Sami Boumendjel, la mémoire d’un combat
Le 10 septembre 2014, au lendemain de la visite que je lui avais faite à l’hôpital, j’ai appris la disparition du militant et ami Sami Boumendjel.
Le choc fut rude.
Je le connaissais depuis des années. Nous avions battu le pavé à de nombreuses reprises sur les questions anticolonialistes, dans les manifestations en faveur du peuple palestinien depuis le début des années 2000, mais surtout autour de la question de la mémoire algérienne et des massacres du 17 octobre 1961.
Sami portait une filiation prestigieuse et douloureuse à la fois. Il était le fils du martyr de la révolution algérienne Ali Boumendjel, célèbre avocat assassiné par les forces d’occupation françaises durant la guerre d’Algérie, un crime dont la responsabilité de l’État français ne sera officiellement reconnue par Emmanuel Macron qu’en 2021.
Cette reconnaissance tardive fut le fruit d’un très long travail de mémoire et de recherche mené notamment par Benjamin Stora ainsi que par de grands historiens algériens comme Mohammed Harbi. C’est d’ailleurs lors de l’enterrement de Mohammed Harbi que, au cours d’un échange avec Benjamin Stora, celui-ci m’avait confié avoir personnellement demandé à Emmanuel Macron de reconnaître officiellement le meurtre d’Ali Boumendjel.
La petite histoire croise souvent la grande Histoire.
Quoi qu’il en soit, à l’occasion des 50 ans des massacres du 17 octobre 1961, Sami et moi avions pris le soin de rédiger un appel intitulé « Reconnaissance des méfaits de la colonisation ».
L’objectif de ce texte, long et documenté, était de remettre la focale sur l’importance d’une reconnaissance officielle des crimes coloniaux afin d’en finir avec les tentatives de réhabilitation du prétendu « rôle positif » de la colonisation, comme cela avait été tenté en 2005.
Ce texte fut publié puis diffusé directement par courrier postal aux 577 députés de l’Assemblée nationale de l’époque.
Trois députés seulement prirent le soin de répondre. Évidemment, tous étaient issus de la gauche.
Mais pour les 50 ans du martyr des manifestants du 17 octobre 1961, véritable tournant dans la fin de la guerre d’Algérie, nous nous devions, tous les deux fils de militants et de martyrs, d’écrire ce texte afin d’interpeller non seulement le Parlement, mais aussi la présidence de la République sur cette question essentielle.
À l’époque, François Hollande était au pouvoir. Il finira par recevoir le texte par le truchement de plusieurs députés, mais ne donnera jamais suite à cette demande.
Quoi qu’il en soit, nous avions inscrit dans le marbre une interpellation citoyenne autour de cette nécessaire reconnaissance et d’une demande officielle de pardon de l’ancien empire colonial français vis-à-vis de l’Algérie, mais aussi plus largement envers toutes les anciennes colonies ayant subi cette infamie.
Sami, qui connaissait évidemment tous les grands militants actifs sur la question mémorielle, les historiens Benjamin Stora, Mohammed Harbi, Jean-Luc Einaudi, Olivier Le Cour Grandmaison et tant d’autres, n’aura malheureusement pas eu la chance de voir Emmanuel Macron reconnaître officiellement la réalité du meurtre de son père.
Il nous avait d’ailleurs énormément conseillés et accompagnés dans la création du film Seine de crime, que nous avions réalisé afin de mobiliser un maximum de monde pour les 50 ans des massacres du 17 octobre 1961 sur le pont Saint-Michel, en 2011. Il avait également soutenu et aidé notre association Amal 50 dans le cadre des commémorations et des mobilisations autour de cet anniversaire historique.
Sami était présent ce jour-là, et la mobilisation fut un véritable succès : plus de 5 000 personnes réunies grâce à une importante campagne d’affichage, au travail du Collectif du 17 Octobre qui s’était pleinement mobilisé, mais aussi à ce film diffusé la veille sur Canal Algérie en ma présence.
À titre personnel, je conserverai toujours à l’esprit cette lutte âpre qu’il a menée toute sa vie pour faire reconnaître l’histoire de son père, les détails de ce qui s’est réellement passé, et pour que cette vérité soit enfin documentée et écrite noir sur blanc.
L’historienne Malika Rahal finira elle aussi par rendre hommage à Ali Boumendjel à travers un ouvrage qui lui fut consacré, et Sami eut l’honneur de recevoir ce livre qui rétablissait enfin les faits historiques.
Malheureusement, avec le temps, beaucoup de grands militants de la cause algérienne sont en train de nous quitter. Je parle évidemment de ceux qui ont vécu les événements de cette époque ou qui ont consacré leur existence à transmettre cette mémoire.
Notre devoir est désormais de faire vivre cette histoire, de transmettre cette mémoire aux nouvelles générations afin de pouvoir construire un présent équilibré et un avenir plus juste.
En souvenir de Sami, je conserverai toujours cette lutte en moi et je n’arrêterai jamais cette forme de militantisme.
Paix à son âme.
Gloire à nos martyrs.
Les puissances peuvent écrire les récits. Mais ce sont les faits qui écrivent l’Histoire.
Gamal Abina.
https://blogs.mediapart.fr/gamal-abina/blog/130626/sami-boumendjel-la-memoire-d-un-combat



































































