd dans le destin de l’Algérie indépendante, voulant croire à l’établissement de la démocratie en Algérie pour lire l’histoire.
Mohammed Harbi est allé encore plus loin avec son second ouvrage, Le FLN mirage et réalité, publié en 1980. Racontant l’histoire de la guerre, du côté des Algériens, il a cette fois mis l’accent sur le rôle de la violence dans la construction du FLN et son emprise par la force dans les villes et les campagnes. Il a décrit dans le détail toutes les luttes intestines au sein du FLN, complots, assassinats et règlements de compte pour la conquête du pouvoir, et après (avec les assassinats de Mohammed Khider en 1967 et Krim Belkacem en 1970). Mohammed Harbi a expliqué les crises du mouvement nationalistes en rapport avec son idéologie populiste, expliqué le rôle de la religion dans la mobilisation politique, au détriment des facteurs de sécularisation, analysé la base sociale de ce mouvement essentiellement « plébéien », c’est-à-dire s’appuyant sur une paysannerie pauvre, déclassée, et une faible élite citadine acculturée. Ce qui donnait cet aspect si composite, hétérogène à ce parti, coupé d’une gauche politique française hostile à cette époque au principe de l’indépendance de l’Algérie.
Je dois ajouter que, en m’appuyant dans les années 1970-1980, sur les travaux de Mohammed Harbi, dont la disponibilité intellectuelle était grande, j’ai pu mesurer l’état des lieux de la « révolution algérienne » et de ses idéaux bafoués. J’ai pu également comprendre l’importance des relations personnelles, familiales, régionales dans la construction d’un imaginaire politique, et suis revenu sur ces questions dans mon Dictionnaire biographique de militants algériens paru en 1985, aidé considérablement et régulièrement par Mohammed Harbi pour l’établissement de mes notices.
A la suite du FLN, mirage et réalités, Mohammed Harbi a ensuite publié en 1981 un livre de documents : Les archives de la révolution algérienne, préfacé par Charles-Robert Ageron, qui livre les premières archives de l’intérieur du mouvement nationaliste algérien. Tous les premiers travaux de Mohammed Harbi ont été des événements considérables dans l’écriture de l’histoire algérienne, et ce, dès la fin des années 1970, à un moment où la « question algérienne » avait quasiment disparu des préoccupations des intellectuels français. L’Algérie, devenue indépendante et socialiste, n’intéressait en effet plus grand monde à cette époque. Et il faudra attendre les années 1990 pour que l’histoire de ce pays revienne au premier plan en France, avec la question de l’immigration, de l’Islam en France, et, surtout, la guerre civile algérienne qui éclata à ce moment-là.
Mohammed Harbi a aussi été un antiraciste convaincu, déterminé, notamment en soutenant les mouvements de jeunes issus de l’immigration algérienne au moment des grandes marches pour l’égalité des droits dans les années 1980. Avec mon amie, la sociologue Monique Gadant (1930-1995), il publie en 1994, en pleine guerre civile algérienne, dans la revue Esprit un article qui déplore l’assassinat des intellectuels. Refusant la polarisation entre « francophones » et arabisants », la séparation entre partisans de l’interruption du processus électoral et militants d’une recherche démocratique se voulant à l’écart du pouvoir autoritaire à l’œuvre dans son pays, il pointe les failles de la mouvance démocratique : « Tout est fait pour imposer le silence à ceux qui refusent de mettre sur le même plan l’État et les bandes armées. Dans ces conditions l’invocation rituelle à la démocratie participe d’une corruption du langage. Sans indépendance par rapport à l’État, l’unité des démocrates restera encore longtemps un vœu pieux. »
Ses autres travaux, resteront des références essentielles. Ceux publiés en collaboration avec d’autres historiens : Le FLN, documents et histoire avec Gilbert Meynier (2004) et La guerre d’Algérie : 1954-2004. La fin de l’amnésie, codirigé avec moi-même (2004) et L’Autogestion en Algérie : Une autre révolution ?, avec la collaboration de Robi Morder et d’Irène Paillard (2022). Mais aussi ses postfaces : celles de la réédition du livre de Jim House et Neil McMaster Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (2021) et de la thèse d’Ali Guenoun sur La question kabyle dans le nationalisme algérien (2021. Ou encore la préface aux deux tomes de La guerre d’Algérie vue par les Algériens que j’ai publié avec Renaud de Rochebrune, (Calmann-Levy, 2011).
Nous avons eu des divergences, par exemple au moment de la diffusion de mon documentaire « Les années algériennes » en 1991, où il m’avait reproché de donner trop de place, dans l’histoire générale de la guerre d’Algérie, au massacre de Melouza : 374 villageois égorgés, soupçonnés de sympathies messaliste assassinés par une unité de l’Armée de libération nationale (ALN). Mais il était vite capable de se réconcilier, soucieux de trouver des points de convergence entre tous ceux qui recherchaient les moyens de trouver les voies politiques, et démocratiques, pour comprendre le passé et le présent de l’Algérie.
Les livres de Mohammed Harbi ont été pour moi de véritables « marqueurs », ainsi que pour toute une génération d’intellectuels algériens. Grâce à lui, se sont développées les écritures de l’histoire des femmes algériennes, en rapport avec les combats citoyens pour l’égalité ; il a insisté sur la nécessité de procéder à la déconstruction des mythes fondateurs de l’histoire algérienne, pour parvenir à une « sécularisation » de l’histoire de ce pays. Dans un texte d’hommage au moment d’un colloque en Algérie en 2008, l’historien Gilbert Meynier a écrit fort justement : « Plus largement, ce qui m’a toujours frappé – et ému – chez Mohammed Harbi, c’est cette ferme synthèse entre, d’une part, son algérianité (il n’est pas pour rien issu du Constantinois, cette vieille terre numide de l’irrédentisme algérien) et d’autre part sa grande ouverture aux autres et au monde, à des gens et à des valeurs de toutes origines, de toutes confessions, de toutes philosophies, à l’exception du racisme et de la bêtise chauvine : j’ai cru au départ que Mohammed Harbi était un marxiste normé, avant de m’apercevoir qu’il était autant khaldounien ou wéberien, et qu’il avait bien d’autres références encore. Le blocage chauvin et l’étroitesse hargneuse sont aux antipodes de son panorama mental et intellectuel. »
Dans un entretien avec le journaliste de Jeune Afrique, Renaud de Rochebrune, Mohammed Harbi disait à propos du geste du Président de la République, reconnaissant en 2021 l’enlèvement et l’assassinat de Maurice Audin en 1957 par la France : « On peut considérer qu’un tel geste rouvre d’une certaine manière le dossier des relations franco-algériennes. Car le président français a accompli là ce que n’avaient pu faire ni Chirac – dont les initiatives avaient été gelées par l’affaire de la loi évoquant les aspects positifs de la colonisation en 2005 -, ni Sarkozy ni Hollande. Cela peut aider les gouvernants algériens qui ont la volonté d’établir un barrage contre la pensée xénophobe, qui s’exerce principalement contre les Algériens. A un moment où l’Algérie et la France sont obligées de coopérer face à la situation en Afrique, il faut donc espérer qu’en Algérie on ne se contentera pas de parler simplement d’une petite concession, et qu’on sera conscient qu’il faut changer de langage. Et peut-être faire aussi un geste par rapport à l’ouverture de certaines archives, même si rien ne rend vraiment optimiste à ce sujet pour l’instant ».
Et s’il reste bien aujourd’hui du chemin à faire dans ce pays dans le domaine de l’histoire, il n’en demeure pas moins que les choses ont avancé grâce à Mohammed Harbi. Il a été un éveilleur irremplaçable dans la connaissance de l’histoire de l’Algérie contemporaine.
Benjamin Stora, historien, professeur émérite des universités
Image : Mohammed Harbi © RICHARD DUMAS/AGENCE VU
Son portrait paru dans L’Histoire :
« Mohammed Harbi, l'homme qui a dit non ! »
Daniel Bermond, L’Histoire n°251, février 2001.
|
![]() |
![]() |




































































