Jeunesse de Hocine Aït Ahmed (1926-1947) - Naissance d’une génération révolutionnaire. Par Benjamin Stora.
Né le 20 août 1926 à Aït Yahia, en Kabylie (actuelle wilaya de Tizi Ouzou). Hocine Ait Ahmed est Issu d’une famille paysanne kabyle, attachée à l’instruction et à la culture. Il a grandit dans un contexte de domination coloniale française, marqué par les inégalités politiques, sociales et culturelles.
La jeunesse de Hocine Aït Ahmed est celle d’un intellectuel engagé très tôt, façonné par le refus de la colonisation, l’injustice et les idéaux de libération. Avant même le déclenchement de la guerre d’indépendance en 1954, il est déjà une figure centrale du nationalisme algérien, ce qui explique son rôle majeur par la suite dans le FLN, puis dans l’opposition politique après 1962, lorsqu’il va fonder le Front des Forces Socialistes en 1963..
Très tôt reconnu pour ses capacités intellectuelles, c’est un élève brillant. Il suit un parcours scolaire solide, rare pour un Algérien à l’époque, en étant lycéens à Ben Aknoun, et aura la première partie de son baccalauréat littéraire. Il se nourrit à la fois de la culture kabyle, de la langue française et d’une réflexion politique précoce. Il est l’un des plus brillants de la jeunes génération révolutionnaire qui va émergé avant même les massacres de mai-juin 1945. La Seconde Guerre mondiale et la montée des revendications anticoloniales jouent en effet un rôle déterminant dans sa politisation.
Après le débarquement anglo-américan de novembre 1942, l’Algérie connaît une grande effervescence politique. Ferhat Abbas crée les Amis du Manifeste et des Libertés (AML). Messali Hadj, l’autre grand leader du nationalisme algérien est libéré de sa prison de Lambèze. Les deux hommes se rencontrent. Messali lui propose un additif au Manifeste, qui s’engage vers la notion d’indépendance pour l’Algérie. C’est la fin du projet assimilationniste, et des désirs d’égalité dans le cadre de la cité française.
Dans Mémoires d’un combattant, son témoignage autobiographique Hocine Aït Ahmed évoque sa naissance en haute Kabylie, la dureté de la vie quotidienne et la façon dont le colonialisme a façonné l’expérience de sa jeunesse tout en expliquant que la culture et la solidarité sociale sont des préalables à toute démocratisation. Il décrit comment l’école coloniale ne parvenait pas à satisfaire les besoins réels du peuple algérien et comment la conscience politique naît souvent en réaction à la domination française.
Titulaire de la première partie du baccalauréat, il mène de front d’excellentes études et une activité politique précoce. Il adhère au Parti du peuple algérien (PPA, le parti indépendantiste de Messali Hadj) alors qu’il est encore lycéen, en 1943, à Tizi Ouzou, puis à Ben Aknoun. Comme beaucoup d’autres jeunes Algériens, Hocine Aït Ahmed refuse le fait colonial. Pour lui, les valeurs de 1789 dont se réclame la France, c’est aussi le triomphe de la liberté, l’ébauche des droits des peuples et l’émergence de la nation indépendante…
Il est l’un des rares jeunes lettrés de l’époque à rejoindre le PPA. Il l’a fait par souci de justice, d’égalité entre tous les hommes, par refus de voir une partie de la société algérienne, « indigène », rejetée dans la sous-humanité, le mépris décrété par le système colonial. Hocine Ait Ahmed n’a jamais été un adversaire du peuple français, mais un homme qui a combattu un système colonial qui se croyait « propriétaire » du pays pour longtemps. D’autres intellectuels s’orienteront vers le mouvement que lancera Ferhat Abbas, l’UDMA, en 1946.
Des idéaux de sa jeunesse révolutionnaire, il restera attaché à des principes qui marqueront toute sa vie: pluralisme politique; primauté du politique sur le militaire; refus de l’autoritarisme. Haut du formulairePour lui, le combat pour l’indépendance est indissociable du combat pour les droits et la démocratie, une idée qu’il réaffirmera tout au long de sa vie politique Son action auprès de jeunes militants, son insistance sur l’éducation politique et son refus d’un étatisme autoritaire témoignent de sa manière d’« appeler la jeunesse à s’investir non seulement pour la libération, mais pour une société démocratique et pluraliste ».
Après les événements sanglants de Sétif en mai-juin 1945, Hocine Ait Ahmed se montre très actif en Kabylie, gravit rapidement les échelons des responsabilités politiques. Ses premiers écrits de responsables sont très remarqués. Il rédige un rapport en 1948 pour la réunion du Comité central de la principale formation nationaliste (le PPA-MTLD) où il insiste sur « l’importance de la lutte armée liée au facteur politique ». Il est coopté au Bureau Politique, chargé de l’organisation qui préparera une insurrection par le biais d’une « Organisation Spéciale », (l’OS), clandestine.
A seulement 21 ans, il participe à la création de l’Organisation spéciale (OS), structure clandestine chargée de préparer la lutte armée. Il est alors l’un des plus jeunes dirigeants révolutionnaires du mouvement. Il fait preuve d’une précocité politique exceptionnelle par son sens aigu de l’organisation et de la discipline.
Mais l’année suivante, le climat se dégrade dans l’organisation. Il ne croit plus dans la transformation de la situation coloniale par le biais des élections, après le trucage des élections de 1948, organisée par l’administration coloniale. Il est, de plus, soupçonné de sympathies « berbéristes » dans la crise qui secoue l’organisation nationaliste en 1949. Hocine Aït Ahmed est remplacé de son poste de dirigeant de l’OS par Ahmed Ben Bella.
Il poursuit son activité clandestine, et il est le principal instigateur du hold-up de la poste d’Oran en 1950, pour l’organisation des fonds à l’organisation.
Démasqué pour ce fait, et recherché par la police française, Hocine Aït Ahmed gagne Le Caire en 1951. Au moment de la scission du PPA-MTLD, dont il est membre du Bureau Politique, entre partisans et adversaires de Messali Hadj, il se prononce pour l’action armée, et dès novembre 1954, il défend les positions du FLN. Membre de la délégation extérieure du Front, il participe à la conférence des non-alignés de Bandung en avril 1955, puis séjourne à New York en vue de la préparation des débats à l’ONU. Membre du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) depuis de la congrès du FLN tenu dans la vallée de la Soummam en Kabylie, il est arrêté deux mois plus tard. Il restera emprisonné pendant toute la durée de la guerre d’indépendance. Il sera libéré après le cessez le feu de mars 1962. A la veille de l’indépendance algérienne, il s’oppose au groupe animé par Ben Bella, Ferhat Abbas et l’Etat-major dirigé par Houari Boumediene.
Après l’indépendance, il anime depuis la Kabylie une vive opposition qui tourne à l’insurrection en 1963 contre Ahmed Ben Bella. Il crée le 29 septembre 1963 le Front des Forces Socialistes (FFS). Il est arrêté. Condamné à mort, puis maintenu en prison après le coup d’état de Houari Boumediene de juin 1965. Il s’évade la prison d’El Harrach en 1966, et s’exile en Europe. Hocine Aït Ahmed va désormais se situer résolument dans l’opposition. Très affecté par l’assassinat de son ami Ali Mecili en 1987, il poursuit son combat pour un socialisme démocratique. Il rentre en 1989 en Algérie et il fait adopter par son parti le slogan « Ni Etat policier, ni république islamique », par son parti. Il quitte l’Algérie la même année, au moment où Mohamed Boudiaf est assassiné en 1992. Hocine Aït Ahmed restera résolument dans l’opposition à A.Bouteflika, malgré les multiples rencontres entre le FFS et les gouvernements algériens successifs tout au long des années 2000.
Il meurt le 23 décembre 2015 à Lausanne, en Suisse, à l'âge de 89 ans. .
J’ai rencontré pour la première fois Hocine Ait Ahmed au début des années 1980 à Paris. Il venait de soutenir sa thèse sur la question des droits de l’homme dans les pays du tiers-monde. A cette époque, je travaillais à la rédaction de mon Dictionnaire biographique des militants nationalistes algériens, ENA/PPA/MTLD, publié en 1985, et il m’a beaucoup aidé en me donnant des précisions sur la vie et l’activité des militants. Il travaillait alors à la rédaction de son livre autobiographique, Mémoires d’un combattant, publié en France en 1983, et qui a été une « mine » de renseignements pour le jeune historien que j’étais. J’avais été frappé par son méticuleux travail de recherches pour écrire son livre, avec un souci d’exactitude, de recoupement des sources. C’était alors, avec le livre du commandant Azzedine (« On nous appelait fellaghas »), celui de Mohamed Lebjaoui (« Vérités sur la révolution algérienne) et celui de de Ferhat Abbas, L’indépendance confisquée, l’un des très rares ouvrages de souvenirs de militants nationalistes, et qui servait de référence notamment pour la connaissance du mouvement nationaliste en Kabylie, ou pour les préparatifs d’une insurrection avortée en mai 1945. Ce livre est écrit avec justice, objectivité. Par exemple, au sujet du personnage de Messali Hadj, dont j’’avais établi la première biographie en 1978, et que Hocine Ait Ahmed avait combattu en 1955 au moment de la création du FLN, il dressait le portrait d’un homme chaleureux et attentif à l’arrivée des jeunes générations dans l’organisation nationaliste qu’il dirigeait. A contre-reçu des idées reçues à l’époque, il a rendu un hommage appuyé à sa compagne, Emilie Busquant, lors d’une cérémonie plusieurs années après. En d’autres termes, il savait respecter un adversaire politique, c’était un démocrate authentique.
Ainsi, en 2003, furent organisées, à Neuves-Maisons où elle est enterrée depuis 1953, des cérémonies de recueillement à la mémoire d'Emilie Busquant, la compagne de Messali Hadj. A cette occasion, Hocine Aït Ahmed, qui a bien connu le couple et qui n'a pu s'y rendre, a écrit au maire de Neuves-Maisons une lettre dans laquelle il parle de la femme de Messali Hadj, « un personnage fascinant » dont la rencontre « reste l’un des temps les plus forts de ma mémoire ».
Le leader du FFS écrit. « Etre désappropriées de l’Histoire, c’est peut-être finalement l’Histoire la plus importante et le plus ordinaire qui arrive quotidiennement aux femmes ». Citons la lettre :
« Le souvenir que j’ai gardé de ma première rencontre avec Emilie et Sid L’Hadj au retour d’exil de celui qui avait été pour moi à peine sorti de l’adolescence au-delà d’un mythe, un personnage fascinant, reste l’un des temps les plus forts de ma mémoire.
« Etre désappropriées de l’Histoire, c’est peut-être finalement l’Histoire la plus importante et le plus ordinaire qui arrive quotidiennement aux femmes ». Je souscris totalement à ce propos d’Arlette Farge, qui constitue l’une des leçons fondamentales de la philosophie de l’histoire humaine. Fusionner la mémoire et le pouvoir, la mémoire et le mâle, l’histoire et le pouvoir machiste, demeure l’éternelle escroquerie qui hypothèque l’humanité.
Aussi bien, je suis heureux que la personnalité de Madame Busquant Messali commence à sortir de l’oubli. L’Algérie et la France lui doivent beaucoup : non seulement parce qu’elle a partagé jusqu’au bout les luttes et les souffrances de son mari, mais parce que ce grand leader lui doit d’avoir situé sa vision et ses combats, hors de l’intégrisme nationaliste, comme Algérien mais à la fois comme compagnon internationaliste des travailleurs français, comme africain descendant d’esclave et tout simplement comme être humain. C’est sans doute, grâce au dévouement à l’humilité et à la culture de gauche de cette grande dame, que la modernité chez Messali ait pu se concilier avec le respect des traditions. Une modernité existentielle vécue dans le côte à côte et la convivialité, et non pas un simple placage à la mode sans effet sur les mentalités et les comportements. Je salue du fond du cœur cette célébration. Elle n’est que justice et je souhaite que les deux peuples qu’elle a aimés réussissent à sortir des sentiers battus pour trouver les vrais chemins d’un partenariat crédible au service de toutes les catégories sociales.
Avec mes plus chaleureuses salutations. Hocine Ait-Ahmed ».
Dans l’Algérie actuelle, son personnage n’a cessé d’apparaitre surtout comme un homme de principes, de refus des compromissions avec l’ordre établi. Intransigeant, et ce refus de la compromission, et non d’un compromis possible, lui a été beaucoup reproché, surtout au moment des années 1990, dans la décennie sanglante que l’Algérie traversait. Mais il restait ferme sur ce principe : « Ni Etat policier, ni régime intégriste ». L’échec de cette « troisième voie » l’isolait, mais il ne renonçait pas. C’est l’image de ce refus obstiné face à l’Etat, qui restera.
Pour saisir ses traits de caractère, il faut comprendre qu’il a mené un combat dans des conditions difficiles d’isolement. D’abord, après son arrestation en octobre 1956, emprisonné, et hors du terrain de combat contre le colonisateur. A l’extérieur de son pays ensuite après 1966, cherchant inlassablement les voies d’un rassemblement démocratique. Au moment du « printemps berbère » en 1980, ou celui de la création de la première ligue algérienne des droits de l’homme, avec Ali Yahia Abdenour en 1984. Dans la création, avec l’historien René Gallissot du Comité pour la vérité sur l’assassinat d’Ali Melici en 1987. Je le voyais aussi dans ces terribles années 90, cherchant les voies d’un compromis pour sortir de la crise.
C’était un militant, qui récusait le terme de « chef historique », parce qu’il croyait au sens de l’action collective. Il est resté fidèle, jusque dans la mort, à ses principes d’égalité et de démocratie. En refusant l’arbitraire, le mépris organisé par les pouvoirs en place. A sa mort, l’Etat-nation a rendu hommage à celui qui avait été l’un des pionniers dans la lutte anticoloniale. Le peuple lui, dans son immense majorité, voit toujours en lui l’homme des refus, le combattant de la liberté.
Je voudrais dire un dernier mot sur Hocine Aït Ahmed:
Au moment de la réalisation de mon documentaire, L’indépendance aux deux visages, diffusé en 2002 ) la télévision française, il m’avait accordé un grand entretien. Et j’ai été frappé par son aspect chaleureux, son souci de rendre vivante cette histoire si compliquée. Il expliquait en restituant des anecdotes savoureuses, comme par exemple les débats tumultueux du congrès de Tripoli en juin 1962, ou l’élaboration de la première Constitution algérienne dans un ….. cinéma d’Alger en septembre 1962 (« Le Majestic »). C’était un homme qui avait toujours le sens du détail, de la pédagogie pour la transmission d’une mémoire aux jeunes générations. C’est cette image de lui que je conserve, toujours disponible aux autres, chaleureux et méprisant les arguments d’autorité qui nuisent à la vérité.
Et je terminerai par une citation de Mémoires d’un combattant, ou il écrit, en préambule : « Je dédie ce premier volume à ma mère, aux femmes algériennes, gardiennes de la culture populaire, et dont le rôle toujours méconnu fut essentiel dans la perpétuation de la personnalité algérienne et de la résistance… »
Biblographie :
Le FLN, mirage et réalités, de Mohammed Harbi, Paris, Ed Jeune Afrique, 1980.
Mémoires d’un combattant, d’Hocine Aït Ahmed, Paris, Ed S. Messinger, 1983.
Les Mémoires de Messali Hadj, Ed JC Lattès, 1982,
Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens, de Benjamin Stora, Paris Ed L’Harmattan, 1985.
Benjamin Stora.


































































