Par Slimane Ould Brahim.
C’est sous le signe de la transmission et de la rigueur scientifique que l’Institut du Monde Arabe (IMA) à Paris, en partenariat avec le Groupe de Réflexion sur l’Algérie (GRAL), a réuni, le 4 juin, un public nombreux pour célébrer le centenaire de la fondation de l’Étoile Nord-Africaine (ENA). Initié par le célèbre historien Benjamin Stora, ce rendez-vous mémoriel d’envergure a mis en lumière l’acte de naissance du nationalisme algérien moderne. Un siècle après sa création au sein de l’immigration ouvrière en France, ce mouvement pionnier demeure la matrice d’où a jailli l’idéal indépendantiste, porté à bout de bras par des figures d’exception.
Animée par le journaliste Rachid Arhab, cette rencontre mémorielle a permis de croiser les regards et les expertises sur le rôle central de Messali Hadj, figure de proue incontestée de l’ENA, ainsi que le travail analytique indispensable de Benjamin Stora, qui consacre sa vie à restituer la complexité de cette trajectoire historique.
Si cet événement a pu voir le jour, c’est avant tout grâce à la démarche de transmission et de dialogue mémoriel portée par Benjamin Stora, natif de Constantine, dans l’Est algérien. Reconnu mondialement comme l’un des plus grands spécialistes de l’histoire contemporaine de l’Algérie et de la colonisation, Stora a dédié une part majeure de ses travaux à l’émergence du nationalisme algérien. Son intervention à l’IMA a rappelé la rigueur de sa méthode : dépasser les passions politiques pour analyser les faits dans leur profondeur sociologique et contextuelle.
Lors de sa communication, l’historien a décortiqué la manière dont s’est forgée la conscience politique des premiers militants de l’ENA. Selon lui, cette conscience ne s’est pas construite de manière théorique ou abstraite, mais « en faisant de la politique », à travers l’expérience brute du militantisme ouvrier, des mobilisations de rue et des premières confrontations avec l’appareil répressif colonial.
Benjamin Stora a également mis en exergue un point crucial de l’évolution de l’ENA : sa rupture progressive avec le Parti communiste français (PCF) de l’époque. Alors que le PCF gérait le mouvement sous le prisme de la lutte des classes globale, les militants nord-africains ont su s’émanciper de ces calculs idéologiques et dogmatiques pour affirmer un projet politique autonome, strictement centré sur les aspirations nationales et l’identité propre du peuple algérien. Par cette analyse, Stora restitue toute leur agency (capacité d’action) aux acteurs immigrés de l’entre-deux-guerres.
Messali Hadj, le pionnier de l’exigence indépendantiste
Bien que l’ENA ait bénéficié à ses débuts de l’impulsion décisive de militants comme Abdelkader Hadj Ali, puis de figures telles qu’Amar Imache, Belkacem Radjef ou Si Djilani Mohammed, c’est Messali Hadj qui en devint l’animateur principal et le visage emblématique.
Le parcours de Messali Hadj se confond avec la naissance de l’idée républicaine et indépendante algérienne. Il est historiquement décrit comme le tout premier leader du mouvement national à avoir, à contrario des autres mouvances algériennes, brisé le tabou de l’assimilation ou de l’intégration pour exiger, de manière frontale, l’indépendance totale de l’Algérie du joug colonial français. Là où d’autres courants réclamaient des droits civiques ou des réformes statutaires au sein du système colonial, Messali et l’ENA réclamaient le recouvrement de la souveraineté entière de la nation algérienne.
Cette audace politique a été illustrée, lors de cette rencontre, par l’historien Christian Phéline, qui est revenu sur la date fondatrice du 2 août 1936. Ce jour-là, Messali Hadj, de retour en Algérie, est accueilli par une ferveur populaire immense. Au stade municipal de Belcourt (Alger), devant une foule en liesse, il prononce un discours historique qui imprime définitivement les idéaux de l’Étoile Nord-Africaine sur le sol national, transformant un mouvement de l’émigration en un véritable phénomène de masse en Algérie.
Le centenaire a également été enrichi par le témoignage bouleversant de Djanina Messali Hadj, fille du leader nationaliste et de la militante française Émilie Busquant. Évoquant les sacrifices et les épreuves traversées par ses parents, elle a apporté une dimension humaine et sensible, rappelant que le combat politique fut aussi une vie d’exils et de privations familiales.
Sur le plan strictement historique, Ali Guenoun a complété ce tableau en analysant le parcours d’Ameur Khider, un cadre de l’organisation et l’auteur de l’ouvrage autobiographique « La vie d’un orphelin : mémoires d’un militant de l’ENA et du PPA ». Ce livre est considéré comme un précieux témoignage historique sur les conditions de vie des Algériens sous la colonisation, l’éveil du nationalisme et le développement du mouvement de Messali Hadj.
À travers ses écrits et ses archives, le Dr Guenoun a dévoilé les rouages internes de l’ENA, montrant comment ces hommes de l’ombre organisaient la propagande et structuraient la solidarité militante entre la France et l’Algérie.
Cent ans après sa naissance, l’Étoile Nord-Africaine demeure la référence incontournable pour quiconque souhaite comprendre les origines de la Révolution algérienne de 1954. En réunissant ces voix à l’Institut du Monde Arabe, Stora et le GRAL ont rappelé que l’histoire de l’Algérie contemporaine s’écrit avec rigueur, nuances et une volonté constante de transmission aux jeunes générations. L’ENA n’était pas seulement un parti politique. Elle fut le premier cri de liberté d’une nation en devenir.



































































